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LE CHATELAIN DÉPOSSÉDÉ

Ce palais, ces meubles, ces jardins, ces belles eaux (1) vous enchantent et vous font récrier d'une première vue (2) sur une maison si délicieuse, et sur l'extrême bonheur du maître qui la possède. Il n'est plus; il n'en a pas joui si agréablement ni si tranquillement que vous (3) : il n'y a jamais eu un jour serein, ni une nuit tranquille ; il s'est noyé de dettes pour la porter à ce degré de beauté où elle vous ravit. Ses créanciers l'en ont

(5) Les clefs désignent ici Gourville, intendant du prince de Condé, qui avait dépensé de l'argent pour embellir le château de Saint-Maur, auparavant propriété des Condés : c'est une erreur ; Gourville n'avait que la jouissance, et non la possession, du château qu'il rendit plus tard à ses maîtres. M. Fournier (la Comédie de La Bruyère) a proposé une excellente explication : le château de Saint-Maur était autrefois à Catherine de Médicis {Zénohie) ; il fut ensuite partagé en deux lots, dont l'un appartint aux Condés, et l'autre à un traitant enrichi, La Touanne. Choqué de ce voisinage, Condé offrit au traitant de lui acheter sa part; l'autre refusa, et même, pour braver le prince, consacra de grosses sommes à l'embellissement de sa maison. La Bruyère aurait donc ici épousé la querelle de ses protecteurs. Ce La Touanne fit banqueroute en 1701, avec un passif de quatre millions.

(6) La Bruyère multiplie les détails propres à marquer le néant de cette grandeur factice : c'est un pâtre qui achète le palais de cette reine; — il l'achète à deniers comptants, sans demander de crédit; — enfin, cette royale demeure lui paraît trop mesquine et il l'embellit.

(1) Ces belles eaux, alors à la mode : on connaît les a grandes eaux » du parc de Versailles. — Il s'agit probablement de Jacques Bordier, qui avait construit luxueusement le château du Raincy. Toutefois il n'en fut pas chassé par ses créanciers ; mais après sa mort ses héritiers durent vendre le château. La Bruyère a dramatisé cet incident en aggravant la conclusion.

(2) D'une première vue : au premier abord.

(3) Que vous, simples spectateurs^

chassé : il a tourné la tète, et il l'a regardée de loin une dernière fois; et il est mort de saisissement.

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