LIBERTINS ET HYPOCRITES
Deux sortes de gens fleurissent (1) dans les cours, et y dominent dans divers temps (2), les libertins et les hypocrites : ceux-là gaiement, ouvertement, sans art et sans dissimulation; ceux-ci finement, par des artifices, par la cabale. Cent fois plus épris de la fortune que les premiers, ils en sont jaloux jusqu'à l'excès; ils veulent la gouverner, la posséder seuls, la partager entre eux et en exclure tout autre; dignités, charges, postes, bénéfices, pensions, honneurs, tout leur convient et ne convient qu"à eux; le reste des hommes en est indigne; ils ne comprennent point que sans leur attache (3) on ait l'impudence de les espérer. Une troupe de masques entre dans un bal : ont-ils la main, ils dansent, ils se font danser les uns les autres, ils dansent encore, ils dansent toujours; ils ne rendent la main (4) à personne de l'assemblée, quelque digne qu'elle soit de leur attention : on languit, on sèche (3) de les voir danser et de ne danser point : quelques-uns murmurent; les plus sages prennent leur parti et s'en vont.
(1) Fleurissent: prospèrent.
(2) Dans divers temps : suivant l'âge du prince et ses idées personnelles; mais le libertinage est plus sincère, cliez les courtisans, que la dévotion, et il est moins antipatliique à la Bruyère que l'hypocrisie.
(3; Attache : volonté (lien de subordination qui vous attache à eux).
(4j Les masques étaient, de règle, toujours reçus dans un bal, et l'un d'eux, dès son entrée, prenait part au menuet. Ils pouvaient ainsi se réserver, s'ils le voulaient, la danse pour eux seuls : en effet, le menuet particulier se dansait à deux ; la personne qui « avait la main » choisissait le danseur ou la danseuse qui devait danser le menuet suivant ave-^ elle. De même les faux dévots se réservent le monopole de toutes les faveurs.
(5' Sècb.e (d'impatience).