I. LE PEUPLE
Le peuple paisible dans ses foyers (1), au milieu des siens, et dans le sein d'une grande ville où il n'a rien à craindre pour ses biens ni pour sa vie, respire le feu et le sang, s'occupe de guerres, de ruines, d'embrasements et de massacres, souffre impatiemment que des armées qui tiennent la campagne ne viennent point à se rencontrer, ou si elles sont une fois en présence, qu'elles ne combattent point, ou si elles se mêlent, que le combat ne soit pas sanglant et qu'il y ait moins de dix mille hommes sur la place. II va même souvent jusques à oublier ses intérêts les plus chers, le repos et la sûreté, par l'amour qu'il a pour le changement, et par le goût de la nouveauté ou des choses extraordinaires. Quelques-uns consentiroient à voir une autre fois les ennemis aux portes de Dijon (2) ou de Corbie (3), à voir tendre
(1) Paisible dans ses foyers: cette opposition entre la tranquillité dont jouit la foule et les combats qui se livrent au même moment et dont elle aime à entendre parler, rappelle le Suave mari magno de Lucrèce.
(2) Dijon : il s'agit ici, ou bien du siège de Dijon en 1515 par 30.000 Allemands, Suisses et Francs-Comtois, qui auraient pris la ville, peut-être, sans un traité signé par La Trémoille et non ratifié par François Je', — ou de l'invasion de la Bourgogne par les Impériaux en 1636. La Bruyère a dû se souvenir du fait le plus récent.
(3) Cette même année 1636, en même temps que les Impériaux envahissaient la Bourgogne, ils pénétrèrent en Picardie et prirent Corbie. Les Parisiens furent épouvantés : « Tout est en feu, écrit Voiture, iusque sur les bords de la rivière d'Oise; nous pouvons voir de nos faubourgs la fumée des villages qu'ils nous brûlent; tout le monde prend l'alarme, et la capitale ville du royaume est dans l'etiroi. » Les Espagnols gardèrent Corbie trois mois, mais l'énergie de Richelieu sauva la France.
des chaînes (4) et faire des barricades, pour le seul plaisir d'en dire ou d'en apprendre la nouvelle (5).