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LA GUERRE ET GUILLAUME d'oRANGE

« Petits hommes (i), hauts de six pieds, tout au plus de sept, qui vous enfermez aux foires comme géants et comme des pièces rares dont il faut acheter la vue, dès

en 16S8, l'armée française et s'était distingué au siège de Philisbourg En style d'inscription, La Bruyère célébra cette victoire d'heureux augure.

(1) Les derniers portraits de ce chapitre se rapportent tous, plus ou moins directement, à Guillaume d'Orange qui, en 1688, avait détrôné son beau-père Jacques II. Battu à la bataille de la Boync, l'cx-souverain dut renoncer à toute espérance de recouvrer le pouvoir.

(1) On croit que La Bruyère veut parler d'une entreprise des Français en Irlande, qui échoua par la faute de Jacques II.

(1) Petits hommes : les hommes en général, — ou, en particulier, les princes ligués avec (Guillaume contre Louis XIV.

que VOUS allez jusqu'à huil pieds; (jui vous donnez sans pudeur de la hautesse et do l'éminence, qui est tout ce que l'on pourroit accorder à ces montagnes voisines du ciel et qui voient les nuages se former au-dessous d'elles; espèce d'animaux glorieux et superbes, qui méprisez toute autre espèce, qui ne faites pas même comparaison avec l'éléphant etlabaleine; approchez, hommes, répondez un peu à Démocrite. Ne dites-vous pas en commun proverbe : des loups ravissants, des lions furieux, malicieux comme un singe. Et vous autres, qui êtes-vous? J'entends corner sans cesse à mes oreilles: L'homme est un animal raisonnable. Qui vous a passé cette définition? sont-ce les loups, les singes et les lions, ou si vous vous l'êtes accordée à vous-mêmes"? C'est déjà une chose plaisante que vous donniez aux animaux, vos confrères, ce qu'il y a de pire, pour prendre pour vous ce qu'il y a de meilleur. Laissez-les un pense définir eux-mêmes, et vous verrez comme ils s'oublieront et comme vous serez traités. Je ne parle point, ô hommes, de vos légèretés, de vos folies et de vos caprices, qui vous mettent au-dessous de la taupe et de la tortue, qui vont sagement leur petit train, et qui suivent sans varier l'instinct de leur nature ; mais écoutezmoi un moment. Vous dites d'un tiercelet de faucon (2) qui est fort léger, et qui fait une belle descente sur la perdrix : (c Voilà un bon oiseau; » et d'un lévrier qui prend un ièvre corps à corps : « C'est un bon lévrier. » Je consens aussi que vous disiez d'un homme quicourt le sanglier, qui le me aux abois, qui l'atteint et qui le perce : « Voilà un brave homme (3). » Mais si vous voyez deux chiens qui s'aboient (4), qui s'afl"rontent, qui se mordent et se dé-

(2) Tiercelet de faucon: faucon mâle, d'un tiers] plus petit que la femelle.

(3) Brave homme signifie aujourd'hui : honnête homme ; il faudrait renverser l'ordre de ces deux termes, pour leur donner le sens où les prend La Bruyère.

(4) S'aboient^:^aboient à soi, l'un à l'autre ou contre l'autre.

chirent,vous dites : « Voilà de sots animaux; » et vous prc nez un bâton pour les séparer. Que si l'on vous disoitque tous les chats d'un grand pays se sont assemblés par milliers dans une plaine, et qu'après avoir miaulé tout leur soûl, ils se sont jetés avec fureur les uns sur les autres, et ont joué ensemble de la dent et de la griffe; que de cette mêlée il est demeuré de part et d'autre neuf à dix mille chats sur la place, qui ont infecté l'air à dix lieues de là par leur puanteur, ne diriez-vous pas : « Voilà le plus abominable sabbat dont on ait jamais ouï parler? » Et si les loups enfaisoient de même : « Quels hurlements ! quelle boucherie ! » Et si les uns ou les autres vous disoient qu'ils aiment la gloire, concluriez-vous de ce discours qu'ils la mettent à se trouver à ce beau rendez-vous, à détruire ainsi et à anéantir leur propre espèce ? ou après l'avoir conclu, ne ririez-vous pas de tout votre cœur de l'ingénuité de ces pauvres bêtes ? Vous avez déjà, en animaux raisonnables, et pour vous distinguer de ceux qui ne se servent que de leurs dents et de leurs ongles, imaginé les lances, les piques, les dards, les sabres et les cimeterres, et à mon gré fort judicieusement ; car avec vos seules mains que pouviez-vous vous faire les uns aux autres, que vous arracher les cheveux, vous égratigner au visage, ou tout au plus vous arracher les yeux de la tête? au lieu que vous voilà munis d'instruments commodes, qui vous servent à vous faire réciproquement de larges plaies d'où [peut couler votre sang jusqu'à la dernière goutte, sans que vous puissiez craindre d'en échapper. Mais comme vous devenez d'année à autre plus raisonnables, vous avez bien enchéri (5) sur cette vieille manière de vous exterminer : vous avez de petits globes (6) qui vous tuent tout d'un coup, s'ils peuvent seulement vous atteindre à la tête ou à la poitrine ; vous en avez

(5) Enchéri : fait des enchères, des progrès.

(6) De petits globes : les balles de mousquets.

d'autros (7), plus posants ot plus massifs, qui vous coupent en doux parts ou qui vous éventrent, sans compter ceux (8) qui, tombant sur vos toits, enfoncent les planchers, vont du grenier à la cave, en enlèvent les voûtes, rt font sauter en l'air, avec vos maisons, vos femmes qui sont en couche, l'enfant et la nourrice: et c'est là encore où gît la gloire ; elle aime le remue-ménage, et elle est personne d'un grand fracas. Vous avez d'ailleurs des armes défensives, et dans les bonnes règles vous devez en guerre être habillés de fer, ce qui est sans mentir une jolie parure, et qui me fait souvenir de ces quatre puces célèbres que montroit autrefois un charlatan, subtil ouvrier, dans une fiole où il avait trouvé le secret de les faire vivre : il leur avoit mis à chacune une salade (9) en tête, leur avoit passé un corps de cuirasse, mis des brassards, des genouillères, la lance sur la cuisse ; rien ne leur mauquoit, et en cet équipage elles alloient par sauts et par bonds dans leur bouteille. Feignez un homme de la taille du mont Athos (10), pourquoi non? une âme seroit-elle embarrassée d'animer un tel corps? elle en seroit plus au large : si cet homme avoit la vue assez subtile pour vous découvrir quelque part sur la terre avec vos armes offensives et défensives, que croyez-vous qu'il penseroit de petits marmousets (il) ainsi équipés, et de ce que vous appelez guerre, cavalerie, infanterie, un mémorable siège, une fameuse journée? N'entendrai-je donc plus bourdonner d'autre chose parmi vous? le monde ne

(7) D'autres : les boulets do canon.

(S) Ceux : les bombes. — La Bruyère no so doutait pas qne tous ces engins do destruction qui l'épouvantaient ne paraîtraient que des jouets d'enfants à côté de ceux du xixe siècle.

(9) Une salade : casque des gens de guerre à cheval (xve, xvie et xviie siècles).

(10) L'architecte Dinocrate, remarque M. Servois, avait voulu tailler le mont Athos de manière à lui donner le visage d'Alexandre le Grand.

(11) Marmousets : garçonnets sans conséquence.

se divise-t-il plus qu'en régiments et en compagnies? tout est-il devenu bataillon ou escadron? Il a pris une ville, il en a pris une seconde, puis une troisième; il a gagné une bataille, deux batailles ; il chasse Vennemi, il vainc sur mer, il vainc sur terre : est-ce de quelqu'un de vous autres, est-ce d'un géant, d'un Athos, que vous parlez? Vous avez surtout un homme pâle et livide (12) qui n'a pas sur soi dix onces de chair, et que l'on croiroit jeter à terre du moindre souffle. Il fait néanmoins plus de bruit que quatre autres, et met tout en combustion : il vient de pêcher en eau trouble une île tout entière (13); ailleurs, à la vérité, il est battu et poursuivi, mais il se sauve par les marais (14), et ne veut écouter ni paix ni trêve. Il a montré de bonne heure ce qu'il savoit faire : il a mordu le sein de sa nourrice (15) ; elle en est morte, la pauvre femme : je m'entends, il suffit. En un mot il étoit né sujet, et il ne l'est plus; au contraire il est le maître, et ceux qu'il a domptés (16) et mis sous le joug vont à la charrue et labourent de bon courage : ils semblent même appréhender, les bonnes gens, de pouvoir se délier un jour et de devenir libres, car ils ont étendu la courroie et allongé le fouet de celui qui les fait marcher; ils n'oublient rien pour accroître leur servitude; ils lui font passer l'eau pour se faire d'autres vassaux et s'acquérir de nouveaux domaines : il s'agit, il est vrai, de prendre son père et sa mère par les épaules et de les

(12) Image ressemblante de celui que Boileau, dans son ode manquée sur la prise de Namur, appelle : o Nassau blême ».

(13) Une île tout entière : l'Angleterre.

(14) Les marais : en 1672, Guillaume, poursuivi par l'armée française, rompit les digues et sauva la Hollande au moyen d'une inondation totale.

(15) Sa nourrice : la Hollande; une fois devenu roi d'Angleterre, le prince d'Orange, en accordant la liberté politique à ses nouveaux sujets, s'appliqua à la restreindre dans son pays d'origine : d'où le mot connu, qu'il était stathouder en Angleterre et roi en Hollande.

(16) On pourrait croire d'abord qu'il s'agit des Anglais ; mais la suite démontre qu'il s'agit des Hollandais,

DES JUGEMENTS 21 d

jeter hors de leiii' maison; et ils l'aident dans une si honnête entreprise. Les gens de delà l'eau (17) et ceux d'en deçà se cotisent et mettent chacnn du leur pour se le rendre à eux tous de jour en jour plus redoutable : les Pietés et les Saxons (18) imposent silence aux Bataves([9), et ceux-ci aux Pietés et aux Saxons; tous se peuvent vanter d'être ses humbles esclaves, et autant qu'ils le souhaitent. Mais qu'entends-je de certains personnages qui ont des couronnes, je ne dis pas des comtes ou des marquis, dont le terre fourmille, mais des princes et des souverains? ils viennent trouver cet homme dès qu'il a sifflé, ils se découvrent dès son antichambre, et ils ne parlent que quand on les interroge (20). Sont-ce là ces mêmes princes si pointilleux, si formalistes sur leurs rangs et sur leurs préséances, et qui consument pour les régler les mois entiers dans une diète? Que fera ce nouvel ar-^ chonte (21) pour payer une si aveugle soumission, et pour répondre à une si haute idée qu'on a de lui? S'il se livre une bataille, il doit la gagner, et en personne; si l'ennemi fait un siège, il doit le lui faire lever, et avec honte (22), à moins que tout l'océan ne soit entre lui et l'ennemi : il ne sauroit moins faire en faveur de ses courtisans. César (23) lui-même ne doit-il pas venir en grossir le nom'

(17) Les gens de delà l'eau, ce sont les Anglais; les autres, les Hollandais.

(18) Les Pietés et les Saxons : les Ecossais et les Anglais. Fidèle à sa méthode, La Bru3'cre désigne sous des noms antiques les individus et les peuples, quand il veut Couvrir ses épigrammes d'un voile transparent.

(19) Aux Bataves : aux Hollandais.

(20) Le fait est historique. Quand Guillaume se rendit au congrès de La Haye en 1691, les princes ligués lui témoignèrent les marques d'une déférence inspirée sans doute par la crainte de Louis XIV plus encore que par son prestige personnel. L'Electeur de Bavière dut fairrt longtemps antichambre avant qu'il plût au jeune roi de le recevoir.

(21) Archonte ; terme grec : chef, général.

(22) Louis XIV assiégea Mons en 1631 et, grâce à Vanban. s'éd empara sans que Guillaume pût s'j- opposer;

'23) César ; l'empereur d'Allemagne;

ai 6 LA BRUYERE PORTRAITS

bre ? il en attend du moins d'importants services ; car ou l'archonte échouera avec ses alliés, ce qui est plus difficile qu'impossible à concevoir, ou s'il réussit et que rien ne lui résiste, le voilà tout porté, avec ses alliés jaloux de la religion et de la puissance de César, pour fondre sur lui, pour lui enlever Vaigle, et le réduire, lui et son héritier, à la fasce (24) d'argent et aux pays héréditaires. Enfin c'en est fait, ils se sont tous livrés à lui volontairement, à celui peut-être de qui ils dévoient se défier davantage. Esope ne leur diroit-il pas : La gent volatile d'une certaine contrée prend Valarme et n'effraye du voisinage du lion, dont le seul rugissement lui fait peur: elle se réfugie auprès de la bête qui lui fait parler d'accommodement et la prend sous sa protection, qui se termine enfin (25) à les croquer tous l'un après l'autre.

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