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LES AMATEURS DE CURIOSITÉS

La curiosité (1) n'est j^as un goût pour ce qui est bon ou ce qui est beau, mais pour ce qui est rare, unique, pour ce qu'on a et ce que les autres n'ont point. Ce n'est pas un attachement à ce qui est parfait, mais à ce

(24) La fasce ; terme de blason : une des pièces de l'écu. La fasce d'argent faisait partie des armes de la maison d'Autriche. Lui ôter l'aigle impériale et la réduire à ses armes particulières, c'était la réduire à ses domaines privés en lui ôtant l'Empire.

C25) Se termine enfin : se borne en définitive.

(1) Les clefs, à propos des différents amateurs, dont il est question plus loin, citent plusieurs noms ; comme ces applications sont arbitraires, inutile de les mentionner.

jiii est couru, à ce qui est à la mode. Ce n est pas un imusemcnt, mais une passion, et souvent si violente, }u'clle ne cède (2) à l'amour et à l'ambition que par la îetitosse de son objet. Ce n'est pas une passion qu'on a ^éncralemcnt pour les choses rares et qui ont cours, nais qu'on a seulement pour une certaine chose, qui est 'are, et pourtant à la mode.

Le fleuriste a un jardin dans un faubourg; il y court iu lever du soleil, et il en revient à son coucher. Vous .e voyez planté, et qui a pris racine au milieu de ses tulipes et devant la Solitaire : il ouvre de grands yeux, il Tolte ses mains, il se baisse, il la voit de plus près, il ne ['a jamais vue si belle, il a le cœur épanoui de joie; il la :juittc pour l'Orientale, de là il va à la Veuve, il passe au Drap d'or, de celle-ci à V Agathe (3), d'où il revient enfin à [a Solitaire, où il se fixe, où il se lasse, où il s'assit (4), où il oublie de dîner : aussi est-elle nuancée, bordée, huilée, à pièces emportées (5) ; elle a un beau vase ou un beau calice : il la contemple, il l'admire. Dieu et la nature sont en tout cela ce qu'il n'admire point ; il ne va pas plus loin que l'oignon de sa tulipe, qu'il ne livreroit pas pour mille écus, et qu'il donnera pour rien quand les tulipes seront négligées et que les œillets auront prévalu. Cet homme raisonnable, qui a une âme, qui a un culte et une religion, revient chez soi fatigué, affamé, mais fort content de sa journée : il a vu des tulipes (6).

Parlez à cet autre de la richesse des moissons, d'une ample récolte, d'une bonne vendange : il est curieux de

(2) Cède : est inférieure.

(3) Ce sont des espèces variées île tulipes.

(4) S'assit ; pour : s'a.ssii'd.

(5) A pièces emportées : Jécoupécs comme à l' emporte-pièce.

(6) La Bruyère a tracé plutôt une caricature (fort jolie, du reste) qu'un portrait. On n'a jamais vu un amateur d'un goût aussi exclusif, — ou alors c'était un fou. Dans les circonstances ordinaires, on peut être très raisonnalilc, très religieux, et en même temps avoir uno prédilection absolument innocente pour les fleurs.

218 LA BRUYERE PORTRAITS

fruits; vous n'articulez pas, vous ne vous faites pas entendre. Parlez-lui de ligues et de melons, dites que les poiriers rompent de fruits cette année, que les pêchers ont donné avec abondance; c'est pour lui un idiome inconnu : il s'attache aux seuls pruniers, il ne vous répond pas. Ne l'entretenez pas même de vos pruniers : il n'n de l'amour que pour une certaine espèce, toute autre que vous lui nommez le fait sourire et se moquer. Il vous mène à l'arbre, cueille artistement cette prune exquise; il l'ouvre, vous en donne une moitié, et prend l'autre : « Quellechair! dit-il; goûtez-vous(7)cela?cela est-il divin? voilà ce que vous ne trouverez pas ailleurs. "Et là-dessus ses narines s'enflent; il cache avec peine sa joie et sa Aanité par quelques dehors de modestie (8). 0 l'homme divin en effet! homme qu'on ne peut jamais assez louer et admirer ! homme dont il sera parlé dans plusieurs siècles! que je voie sa taille et son visage pendant qu'il vil; que j'observe les traits et la contenance d'un homme qui seul entre les mortels possède une telle prune (9)!

Un troisième que vous allez voir vous parle des curieux ses confrères, et surtout deDiognète. « Je l'admire, dit-il, et je le comprends moins que jamais. Pensez-vous qu'il cherche à s'instruire par les médailles, et qu'il les regarde comme des preuves parlantes de certains faits, et dos monuments (10) fixes et indubitables de l'ancienne histoire? rien moins. Vous croyez peut-être que toute la peine qu'il se donne pour recouvrer une tête (H) vient du plaisir qu'il se fait de ne voir pas une suite d'empereurs interrompue? c'est encore moins. Diognète sait d'une médaille

("îj Goûtez-vous : aimez-vous.

(8) Cette modestie feinte dissimule le comble de l'orgueil.

(9; Suivant un procédé qui lui est liabituel, La Bruyère inultiidic les épithètes emphatiques, les tournures enthousiastes et oratoires pour arriver en fin de compte au petit mot railleur : ^jj-mxc. Cf. Horace : Purturiunt montes : naxceh'r ridirulus — Mes.

(10) Monuments : souvenirs.

(11) Une tête : une figure d'empereur frravée sur nno médaille.

lo frust, le fehnix, et la Jlcur de coin 12); ila uno taltlelle dont toutes les places sont garnies à l'excejition d"i;ne seule : ce vide lui hlosse la vue, et c'est j)réciséiiieiit et à, la lettre pour le remplir qu'il euî])loie sou hieu et sa ^vie(13).

t( Vous voulez, ajoute Dcwoccr/c, voir mes estamix's > ? et bientôt il les étale et vous b'S mouirc. Vous en rencontrez une qui n'est ni noire, ni nette, ni dessinée, et d'ailleurs nu)ins propre à être gardée dans un cabinet qu'à taf)isser, lui jour de fête, le Petit-Pont ou la rue Keuve (14) : il convient qu'elle est mal gravée, plus mal dessinée; mais il assure qu'elle est d'un Italien qui a travaillé peu, ({u'elle n'a presque pas été tirée, que c'est la seule qui soit en France de ce dessin, qu'il la achetée très-cher, et qu'il ne la changeroit pas pour ce qu'il a de meilleur. « J'ai, continue-l-il, une sensible affliction, et qui m'obligera à renoncer aux estanijx's pour le reste de mes jours : j'ai tout Caltot (15), hormis une seule, qui n'est pas, à la vérité, de ses bons ouvrages; au contraire, c'est un des moindres, mais qui m'achèveroit Callot : je travaille depuis vingt ans à recouvrer cette estampe, et je désespère enfin d'y réussir; cela est bien rude. »

Tel autre fait la satire de ces gens qui s'engagent par inquiétude ou par curiosit(!' dans de longs voyages (16),

(12) Une médaille fruste (l'ortliograplie frusl n'est plus usitée) est nne méJaiUc usée (aussi est-ce un non-sens, ou, pour mieux dire, le résultat d'une confusion provoquée ]iar une certaine ressemblance de sons, que de dire au (ipurê : un caractère frt^ste, pour : un caractère rnsire ou grossier). — Le feloux (on écrit anjourd"liui/foj() est un dessin Biou et faible. — La ftetir de coin est une cmj>reinle bien conservée.

(i;<j Celui qui j)arle ainsi est Démocàde, l'amateur d'estampes, sans s'apercevoir que son genre de manie ne vaut guère mieux.

(l'i) Les maisons qui couvraient alors le Petit-Pont et ceUes de la rue Neuve-Notre-Dame étaient décorées d'images les jours de processions.

(15) Callot : dessinateur et graveur célèbre du xvne siècle. i)lein de verve et de fantaisie, surtout dans sa peinture réaliste des gueux.

(16) Les hommes du xvii« siècle, sauf quchjues rares exceptions

qui ne font ni mémoires ni relations, qui ne portent point de tablettes ; qui vont })our voir, et qui ne voient ; pas, ou qui oublient ce qu'ils ont vu; qui désirent seule- | ment de connoître de nouvelles tours ou de nouveaux i clochers, efde passer des rivières qu'on n'appelle ni la jj Seine ni la Loire ; qui sortent de leur patrie pour y re- |i tourner, qui aiment à être absents, qui veulent un jour être revenus de loin (17) : et ce satirique parle juste, et se fait écouter (18).

Mais quand il ajoute que les livres en apprennent plus que les voyages, et qu'il m'a fait comprendre par ses discours qu'il a une bibliothèque, je souhaite de lavoir : [ jo vais trouver cet homme, qui me reçoit dans une maison oïl dès l'escalier je tombe en faiblesse d'une odeur de maroquin noir dont ses livres sont tous couverts. Il a beau me crier aux oreilles, pour me ranimer, qu'ils sont dorés sur tranche, ornés de filets d'or, et de la bonne édition, me nommer les meilleurs l'un après l'autre, dire que sa galerie est remplie à quelques endroits près, qui sont peints de manière qu'on les prend pour de vrais livres arrangés sur des tablettes, et que l'œil s'y trompe, ajouter qu'il ne lit jamais, qu'il ne met pas le pied dans cette galerie, qu'il y viendra pour me faire plaisir; je le remercie de sa complaisance, et ne veux, non jilus que lui, voir sa tannerie (19), qu'il appelle bibliothèque.

Quelques-uns, par une intempérance de savoir, et par

comme Rcguard, Chapelle et Bacliaumont, n'étaient guère voyageurs, et n'auraient rien conij)ris à notre moderne besoin de déplacements. En tout cas, ils n'appréciaient dans les voyages que l'utilité philosophiqu d'observer les mœurs des peujdcs étrangers et d'en tirer des conclu' sioiis jiour la conduite de la vie.

'17 Cela même, pourtant, n'est-ce pas un plaisir? Et le retour, après un long voyage, ne l'ait-il pas mieux apprécier les douceurs du « chez soi »?

^18) Ce satirique est le bildiomane qui est en scène plus loin et devrait songer à l'apologue de la paille et de la poutre.

(16) Sa tannerie : boutade charmante ; il n'aime dans sa bibliothèque que les peaux des reliures.

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ne pouvoir (20) se résoudre à renoncer à aucune sorte de connoissance, les embrassent toutes et n'en possèdent aucune : ils aiment mieux savoir beaucoup que de savoir bien, et être foibles ft superficiels dans diverses sciences que d'être sûrs et profonds dans une seule. Ils trouvent en toutes rencontres celui qui est leur maître e( qui les redresse; ils sont les dupes de'lcur vaine curiosité, et ne peuvent au plus, par de longs et pénibles eflForts, que se tirer d'une ignorance crasse (21).

D'autres ont la clef des sciences, où ils n'entrent jamais : ils passent leur vie à déchiffrer les langues orientales et les langues du nord, celles des deux Indes, celles des deux pôles, et celle qui se parle dans la lune. Les idiomes les plus inutiles, avec les caractères les plus bizarres et les plus magiques, sont précisément ce qui réveille leur passion et qui excite leur travail; ils plaignent ceux qui se bornent ingénument à savoir leur langue, ou tout au plus la grecque et la latine. Ces gens lisent toutes les histoires et ignorent l'histoire; ils parcourent tous les livres, et ne profitent d'aucun ; c'est en eux une stérilité de faits et de principes qui ne peut être plus grande, mais à la vérité la meilleure récolte et la richesse la plus abondante de mots et de paroles qui puisse s'imaginer : ils plient sous le faix ; leur mémoire en est accablée, pendant que leur esprit demeure vide f22).

(20) Par ne pouvoir : par suite du fait de ne pas pouvoir. Cette tournure n'est nullement étrangère au génie de la langue française ; l'infinitif précédé d'une préposition dont il est le complément se rencontre sans cesse. Ici, par exemple, on dirait assez bien : pour ne pouvoir...

(21) Qui trop embrasse mal étreint. La Bruyère a raison de constater (|u'un savoir universel est l'universelle ignorance. Les plus grands savants doivent se spécialiser en quelque manière.

(22) La Bruyère, ailleurs, se montre beaucoup moins dur pour les savants. Cette fois, il est tout à fait injuste. Les linguistes ne sont pas simplement soucieux d'exercer leur mémoire : par l'étude des langues ils facilitent ccUe de l'histoire, de la géographie, de la psy-

2 22 LA IJRUYÈRE PORTRAITS

Un bourgeois aime les bàtiineiUs ; il se fait biitir un hôti'l si beau, si ricbe et si orné, qu'il est iiihabitaljle. Le maître, lionteux de s'y loger, ne pouvant peut-être se résoudre à le louer à un prince ou à un homme d'affaires (23), se retire au galetas, où il achève sa vie, pendant que l'enfilade (24' et les planchers de rapport (2b) sont en proie aux Ànsiois et aux Allemands qui voyagent, et qui viennent là du Palais-Royal, du palais L... G... (26) et du Luxembourg. On heurte sans fin à celte belle porte; tous demandent à voir la maison, et personne à voir Monsieur.

On en sait d'autres qui ont des filles devant leurs yeux, à qui ils ne peuvent pas donner une dot, que dis-je? elles ne sont pas vêtues, à peine nourries; qui se refusent un tour de lit (27) et du linge blanc ; qui sont p;nivres ; et la source de leur misère n'est pas fort loin : ' -i un garde-meuble chargé et embarrassé de bustes nu déjà poudreux et couverts d'ordures, dont la venti i. mettroit au large, mais qu'ils (28) ne peuvent se résoudre à mettre en vente.

I)vp/t?7e (29) commence par un oiseau et finit par mille: sa maison n'en est pas égayée, mais empestée. La cour,

.- liolofric surtout des nations, et rendent d'éminents services à llnimanité.

(23) Prinee ou ]iomnie d'afTaires, c'est tout un, pourvu qu'il soit riclie.

(24'y L'enfilade : les pièces en enfilade de l'hôtel.

(25) Les planchers de rapport : les planchers faits de morceaux rapportés, mis bout à bout : en marqueterie.

(26) L'hôtel Lesdiguicres, ou plus ])robablement le superbe hôtel du parvenu Lanirlée. rue Neuvc-des-Petits-Cliamps.

(27) Tour de lit : étoffe qui entoure un lit.

(28) Notez ce pluriel : il semble indiquer que les fiUes partagent la folie du père, — comme il peut, aussi, être simplement amené par le pluriel : d'autres.

(29) Ce portrait, en partie au moins, s'applique au chanoine Santeul, qui avait pour les oiseaux une passion extraordinaire : il adorait les roulades de ses canaris, et l'un d'eux surtout le plongeait dans un tel ravissement qu'il soutenait que l'âme de Lulli liabitait le corps de cet oiseau.

la -iallo, l'escalier, le vestibule, les chambres, le cabinet, tout est volière; ce n'est plus un ramago, c'est un vacarme : les vents d'automne et les eaux dans leurs plus grandes crues ne font pas un bruit si perçant et si aigu; on ne s'entend non plus parler les uns les autres que dans ces chambres où il faut attendre, pour faire le compliment d'entrée, que les petits chiens aient aboyé. Ce n'est plus pour Diphile un agréable amusement, c'est une affaire laborieuse, et à. laquelle à peine il peut suffire. Il passe les jours, ces jours qui échappent et qui ne reviennent plus (30), à verser du grain et à nettoyer des ordures. Il donne pension à un homme qui n'a point d'autre ministère que de siffler des serins au flageolet, et de faire couver des Canaries. Il est vrai que ce qu'il dépense d'un côté, il l'épargne de l'autre, car ses enfants sont sans maîtres et sans éducation. Il se renferme le soir, fatigué de son propre plaisir, sans pouvoir jouir du moindre repos que ses oiseaux ne reposent, et que ce petit peuple, qu'il n'aime que parce qu'il chante, ne cesse de chanter. II retrouve ses oiseaux dans son sommeil : luimême il est oiseau, il est huppé, il gazouille, il perche ; il rêve la nuit qu'il mue ou qu'il couve(31).

Qui pourroit épuiser tous les différents genres de curieux ? Devineriez-vous, àentendre'parler celui-ci de son léopard, de sa plume, de sa musique (32), les vanter comme ce qu'il y a sur la terre de plus singulier et de plus merveilleux, qu'il veut vendre ses coquilles? Pourquoi non, s'il les achète au poids de l'or (33)?

Cet autre aime les insectes; il en fait tous les jours de

"' D'un mot La Bruyère oi)poso !a l)rièveté de la vie humaine à la • le ces occupations niania(|ues.

I.'liyperliole est ici trop audacieuse, si habilement ménagée [u elle soit jiar la gradation antérieure : à ce degré, elle cesse d'être tlai-^ante.

Noms de co(|uillage » {Note de La Bruyère).

Certaines coquilles estimées peuvent atteindre des prix

nouvelles emplettes: c'est surtout le premier homme do. l'Europe pour les papillons(34);il on a de toutes les tailles et do toutes les couleurs. Quel temps prenez-vous pour lui rendre visite? il est plongé dans une amère douleur; il a l'humeur noire, chagrine, et dont toute la famille souffre : aussi a-t-il fait une perte irréparable. Appro chez, regai'dez ce qu'il vous montre sur son doigt, qui n'a plus de vie et qui vient d'expirer : c'est uiîe che nille, et quelle chenille (3o)!

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