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RICHE ET PAUVRE

Giton (1) a le teint frais,, le visage plein et les joues pendantes, l'œil fixe et assuré, les épaules larges, l'estomac haut, la démarche ferme et délibérée. Il parle avec confiance, il fait répéter celui qui l'entretient, et il ne goûte que médiocrement tout ce qu'il dit. II déploie un ample mouchoir, et se mouche avec grand bruit; il crache fort loin, et il éternue fort haut (2). Il dort le jour, il dort la nuit, et profondément; il ronfle en compagnie. Il occupe à table et à la jjromenadc plus de place qu'un autre. Il tient le milieu en se promenant avec ses égaux; il s'arrête, et l'on s'arrête; il continue de marcher, et l'on marche : tous se règlent sur lui. 11 interrompt, il redresse (.3) ceux qui ont la parole : ou ne l'iuterromptpas, on l'écoute aussi longtemps qu'il veut parler ; on est de son avis, on croit les nouvelles qu'il débite. S'il s'assied, vous le voyez s'enfoncer dans un fauteuil, croiser les jambes l'une sur l'autre, froncer le sourcil, abaisser son chapeau sur ses yeux pour ne voir personne, ou le relever ensuite, et découvrir son front par fierté et par audace. Il est enjoué, grand rieur, impatient, présomptueux, colère, libertin, politique, mystérieux sur les afTaires du temps ; il se croit des talents et de l'esprit. Il est riche.

Phédon a les yeux creux, le teint échauffé, le corps sec et le visage maigre ; il dort peu, et d'un sommeil fort léger; il est abstrait (4), rêveur, et il a avec de l'esprit

(1) Ces noms de Giton et de Phédon ne désignent personne en particulier.

(2) La Bruyère aime ces détails matériels qui révèlent un caractère.

(3) Redresse : corrige. ,

(4) Abstrait : sybonime approximatif de distraiti

la LA BRUYÈRE — PORTRAITS

l'air d'un stupide : il oublie de dire ce qu'il sait, ou de parler d'événements qui lui sont connus; et s'il le fait quelquefois, il s'en tire mal, il croit peser à ceux à qui il parle, il conte brièvement, mais froidement; il ne se fait pas écouter, il ne fait point rire. Il applaudit, il sourit à ce que les autres lui disent, il est de leur avis ; il court, il vole pour leur rendre de petits services. 11 est complaisant, flatteur, empressé; il est mystérieux sur ses affaires, quelquefois menteur; il est superstitieux, scrupuleux (5), timide. 11 marche doucement et légèrement, il semble craindre de fouler la terre (6) ; il marche les yeux baissés, et il n'ose les lever sur ceux qui passent. 11 n'est jamais du nombre de ceux qui forment un cercle pour discourir; il se met derrière celui qui parle, recueille furtivement ce qui se dit, et il se retire si on le regarde. Il n'occupe point de lieu, il ne tient point de place ; il va les épaules serrées, le chapeau abaissé sur ses yeux pour n'être point vu ; il se replie et se renferme dans son manteau : il n'y a point de rues ni de galeries si embarrassées et si remplies de monde, où il ne trouve moyen de passer sans effort, et de se couler sans être aperçu. Si on le prie de s'asseoir, il se met à peine sur le bord d'un siège ; il parle bas dans la conversation, et il articule mal : libre néanmoins avec ses amis sur les affaires publiques, chagrin contre le siècle, médiocrement prévenu (7) des ministres et du ministère. Il n'ouvre la bouche que pour répondre ; il tousse, il se mouche sous son chapeau; il crache presque sur soi, et il attend qu'il soit seul pour éternuer, ou si cela lui arrive, c'estàl'insu de la compagnie : il n'en coûte à personne ni salut ni compliment. Il est pauvre.

(5) Superstitieux, scrupuleux ont ici le même sens : celui de timoré, inquiet dans sa conduite.

f6j Comme s'il avait honte de sa pauvreté et se sentait de trop sur la terre.

(7) Prévenu (en faveur;.

DK LA VILLF 7 7

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