INTRODUCTION III
sait les linauciers allait donc grossir leurs rangs? Ce serait une erreur de le croire. Il n'eut pas à quitter Paris, et en prit à son aise avec ses nouvelles fonctions. A peine installé par la Chambre des comptes de Normandie, il s'empressa de partir et ne revint pas. Le peu de temps qu'il passa en Normandie, n'eut d'aulre résultai, que de l'affermir dans une antipathie préconçue : « Il y a dans l'Europe, a-t-il écrit, un endroit d'une province marilime d'un grand royaume où le villageois est doux et insinuant, le bourgeois au contraire et le magistrat grossiers, et dont la rusticité est héréditaire. » S'agit-il de Rouen? S'agit-il de Caen?La question est pendante. Mais j'incline à croire qu'à l'égard de ces deux villes les sentiments de La Bruyère ne différaient pas beaucoup.
Avocat sans cause, trésorier sans conviction, La Bruyère avait jusqu'alors vécu en bel esprit inoccupé. Pourquoi, en 1684, renonça-t-il à sa lucrative sinécure pour devenir- un des maîtres chargés de l'éducation du petitfils du grand Condé ? D'après les uns, ce fut à la suite d'un revers de fortune; d'après les autres, ce fut par ambition. Ces deux hypothèses sont purement gratuites. Une autre raison, moins naturelle, est plus vraisemblable : peut-être songeait-il déjà au livre qui devait paraître quatre ans plus tard ; or, quel plus merveilleux observatoire que la maison des Coudés pour voir défder devant ses yeux perspicaces tous les originaux de la cour et de la ville ? quel plus fort retranchement, surtout, contre les rancunes éventuelles ? En acceptant une honorable servitude, il assurait son indépendance d'écrivain : il sacrifia son oisiveté à sa gloire.