CATHERINE TURGOT
... Il disoit que l'esprit dans cette belle personne (1) étoit un diamant bien mis en œuvre, et continuant de parler d'elle: « C'est, ajoutoit-il, comme une nuance de raison et d'agrément qui occupe les yeux et le cœur de ceux iqui lui parlent; on ne sait si on l'aime ou si on l'admire ; il y a en elle de quoi faire une
(1) Ils, eux se rapportent à personnes, par syllepse.
(2) D'ailleurs : à d'autres points do vue, dans d'autres situations.
(3) C'est une très bonne définition de la politesse : approprier les « dehors » (la physionomie, les gestes, etc.) à votre propre condition et à la condition des autres.
(1) Cette belle personne, que La Bruyère appelle plus loin Arténice, est Catherine Turgot, mariée d'abord à M. de Boislandry, conseiller au Parlement, puis à M. de Chevilly, capitaine aux gardes. Un an avant que La Bruyère publiât ce morceau, elle s'était séparée de M. de Boislandry à la suite d'un procès scandaleux. La Bruyère n'était pas le seul à lui prodiguer les louanges : Chaulieu célébra chez elle « la douceur de l'humeur »,« le brillant de l'esprit», a Personne, ajoute-t-il, n'a jamais écrit mieux qu'elle, et peu aussi bien. » Par malheur, il n'est resté aucun livre de cette femme distinguée.
parfaite amie, il y a aussi do quoi vous mcuor plus loin que l'amitié. Trop jeune et trop Ueurie (2) pour ne pas plaire, mais trop modeste pour songer à plaire, elle ne tient compte aux hommes que de leur mérite, et ne croit avoir que des amis. Pleine de vivacités et capable de sentiments, elle surprend et elle intéresse ; et sans rien ignorer de ce qui peut entrer de plus délicat et de plus fm dans les conversations, elle a encore ces saillies heureuses qui entre autres plaisirs qu'elles font, dispensent toujours de la réplique. Elle vous parle comme celle qui n'est pas savante, qui douta et qui cherche à s'éclaircir (3); et elle vous écoute comme celle qui sait beaucoup, qui connoît le prix de ce que vous lui dites, et auprès de qui vous ne perdez rien de ce qui vous échappe. Loin de s'appliquer à vous contredire avec esprit, et d'imiter Elvire (4), qui aime mieux passer pour une femme vive que marquer du bon sens et de la justesse, elle s'approprie vos sentiments, elle les croit siens, elle les étend (5), elle les embellit : vous êtes content de vous d'avoir pensé si bien, et d'avoir mieux dit encore que vous n'aviez cru. Elle est toujours audessus de la vanité, soit qu'elle parle, soit qu'elle écrive: elle oublie les traits (G) où il faut des raisons ; elle a déjà (7) compris que la simplicité est éloquente. S'il s'agit de servir quelqu'un et de vous jeter dans les mêmes intérêts, laissant à Elvire les jolis discours et les belles-lettres, qu'elle met à tous usages, Arténice
(2) Fleurie : brillante.
(3) S'éclaircir: on dirait aujourd'hui ; s'éclairer.
(4) Elvire : M"" de la Force, amie de M™» de Boislandry, auteur de romans et de chansons.
(5) Elle les étend : elle en accroît la portée.
(6) Elle oublie les traits : elle ne songe pas à mettre, dans ses écrits ou dans ses conversations, des traits spirituels...
(7) Suivant la remarque fine et juste de M. Hémardinquer, le mot déjà s'applique à l'cxtrèmo jeunesse de Catherine Tiirgot qui n'avait encore que vingt et un ans.
n'emploie auprès de vous que la sincérité, l'ardeur, l'empressement et la persuasion. Ce qui domine en elle, c'est le plaisir de la lecture, avec le goût des personnes de nom et de réputation, moins pour en être connue que pour les connoître. On peut la louer d'avance de toute la sagesse qu'elle aura un jour, et de tout le mérite qu'elle se prépare par les années, puisque avec une bonne conduite elle a de meilleures intentions, des principes sûrs, utiles à celles qui sont comme elle exposées aux soins (8) et à la flatterie ; et qu'étant assez particulière (9) sans j^urtant être farouche, ayant même un peu de penchant pour la retraite, il ne lui sauroit peutêtre manquer que les occasions, ou ce qu'on appelle un grand théâtre, pour y faire briller toutes ses vertus. »