l'égoïste
Gnathon (1) ne vit que pour soi, et tous les hommes ensemble sont à son égard comme s'ils n'étoient point. Non content de remplir à une table la première place, il occupe lui seul celle de deux autres; il oublie que le repas est pour lui et pour toute la compagnie ; il
prétendent que La Bruyère a en vue le maréchal de Villeroj'. On cite de ce personnage des mots bas et cyniques, qui témoignent en faveur de son expérience, mais non 'de sa moralité.
(1) Il passe: il pousse (le raffinement jusqu'aux...)
(2) Dans ses dernières années il se rendra la vie si douce que le mort lui sera d'autant plus pénible. — Quoique les clefs, en regard de ce portrait, mettent différents noms, il semble préférable de n'j'^ chercher aucune application particulière.
(1) Gnathon: d'après certaines clefs, il s'agirait de Danse, chanoine de la Sainte-Chapelle, et dont Boileau a décrit dans le Lutrin la mine truculente :
Le seul chanoine Evrard, d'abstinence incapable.
Ose encor proposer qu'on apporte la table...
Pour moi, je lis la Bible autant que l'Alcoran...
Vingt muids rangés chez moi font ma bibliothèque... Néanmoins, c'est fort doutcu.x, car, dans les mémoires de Brossette, Boileau dit de Danse qu'il poussait la passion de la propreté jusqu'à la manie, et Gnathon, au contraire, a la passion de la malpropreté.
se rend maître du plat, et fait son propre (2) de chaque service : il ne s'attache à aucun des mets, qu'il n'ait achevé d'essayer de tous ; il voudroit pouvoir les savourer tous tout à la fois. Il ne se sert à table que de ses mains (3) ; il manie les viandes, les remanie, démembre, déchire, et en use de manière qu'il faut que les conviés, s'ils veulent manger, mangent ses restes. Il ne leur épargne aucune de ces malpropretés dégoûtantes, capables d'ôter l'appétit aux plus afîamés ; le jus et les sauces lui dégouttent du menton et de la barbe; s'il enlève un ragoût de dessus un plat, il le répand en chemin dans un autre plat et sur la nappe; on le suit à la trace. Il mange haut et avec grand bruit; il roule les yeux en mangeant; la table est pour lui un râtelier; il écure ses dents, et il continue à manger. Il se fait, quelque part où il se trouve, une manière d'établissement, et ne souffre pas d'être plus pressé au sermon ou au théâtre que dans sa chambre. Il n'y a dans un carrosse que les places du fond qui lui conviennent; dans toute autre, si oh veut l'en croire, il pâlit çtrfombe en foiblesse. S'il fait un voyage avec plusieurs, il les prévient (4) dans les hôtelleries, et il sait toujours se^ conserver dans la meilleure chambre le meilleur lit.^ Il tourne tout à son usage ; ses valets, ceux d'autrui, courent dans le même temps pour son service. Tout ce qu'il trouve sous sa main lui est propre (5), hardes, équipages. 11 embarrasse tout le monde, ne se contraint pour personne, ne plaint personne, ne connoît de maux que les siens, que sa réplétion (6) et sa bile, ne pleure point la mort des autres, n'appréhende que la sienne,
(2) Fait son propre de chaque service: considère comme sa propriété chaque plat servi.
(3; A quelle table recevrait-on aujourd'hui Gnathon ?
(4) Prévient: devance.
(5) Lui est propre: devient sa propriété.
(6) Réplétion : lourdeur d'estomac.
qu'il rachèteroit volontiers de rextinctiou (7) du genre humain.