l'inutile activité
Hermippe (1) est l'esclave de ce qu'il appelle ses petites commodités; il leur sacrifie l'usage reçu, la coutume, les modes, la bienséance. Il les cherche en toutes choses, il quitte une moindre pour une plus grande, il ne néglige aucune de celles qui sont praticables, il s'en fait une étude, et il ne se passe aucun jour qu'il no fasse on ce genre une découverte. Il laisse aux autres hommes lo dîner et le souper, à peine en admet-il les termes; il mange quand il a faim, et les mets seulement où son appétit le porto (2). Il voit faire son lit: quelle main assez
(5; S'affliger, avec autant do sincérité que l'autre.
(1; Les Typhons i>ullulaicnt alors ; la noblesse de province était composée do tyranneaux, et leurs protéfrés suivaient leur exemple. Mais quand i)ar hasard la répression royale intervenait, elle était terrible.
(1) Hermippe parait être racadémicien Villaycr, ingénieux et bizarre, qui eut beaucoup d'idées, plus ou moins heureuses. Par exemple, il imagina une liorlogo où les i-hitTres des heures, au lieu d'être on relief, étaient en creux: ces dilFércntes cavités horaires contenaient différentes épices : de sorte que la nuit, pour savoir Itieurc qu'il était, on n'avait qu'à clierciicr de quelles cpiccs l'aiguille était le'plus i)rocho et à les goûter. Cette pendule absolument inédite n'obtint pas un vil' succès.
(2) Cela, au moins, n'est pas si ridicule que La Bruyère semble le croire.
adroite ou assez heureuse pourroil le faire dormir comme il veut dormir? Il sort rarement do chez soi; il aime la chambre, où il n'est ni oisif ni laborieux, oiî il n'agit lioint, où il tracasse (3), et dans l'équiiiage d'un homme qui a pris médecine. On dépend servilement d'un serrurier et d'un menuisier, selon ses besoins : pour lui, s'il faut limer, il a une lime; une scie, s'il faut scier, et des tenailles, s'il faut arracher. Imaginez, s'il est possible, quelques outils qu'il n'ait pas, et meilleurs et plus commodes à son gré que ceux mêmes dont les ouvriers se servent : il en a de nouveaux et d'inconnus, qui n'ont point de nom, productions de son esprit, et dont il a presque oublié l'usage. Nul ne se peut comparer à lui pour faire en peu de temps et sans peine un travail fort inutile. Il faisoit dix pas pour aller de son lit dans sa garde-robe, il n'en fait plus que neuf par la manière dont il a su tourner sa chambre : combien de pas épargnés dans le cours d'une vie! Ailleurs l'on tourne la clef, l'on pousse contre, ou l'on tire à soi, et une porte s'ouvre : quelle fatigue ! voilà un mouvement de trop, qu'il sait s'épargner, et comment? c'est un mystère qu'il ne révèle point. Il est, à la vérité, un grand maître pour le ressort et pour la mécanique, pour celle du moins dont tout le monde se passe (4). Hermippe tire le jour de son appartement d'ailleurs que de la fenêtre ; il a trouvé le secret de monter et de descendre autrement que par l'escalier (5), et il cherche celui d'entrer et de sortir plus commodément que par la porte.
(3) Il tracasse : mot bien trouvé pour exprimer l'activité inquiète et brouillonne.
(■'( Non parce que c'est inutile, mais parce que les ouATiers professionnels sont assez nombreux pour satisfaire à toutes nos exigences.
(5) D'après Saint-Simon, Villayer inventa des chaises volantes qui, munies de contrepoids, montaient et descendaient à tous les étages avec arrêt facultatif. La belle-fille du prince de Condé, dans une do ces chaises, resta un jour engagée à mi-chemin pendant trois heures, sans pouvoir ni monter ni descendre, ce qui fit abandonner cette inno-