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GRANDS MINISTRES

Hommes on place, ministres, favoris, me permettrez-vous de le dire? ne vous reposez point sur vos descendants pour le soin de votre mémoire et pour la durée de votre nom : les titres passent, la faveur s'évanouit, les dignités se perdent, les richesses se dissipent, et le mérite dégénère (1). Vous avez des enfants, il est vrai, dignes de vous,j 'ajoute même capables de soutenir toute votre fortune ;mais qui peut vous en promettre autant de vos petits-fils? Ne m'en croyez pas, regardez cette unique fois de certains hommes (2) que vous ne regardez jamais, que vous dédaignez : ils ont des aïeuls, à qui, tout grands que vous êtes, vous ne faites que succéder. Ayez de la vertu et de l'humanité ; et si vous me dites: « Qu'aurons-nous de plus? « je vous répondrai: <( De l'humanité et de la vertu. » Maîtres alors de l'avenir, et indépendants d'une postérité(3), vous êtes sûrs de durer autant que la monarchie; et dans le temps que l'on montrera les ruines de vos châteaux, et peut-être la seule place où ils étoient construits, l'idée de vos louables actions sera encore fraîche dans l'esprit des peuples; ils considéreront avidement vos portraits et vos médailles ; ils diront: « Cet homme (4) dont vous regardez la peinture a parlé à son maître avec force et avec liberté, et a plus craint de lui nuire que de lui déplaire ; il lui a permis d'être bon et bienfaisant, de dire de ses villes : Ma bonne ville, et de son peuple : Mon peuple. Cet autre dont vous

(1) Dégénère : diminue en passant du père aux enfants.

(2) Quels sont-ils? Cette phrase est obscure. La Bruyère parle, sans doute, des petits-fils d'anciens ministres, qui, eux, sont perdus dans la foule. C'est un signe, pour les ministres actuels, que leurs petitsfils ne les vaudront pas.

(3) Indépendants d'une postérité : ayant une réputation person-^ neUe et que l'obscurité de vos descendants ne ternira pas.

(4) Cet homme : le cardinal d'Amboise, ministre de Louis XIL

voyez l'image (o), et en qui l'on remarque une physionomie forte, jointe à un air grave, austère et majestueux, augmente d'année à autre (6) de réputation : les plus grands politiques souffrent de lui être comparés. Son grand dessein a été d'afîermir l'autorité du prince et la sûreté des peuples par l'abaissement des grands : ni les partis, ni les conjurations, ni les trahisons, ni le péril de la mort, ni ses infirmités n'ont pu l'en détourner. Il a eu du temps de reste pour entamer un ouvrage, continué ensuite et achevé par l'un de nos plus grands et de nos meilleurs princes (7), l'extinction de l'hérésie (8). »

o. LE BO.N PASTEUR.

Quand vous voyez quelquefois un nombreux troupeau, qui répandu sur une colline vers le déclin d'un beau jour, paît tranquillement le thym et le serpolet, ou qui broute dans une prairie une herbe menue et tendre qui a échappé à la faux du moissonneur, le berger, soigneux et attentif, est debout auprès de ses brebis ; il ne les perd pas de vue, il les suit, il les conduit, il les change de pâturage; si elles se dispersent, il les rassemble; si un loup avide paroît, il lâche son chien, qui le met en fuite ; il les nourrit, il les défend; l'aurore

(5) Cet autre dont vous voyez limage : le cardinal de Kiclielieu.

(6) D'année à autre : d'une année à l'autre. '7,1 Louis XIV.

'8 L'extinction de Ihérésie : allusion trop êlogieuse à la révocation de 1 Edit de Nantes (16S5), qui, en forçant les protestants à l'exil, fut à la fois une atteinte grave à la liberté de conscience et une mesure impolitique. La Bruj'cre, dont les idées politiques sont hardies, ne montre pas autant de largeur dans ses idées religieuses. La seule circonstance atténuante, c'est que tous les catlioliques, sans exception, Bossuet, Racine, M"»e de Sévigné, et même des indépendants comme La Fontaine et Fontanelle, applaudirent à cette espèce de coup d'Etat.

le trouve déjà en pleine campagne, d'où il ne se retire qu'avec le soleil : quels soins! quelle vigilance! quelle servitude (1)! Quelle condition vous paroît la plus délicieuse et la plus libre, ou du berger ou des brebis? le troupeau est-il fait pour le berger, ou le berger pour le troupeau? Image naïve (2) des peuples et du prince qui les gouverne, s'il est bon prince.

Le faste et le luxe dans un souverain (3), c'est le berger habillé d'or et de pierreries, la houlette d'or en ses mains ; son chien a un collier d'or, il est attaché avec une laisse d'or et de soie. Que sert tant d'or à son troupeau ou contre les loups?

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