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LOUIS XIV

Que de dons du ciel ne faut-il pas pour bien régner! Une naissance auguste, un air d'empire et d'autorité, un visage qui remplisse la curiosité (1) des peuples empressés de voir le prince, et qui conserve le respect dans le courtisan (2); une parfaite égalité d'humeur; un grand éloignement pour la raillerie piquante, ou assez de raison pour ne se la permettre point: ne faire jamais ni menaces ni reproches; ne point céder à la colère (.3),

Cl) Quelle servitude: comme il se fait l'esclave de son troupeau'.

i2, Image naïve : image naturelle, ressemblante.

iH: On a i)enso que La Bruyère veut faire allusion au sacrifice que s'imposa le roi i}689i en envoyant à la Monnaie un grand nombre de meubles d'argent massif, pour subvenir aux dépenses de la guerre de 1688, et notamment un trône de toute beauté. D'ailleurs Louis XIV, qui aimait les palais superbes et qui encourageait ses courtisans à un luxe ruineux, était très simple dans sa mise : il ne portait ni or, ni pierreries; une veste en draj) ou en satin rouge, bleue ou verte, lui suffisait.

(1; Qui remplisse la curiosité : qui réponde complètement à l'attente.

(2) Louis XIV tenait beaucoup à son prestige : il sut gré à un vieil officier, qui lui présentait une requête, de trembler et de balbutier : a Sire, lui dit le soldat, je ne tremble pas ainsi devant vos ennemis. »

'3/ Un jour le roi jeta par la fenêtre sa canne, afin de ne pas s'en servir contrejun gentilhomme.

et être toujours obéi; l'esprit facile, insinuant; le cœur ouvert, sincère, et dont on croit A'oir le fond, et ainsi très-propre à se faire des amis, des créatures et des alliés ; être secret toutefois, profond et impénétrable dans ses motifs et dans ses projets; du sérieux et de la gravité dans le public; de la brièveté, jointe à beaucoup de justesse et de dignité, soit dans les réponses aux ambassadeurs des princes (4), soit dans les conseils; une manière de faire des grâces qui est comme un second bienfait (5); le choix des personnes que l'on gratifie ;le discernement des esprits, des talents et des complexions (6) pour la distribution des postes et des emplois; le choix des généraux et des ministres; un jugement ferme, solide, décisif dans les affaires, qui fait que l'on connoît le meilleur parti et le plus juste; un esprit de droiture et d'équité qui fait qu'on le suit jusques à prononcer quelquefois contre soi-même (7) en faveur du peuple, des alliés, des ennemis; une mémoire heureuse et trèsprésente, qui rappelle (8) les besoins des sujets, leurs visages, leurs noms, leurs requêtes ; une vaste capacité, qui s'étende non seulement aux affaires de dehors, au commerce, aux maximes d'Etat, aux vues de la politique, au reculement des frontières par la conquête de nouvelles provinces, et à leur sûreté par un grand nombre de forteresses inaccessibles; mais qui sache aussi se

(4) 0 Ses réponses, dit Saint-Simon fen général peu indulgent pour Louis XIV), étaient toujours courtes, justes, pleines, et très-rarement sans quelque chose d'obligeant, quelquefois même de flatteur, quand le discours le méritait. »

(5) a Jamais personne, dit encore Saint-Simon, ne donna de meilleure grâce et n'augmenta tant par là le prix do ses bienfaits. » — Cf. Corneille :

La façon de donner vaut mieux que ce qu'on donne.

(6) Complexions : tempéraments, caractères.

(7) Par exemple, en 1680, il accorda gain de cause à des Parisiens, s qui avaient, dit Voltaire, bâti sur son fonds ».

(8) Rappelle ; pour : (se) rappelle

renfermer au dedans, et comme dans les détails (9) de tout un royaume ; qui en bannisse un culte faux, suspect, et ennemi de la souveraineté, s'il s'y rencontre (10); qui abolisse des usages cruels et impies, s'ils y régnent (11); qui réforme les lois et les coutumes, si elles étoient remplies d'abus (12); qui donne aux villes plus de sûreté et plus de commodités par le renouvellement d'uneexacte police, plus d'éclat et plus de majesté par des édifices somptueux ; punir sévèrement les vices scandaleux ; donner par sou autorité et par son exemple du crédit à la piété et à la vertu (13); protéger l'Église, ses ministres, ses droits, ses libertés (14); ménager ses peuples comme ses enfants; être toujours occupé de la pensée de les soulager, de rendre les subsides (15) légers, et tels qu'ils se lèvent sur les provinces sans les appauvrir; de grands talents pour la guerre; être vigilant, appliqué, laborieux; avoir des armées nombreuses, les commander en personne; être froid dans le péril, ne ménager sa vie que pour le bien de son État (16) ; aimer

(9; Comme dans les détails: Louis XIV était un administrateur très minutieux en effet; il se perdait même dans les détails et ne parvenait pas à dominer de haut une question. Ses ministres en profitaient pour le laisser résoudre les petites difficultés particulières et se réserver à eux-mêmes la conduite générale des affaires politiques.

(10) Autre allusion à la révocation de l'Edit de Nantes, et, une fois de plus, allusion déplacée.

(11) Louis XIV, après Richelieu, avait interdit le duel et sans plus de résultats que son prédécesseur.

(12) La législation française, auparavant incohérente, fut unifiée au xviie siècle par la mise en vigueur de six Codes : ordonnance civile celle des eaux et forêts, celle d'instruction criminelle, celle du commerce, celle de la marine et des colonies, et le code noir pour les colonies spécialement.

(13) Si l'autorité et l'exemple du roi étaient nécessaires pour rendre ses courtisans pieux et vertueux, leur piété et leur vertu n'avaient pas de racines bien profondes.

(14) En 1682, Bossuet rédigea la fameuse déclaration sur les liberté de l'Eglise gallicane.

(15) Les subsid<is : les impôts.

(16) Cf. Boileau : {Éjûlre IV) :

Louis, les animant du feu de soft courage.

Se plaint de sa grandeur qui l'attache au rivage.

le bien de son Etat et sa gloire plus que sa vie; une puissance très-absolue, qui ne laisse point d'occasion aux brigues, à l'intrigue et à la cabale; qui ôte cette distance infinie qui est quelquefois entre les grands et les petits, qui les rapproche, et sous laquelle tous plient également (17); une étendue de connoissance qui fait que le prince voit tout par ses yeux, qu'il agit immédiatement et par lui-même, que ses généraux ne sont, quoique éloignés de lui, que ses lieutenants, et les ministres que ses ministres (18); une profonde sagesse, qui sait déclarer la guerre, qui sait vaincre et user de la victoire ; qui sait faire la paix, qui sait la rompre ; qui sait quelquefois, et selon les divers intérêts, contraindre les ennemis à la recevoir; qui donne des règles à une vaste ambition, et sait jusques où l'on doit conquérir; au milieu d'ennemis couverts (19) ou déclarés, se procurer le loisir des jeux, des fêtes, des spectacles; cultiver les arts et les sciences; former et exécuter des projets d'édifices surprenants; un génie enfin supérieur et puissant, qui se fait aimer et révérer des siens, craindre des étrangers; qui fait d'une cour, et même de tout un royaume, comme une seule famille, unie parfaitement sous un même chef, dont l'union et la bonne intelligence est redoutable au reste du monde : ces admirables vertus me semblent renfermées dans l'idée du souverain; il est vrai qu'il est rare de les voir réunies dans un même sujet : il faut que trop de choses concourent à la fois, l'esprit, le cœur, les dehors, le lempérament; et il me paroît qu'un monarque qui les rassemble toutes en sa personne est bien digne du nom de Grand.

(17) L'égalité sous le joug d'un monarque préparait, de loin, l'égalité sous le seul joug de la loi.

(18) Louis XIV, épris de domination, ne laissait pas même à ses généraux une entière initiative : « 11 s'applaudissait, dit Saint-Simon, de les conduire de son cabinet ; il voulait qu'on crût que de son cabinet il commandait toutes ses armées. »

(19) Couverts : cachés.

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