CRITIQUES TROP CIRCONSPECTS
Bien des gens vont jusques à sentir le mérite d'un manuscrit qu'on leur lit, qui ne peuvent se déclarer en sa faveur, jusques à ce qu'ils aient vu le cours (1) qu'il aura dans le monde par l'impression, ou quel sera son 'ort parmi les habiles (2) : ils ne hasardent point leurs sufTraaes, et ils veulent être portés par la foule et entraînés par la multitude. Ils disent alors qu'ils ont les
(1) Le cours : littéralement, action de courir, progrès; par suite, circulation ou crédit. On dit dans ce sens qu'une monnaie a cours Le cours d'un ouvrage, c'est le plus ou moins de faveur qu'il rencontre, le plus ou moins de succès qu'il obtient.
(2) Les habiles : on trouve très souvent, chez les écrivains du xvn'" siècle en général et chez La Bruyère en particulier, ce inot pris avec l'acception de connaisseur. Molière fait dire à Célimène dans le Misanthrope (II, 5) :
Depuis que dans la tête il s'est mis d'être habile. Rien ne touche son goût, tant il est difficile.
premiers approuvé cet ouvrage, et que le public est de leur avis.
Ces gens laissent échapper les plus belles occasions de nous convaincre qu'ils ont de la capacité et des lumières, qu'ils savent juger, trouver bon ce qui est bon, et meilleur ce qui est meilleur. Un bel ouvrage tombe entre leurs mains, c'est un premier ouvrage (3), l'auteur ne s'est pas encore fait un grand nom, il n'a rien qui prévienne en sa faveur, il ne s'agit point de faire sa cour ou de flatter les grands en applaudissant à ses écrits; on ne vous demande pas, Zélotes (4), de vous récrier : C'est un chef-d'œuvre de l'esprit; l'humanité (5) ne va pas plus loin; c'est jusqu'où la parole humaine peut s'élever; on ne jugera à l'avenir du goût de quelqu'un qu'à proportion qu'il en (6) aura pour cette pièce; phrases outrées, dégoûtantes (7), qui sentent la pension ou l'abbaye (8), nuisibles à cela même qui est louable et qu'on veut louer. Que ne disiez-vous seulement : Voilà un bon livre ?
(3) Un premier ouvrage a droit à quelque indulgence ; l'écrivain débutant mérite d'être encouragé.
(4) Zélotes ne signifie pas ici envieux, comme on pourrait le croire d'après le grec Çyi^utt,?. On désigne généralement ainsi tous ceux qui tombent dans un excès de zèle religieux. Les Zélotes de La Bruj'ère sont ceux qui pèchent par excès de circonspection et qui se laissent entraîner par l'opinion publique sans avoir le courage de formuler un avis personnel. ■
(5) L'humanité : le pouvoir de l'esprit humain.
(6) En: du goût. Plus un lecteur témoignera de goût pour ce livre, mieux on reconnaîtra qu'il a du goiit. La Bruyère joue sur deux sens du tnême mot, celui de penchant ou inclination vers un objet, et celui de jugement éclairé. M""= de Sévigné a dit de la tragédie d'Esther, sous Une forme analogue : « La mesure de l'approbation qu'on donne à cette pièce, c'est celle du goût et de l'attention (Lettres à M'^^ de Grignan, 21 février 1689). » Bien que La Bruyère ait publié cette réflexion deux ans après la lettre do Mme de Sévigné, il est certain qu'il ne s'en est pas inspiré et quo cette rencontre est fortuite.
(7) Dégoûtantes : remarquez l'énergique familiarité de ce terme.
(8) La pension ou l'abbaye : c'est-à-dire que ceux qui parleraient ainsi le feraient pour obtenir du puissant personnage qui patronne 1 écrivain (ici, sans doute, le prince de Condé), une pension ou un bénéfice ecclésiastique.
DES OUVRAGES DE l'eSPRIT 3
Vous le dites, il est vrai, avec toute la France, avec les étrangers comme avec vos compatriotes, quand il est imprimé par toute l'Europe et qu'il est traduit en plusieurs langues : il n'est plus temps (9).