SOCRATE
On a dit de Socrate qu'il ëtoit en délire, et que c'étoit un fou tout plein cVesfjrit (1) ; mais ceux des Grecs qui parloient ainsi d'un homme si sage passoient pour fous (2). Ils disoient « : Quels bizarres portraits nous fait ce philosophe ! quelles mœurs étranges et particulières ne décrit-il point! où a-t-il rêvé, creusé, rassemblé des idées si extraordinaires? quelles couleurs! quel pinceau! ce sont des chimères. » Ils se trompoient : c'étoient des monstres, c'étoient des vices, mais peints au naturel; on croyoit les voir, ils faisoient peur. Socrate s'éloignoit du cynique (3); il épargnoit les personnes, et blâmoit les mœurs, qui étoient mauvaises.
(2) Remarquez le mot même. Il ne faut pas que ces idées soient trop profondes, pour qu'il soit capable de les concevoir personnellement.
(1) Personne n'a jamais appelé Socrate « un fou », même avec cette restriction « tout plein d'esprit». Ménage le fit remarquer à La Bruyère, qui lui répondit qu'il avait mal compris ce passage des Caractères : « Socrate ici n'est pas Socrate ; c'est un nom qui en cache un autre... » Quel autre? Evidemment celui de La Bruyère: à plusieurs reprises on l'avait, en plaisantant, traité de fou. Nous l'avons déjà vu, notre moraliste aime à parler de lui sous différents noms. Le choix qu'il a fait de celui de Socrate n'est ni modeste ni heureu.\ ; car Socrate n'a rien écrit, et il n'y a pas, non plus, un rapport frappant entre ses théories et celles de La Bruyère.
(2) Les Athéniens, comme le constate M. Hémardinquer, — pseudonyme des Français.
'3) Du cynique : de la diffamation injurieuse.
DES JtGEMENTS âOS