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L ORATEUR ET L ECRIVAIN

Quel avantage n'a pas un discours prononcé sur un ouvrage qui est écrit! Les hommes sont les dupes de l'action (1) et de la parole, comme de tout l'appareil (2) de l'auditoire. Pour peu de prévention qu'ils aient en faveur de celui qui parle, ils l'admirent, et cherchent ensuite à le comprendre : avant qu'il ait commencé, ils s'écrient qu'il va bien faire ; ils s'endorment bientôt, et le discoui\s fini, ils se réveillent pour dire qu'il a bien fait (3). On se passionne moins pour un auteur : son ou-

(15) Appliqué à l'orateur sacré, changez le mot en : prêché.

(16) Le trait de rcsseml)lance entre l'avocat et les premiers prédicateurs chrétiens, c'est l'altsence du bien-être matériel.

(17) Ce parallèle entre le prédicateur et l'avocat a été tracé plus d'une fois avant La Bruyère : « La part de l'avocat est plus difficile que ccUe du prêcheur, dit Montaigne, et nous trouvons pourtant, ce m'est avis, plus de passables avocats que de prêcheurs, au moins en France. » — « M. du Vair et M. Pasquier, écrivait en 1666 l'avocat Guéret, ont cru que le parfait avocat était plus difficile à rencontrer que le parfait prédicateur. »

(1) L'action: le jeu physique de l'éloquence.

(2) L'appareil : l'éclat.

(3) Ce petit tableau est de pure fantaisie : généralement le sommeil d'un auditeur ne le dispose pas à l'indulgence.

vrage est lu dans le loisir de la campagne, ou dans le silence du cabinet; il n'y a point de rendez-vous publics pour lui applaudir (4), encore moins de cabale pour lui sacrifier tous ses rivaux, et pour l'élever à la prélature. On lit son livre, quelque excellent qu'il soit, dans l'esprit de le trouver médiocre; on le feuillette, on le discute, on le confronte (5) ; ce ne sont pas des sons qui se perdent en l'air et qui s'oublient; ce qui est imprimé demeure Imprimé (6). On l'attend quelquefois plusieurs jours avant l'impression pour le décrier, et le plaisir le plus délicat que l'on en tire vient de la critique qu'on en fait; on est piqué d'y trouver à chaque page des traits qui doivent plaire, on va même souvent jusqu'à appréhender d'en être diverti, et on ne quitte ce livre que parce qu'il est bon (7). Tout le monde ne se donne pas pour orateur : les phrases, les figures, le don de la mémoire, la robe ou l'engagement (8) de celui qui prêche, ne sont pas des choses qu'on ose ou cju'on veuille toujours s'approprier. Chacun au contraire croit penser bien, et écrire encore mieux ce qu'il a pensé; il en est moins favorable à celui qui pense et qui écrit aussi bien que lui. En un mot le sermonneur est plus tôt évêque que le plus solide écrivain n'est revêtu d'un prieuré simple (9) ; et dans la distribution des grâces, de nouvelles sont accordées à celui-là, pendant que l'auteur grave (10) se tient heureux d'avoir ses restes.

(4) Lui applaudir ; nous avons déjà vu qu'on dit aujourd'hui applaudir à quelque chose, mais applaudir quelqu'un.

(5) On le confronte : on compare son ouvrage à d'autres analogues.

(6) Verba volant, scripta manent.

(7) L'amertume est excessive, dans cette psj'chologie du lecteur.

(8) L'engagement: les vœux monastiques.

(9) Un prieuré simple : un revenu ecclésiastique simple.

(10) L'auteur grave, comme précédemment « le plus solide écrivain », s'oppose au sermonneur, c'est-à-dire au débiteur da discours banaux.

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