NOUVELLISTE TANT PIS, NOUVELLISTE TANT MIEUX
Démophile{l),h ma droite, se lamente et s'écrie: « Tout est perdu, c'est fait de l'État; il est du moins sur le penchant de sa ruine. Comment résister à une si forte et si générale conjuration (2)? Quel moyen, je ne dis pas d'être supérieur, mais de suffire seul à tant et de si puissants ennemis? Cela est sans exemple dans la monarchie. Un héros, un Achille y succomberoit. On a fait^ ajoutet-il, de lourdes fautes: je sais bien ce que je dis, je suis du métier, j'ai vu la guerre, et l'histoire m'en a beaucoup appris. » Il parle là-dessus avec admiration d'Olivier Le Dairaet de Jacques Cœur (3): « C'étoient là deshommes.
(4j Les chaînes, qui fermaient alors les rues, servaient aux séditieux pour arrêter soit l'infanterie, soit surtout la cavalerie.
(5) Le peuple, en France, ne se ressemble pas toujours à lui-même. Certes, au xviie siècle, quand l'armée était absolument distincte do la nation, la foule n'aspirait qu'aux gloires militaires, indifférente aux deuils qui en résultaient. Mais aujourd'hui que la nation et l'armée font corps l'une avec l'autre, on a vu disparaître cette insouciance pour les côtés attristants de la guerre.
(1) Démophile : ce serait d'après certaines clefs, l'abbé de Sainte- Hélène, et Basilide, M. du Moulinet. — Une clef, sans qu'on en voie bien nettement la raison, considère l'un comme le type du frondeur, et l'autre comme celui de l'antifrondeur.
(2) Conjuration : coalition, — c'est-à-dire la Ligue d'Augsbourg, formée contre la France en 1691 par l'alliance de l'Empire avec l'Espagne, la Hollande, l'Angleterre, etc.
(3) Ces deux personnages ne doivent pas être placés sur la même ligne. Olivier Le Daim, de son vrai nom Olivier Teufel, fils d'un paj'san de Flandre, valet de chambre et bar))ier de Louis XI, fut anobli par son maître, devint comte de Meulan, gouverneur de Saint- Quentin, etc. ; impopulaire à cause de son luxe et do son orgueil, il fut pendu en 1484 après la mort de Louis XI. — Jacques Cœur exerça les fonctions de trésorier de l'épargne de Charles VII; comblé d'honneurs par le roi, il se vit ensuite sacrifié à une cabale de courtisans et banni; ce fut, en tout état de cause, un financier d'une haute intelligence. — Mais ni Olivier Le Daim, ni Jacques Cœur, quoi qu'en dise Démophile, ne furent ministres.
dit-il, c'étoient des ministres. » Il débite ses nouvelles, qui sont toutes les plus tristes et les plus désavantageuses que l'on pourroit feindre (4) : tantôt un parti des nôtres a été attiré dans une embuscade et taillé en pièces; tantôt quelques troupes renfermées dans un château se sont rendues aux ennemis à discrétion, et ont passé par [e fil (5) de l'épée; et si vous lui dites que ce bruit est faux et qu'il ne se confirme point, il ne vous écoute pas, il ajoute qu'un tel général a été tué; et bien qu'il soit k'rai qu'il n'a reçu qu'une légère blessure, et que vous l'en assuriez, il déplore sa mort, il plaint sa vem*e, ses enfants, l'État; il se plaint lui-même: il a perdu un bon %mi et une grande proteclion. 11 dit que la cavalerie allemande est invincible ; il pâlit au seul nom des cuirassiers de l'empereur. « Si l'on attaque cette place, continue-t-il. on lèvera le siège. Ou l'on demeurera sur la défensive sans livrer de combat; ou si on le livre, on le doit perdre ; et si on le perd, voilà l'ennemi sur la frontière. » Et comme Démophile le fait voler, le voilà dans le :œur du royaume : il entend déjà sonner le beffroi des irilles, et criera l'alarme; il songe à son bien et à ses ;erres : où conduira-t-il son argent, ses meubles, sa fanille? où se réfugiera-t-il? en Suisse ou à Venise (6)?
Mais, à ma gauche, Basilide met tout d'un coup sur pied une armée de trois cent mille hommes; il n'en rabattroit pas une seule brigade : il a la liste des escadrons 3t des bataillons, des généraux et des officiers ; il n'oublie pas l'artillerie ni le bagage. Il dispose absolument ic toutes ces troupes : il en envoie tant en Allemagne et tant en Flandre; il réserve un certain nombre pour les
(4) Feindre : inventer.
(5) Ont passé par le fil ; on dirait aujourd'hui : ont été passées xu fil.
(6j En Suisse ou à Venise: l'Europe étant presque tout entière hostile à la France, Démophile se réfugiera dans un des rares pays restés neutres. — A force de s'échauffer pour ses lugubres pronostics, il a fini par croire à leur certitude.
Alpes, un peu moins pour les Pyrénées, et il fait passer la mer à ce qui lui reste. Il conuoît les marches de ces armées, il sait ce qu'elles feront et ce qu'elles ne feront pas; vous diriez qu'il ait l'oreille (7) du prince ou le secret du ministre. Si les ennemis A'ienuent de perdre une bataille (8) où il soit demeuré sur la place quelques (9) neuf à dix mille hommes des leurs, il en compte jusqu'à trente mille, ni plus ni moins; car ses nombres sont toujours flxes et certains, comme de celui qui est bien informé. S'il apprend le matin que nous avons perdu une bicoque, non-seulement il envoie s'excuser à ses amis qu'il a la veille conviés à dîner, mais même ce jour-là il ne dîne point, et s'il soupe, c'est sans appétit. Si les nôtres assiègent une place très-forte (10), très-régulière (M), pourvue de vivres et de munitions, qui a une bonne garnison, commandée par un homme d'un grand courage, il dit que la ville a des endroits foibles et mal foitifiés, qu'elle manque de poudre, que son gouverneur manque d'expérience, et qu'elle capitulera après huit jours de tranchée ouverte. Une autre fois il accourt tout hors d'haleine, et* après avoir respiré un peu: « Voilà, s'écrie-t-il, une grande nouvelle; ils sont défaits, et à plate couture; le général, les chefs, du moins une bonne partie, tout est tué, tout a péri. Voilà, continue-t-il, un grand massacre, et il faut convenir que nous jouons d'un grand bonheur. » 11 s'assit (12), il souffle, après avoir débité sa nouvelle, à laquelle il ne manque qu'une circonstance, qui est qu'il est certain qu'il n'y a point eu de bataille. Il assure d'ailleurs qu'un tel prince renonce à la ligue et quitte ses
(7) Qu'il ait l'oreille ; qu'il soit — ou plutôt qu'il est — favorablement écouté (par le princej.
(8j La bataille de Flcurus, gagnée en 1690 par le maréchal de Luxembourg.
(9) Quelques; pour: quelque.
(10) Mous, assiégée par Louis XIV et Vauban, prise en 1691, sans que Guillaume III osât la secourir.
(11) Très-régulièra : fortifiée suivant toutes les règles de l'art. I12i II s'assit ; pour : il s'assied.
îonfédérés, qu'un autre se dispose à prendre le même )arti; il croit fermement avec la populace (ju'un Iroiième est mort (12) : il nomme le lieu où il est enterré; t quand on est détrompé aux halles et aux faubourgs, I parie encore pour l'aflinnative. Il sait, par une voie ndubitable, queT. K. L.(13)fait de grands progrès contre empereur ; que le Grand Seigneur arme puissamment, e veut point de paix, et que son vizir va se montrer une utre fois aux portes de Vienne (14). 11 frappe des mains, t il tressaille sur cet événement, dont il ne doute plus, a triple alliance (lo) chez lui est un Cerbère, et lesenemis autant de monstres à assommer. Il ne parle que s lauriers, que de palmes, que de triomphes et que de ophées. Il dit dans le discours familier : Notre auguste éros, notre grand Potentat, notre invincible Monarque. éduisez-lc, si vous pouvez, à dire simplement: Le Roi a aucoup d'ennemis, ils sont puissants, ils sont unis, ils sont gris : il les a vaincus, f espère toujours qu'il les pourra •incre. Ce style, trop ferme et trop décisif pour Démoiiile, n'est pour Basilide ni assez pompeux ni assez exa iré; il a bien d'autres expressions en tète : il travaille IX inscriptions des arcs et des pyramides qui doivent ner la ville capitale un jour d'entrée; et dès qu'il enad dire que les armées sont en présence, ou qu'une ace est investie, il fait déplier sa robe et la mettre à ir, afin qu'elle soit toute prête pour la cérémonie de cathédrale (16).
12) Le bruit de la mort de Guillaume III courut à Paris eu 1690. On des feux de joie, on dressa des tables dans les rues, on voulut forcer s les passants à boire : « Les plus grands seigneurs, dit Saint-Simon )issaient comme les autres cette folie, qui était tournée en fureur i>
13) Le hongrois Tékéli, en révolte contre l'empereur d'Autriche, llia aux Turcs et inquiéta Vienne. Il mourut en 1705.
14) Le grand-vizir Kara-Mustapha fit le siège de Vienne en 1683.
15) Il y a eu au xviie siècle deux triples alliances, toutes deux fores à La Haye contre la France : la première en 1668, Hollande, Anterre et Suède ; la seconde en 1673, Hollande, Empire et Espagne.
16) Pour le Te Deum de Notre-Dame.
134 LA BBUYÈRE — PORTRAITS