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LE PRÉDICATEUR ET L'aVOCAT

L'éloquence de la chaire, en ce qui y entre d'humain et du talent de l'orateur (1), est cachée, connue de peu de personnes et d'une difficile exécution : quel art en ce genre pour plaire en persuadant I II faut marcher par des chemins battus, dire ce qui a été dit, et ce que l'on prévoit que vous allez dire. Les matières sont grandes, mais usées (2) et triviales (3); les principes sûrs, mais dont les auditeurs pénètrent les conclusions d'une seule vue. Il y entre des sujets qui sont sublimes;

(1) Olerc : ecclésiastique.

(2) Déclamateiir : c'est-à-dire que son éloquence n'aura rien de franc ni de senti.

(3) Ils paroissent : M. Hémardinquer note avec justesse l'effet heureux de cette suspension. La seule vue d'un prédicateur vénéré a un résultat salutaire pour les âmes des fidèles.

(t) En dehors de cet élément humain, il y a l'élément divin, la force et l'influence des vérités religieuses qui sont exposées aux fidèles.

(2) Usées: Voltaire, dans le même ordre d'idées, observe que pour cette raison le frénie de l'éloquence sacrée « n'a qu'un siècle, après quoi il faut qu'il dégénère. » {Siècle de Louis XIV.) Il y a là une idée fausse : le talent renouvelle tout. La preuve, c'est qu'avant Bossuet, Bourdaloue, Fénelon, l'éloquence sacrée vivait depuis longtemps sur un fonds traditionnel, ce qui n'a pas empêché ces grands hommes d'être originaux. Ce n'est donc pas l'épuisement de la matière qui a empêché leurs successeurs d'être originaux après eux : le génie seul leur a manqué.

(3) Tri'viales : communes, familières à tocs,

mais qui peut traiter le sublime? Il y a des mystères que l'on doit expliquer, et qui s'expliquent mieux par une leçon de l'école (4) que par un discours oratoire. La morale même de la chaire, qui comprend une matière aussi vaste et aussi diversifiée que le sont les mœurs des hommes, roule sur les mêmes pivots, retrace les mêmes images, et se prescrit des bornes bien plus étroites que la satire (5) : après l'invective commune contre les honneurs, les richesses et le plaisir, il ne reste plus à l'orateur qu'à courir à la fin de son discours et h congédier l'assemblée. Si quelquefois on pleure, si on est ému, après avoir fait attention au génie et au caractère de ceux qui font pleurer, peut-être conviendra t-on que c'est la matière qui se prêche elle-même (6), et notre intérêt le plus capital (7) qui se fait sentir; que c'est moins une véritable éloquence que la ferme poitrine (8) du missionnaire qui nous ébranle et qui cause en nous ces mouvements. Enfin le prédicateur n'est point soutenu, comme l'avocat, par des faits toujours nouveaux, par de différents événements, par des aventures inouïes (9); il ne s'exerce point sur les questions douteuses, il ne fait point valoir les violentes conjectures (10) et les présomptions, toutes choses néanmoins qui élèvent le génie, lui donnent de la force et de l'étendue, et qui contrai-

(4) L'école (de théologie), le séminaire: d"où l'habitude, pour la plupart des prédicateurs, de se borner à la morale en laissant de coté les questions de dogmes.

(5j La morale religieuse a pourtant un domaine qui ne diffère pas sensiblement de celui de la satire proprement dite.

(6) C'est le sujet qui, par lui-même, est éloquent.

(7) Notre intérêt le plus capital: l'intérêt de l'au-delà... {8j La ferme poitrine : les poumons solides.

(9; L'avocat n'a guère à plaider de causes « inouïes »; bien souvent les procès se bornent à des questions d'affaires, qui ne prêtent pas à la haute éloquence, ou à des faits-divers plus ou moins habilement dramatisés.

flO) Les violentes conjectures: les fortes hypothèses, destinées à faire impression sur l'esprit du juge.

gncnl l)icn moins l'éloquence qu'elles ne la fixent, et ne la dirigent. Il doit au contraire tirer son discours d'uiu; source commune, et où tout le monde puise; et s'il s'écarte de ces lieux communs (11), il n'est plus populaire, il est abstrait ou déclamateur, il ne prêche plus l'Évangile. 11 n'a besoin que d'une noble simplicité (12), mais il faut l'atteindre, talent rare, et cjui passe les forces du commun des hommes : ce qu'ils ont de génie, d'imagination, d'érudition et de mémoire, ne leur sert souvent qu'à s'en éloigner.

La fonction de l'avocat est pénible, laborieuse, et suppose, dans celui qui l'exerce, un riche fonds et de grandes ressources. Il n'est pas seulement chargé, comme le prédicateur, d'un certain nombre d'oraisons composées avec loisir, récitées de mémoire, avec autorité, sans contradicteurs, et qui avec de médiocres changements, lui font honneur plus d'une fois ; il prononce de graves plaidoyers devant des juges qui peuvent lui imposer silence, et contre des adversaires qui l'interrompent; il doit être prêt sur la réplique ; il parle en un même jour, dans divers tribunaux, de différentes affaires. Sa maison n'est pas pour lui un lieu de repos et de retraite, ni un asile contre les plaideurs; elle est ouverte à tous ceux qui viennent l'accabler de leurs questions et de leurs doutes. 11 ne se met pas au lit, on ne l'essuie point, on ne lui prépare point des rafraichissemcnls (13); il ne se fait point dans sa chambre un concours (14) de monde de tous les états et de tous les sexes, pour le féliciter sur

(11) Lieux communs: dévelnppcnients généraux, à la portée de tous les orateurs.

(12) Fénelon réclame également la simj)licité, soit dans sa Lettre à l'Académie française, soit dans ses Dialogues sur l'éloquence : « La véritable éloquence n'a rien d'enflé ni d'aml)itieux ; elle se modère et se proportionne aux'sujets qu'elle traite et aux gens qu'elle instruit...»

(13) Il n'obtient aucune de ces prévenances, aucune de ces attentions, dont les prédicateurs sont l'objet.

(14) Concours : affluence.

l'agrôment et sur la politesse de son langage, lui remettre l'esprit sur un endroit où il a couru risque de demeurer court, ou sur un scrupule qu'il a sur le chevet d'avoir plaidé (15) moins vivement qu'à l'ordinaire. 11 se délasse d'un long discours par de plus longs écrits, il ne fait que changer de travaux et de fatigues : j'ose dire qu'il est dans son genre ce qu'étoicnt dans le leur les premiers hommes apostoliques (16).

Quand on a ainsi distingué l'éloquence du barreau de la fonction de l'avocat, et l'éloquence de la chaire du ministère du prédicateur, on croit voir qu'il est plus aisé de prêcher que de plaider, et plus difficile de bien prêcher que de bien plaider (17).

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