‹ Les ports de la Basse-LoireChapitre 35 sur 36 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

La France possède aujourd'hui, sur l'Atlantique, face à cette Amérique dont le développement économique, pour certaines parties au moins, à peine à ses débuts d'exploitation intensive, peut tant servir celui de notre pays, deux ports voisins, l'un en eau profonde, outillé pour la grande navigation transocéanique comme peu le sont encore, l'autre, port de rivière, grand port de transformation industrielle capable de devenir la clef de toute une navigation intérieure ramifiée jusqu'au delà des frontières. De cet avantage, elle peut tirer le meilleur parti.

Sans doute certaines périodes du passé furent dures à traverser, sans doute certaines erreurs ont failli causer la mort de Nantes pourtant jadis si prospère. Nantes, par la Loire, tenait le cœur de la France, Nantes avait su hardiment s'adonner au commerce colonial et prendre la première place, parmi nos ports. Par ailleurs, de notre temps encore, on ne peut que louer l'esprit audacieux, les vues éclairées des navigateurs, des armateurs, des commerçants qui surent risquer et fonder. Si, sur le sucre des Antilles, ils bâtirent des fortunes, c'est grâce à leur énergie et à leur sens aiguisé des nécessités écono-

miques. Des traditions se maintinrent qui donnaient au négoce une renommée sûre. Lorsque des circonstances nouvelles vinrent menacer les situations acquises, Nantes lutta, non pour conserver des privilèges, mais afin de pouvoir « s'adapter » par des transformations appropriées. C'est la vapeur qui lui porta le coup le plus rude, en amenant la désertion de la Loire, en faisant croire que le chemin de fer suppléerait à tout, en incitant à penser que seuls les ports en eau profonde, sur côte, pouvaient être ports de commerce.

Mais Nantes ne « voulait pas mourir encore ». Voyant, comme on le lui présentait d'ailleurs, un rival dangereux en Saint-Nazaire, il prit ombrage d'une création qu'aujourd'hui, certes, il réclamerait. Saint-Nazaire progressait et, de bonne foi aussi, crut, parfois, pouvoir remplacer Nantes. A vrai dire, cette rivalité même, quelques inconvénients qu'elle ait pu avoir, ne fut pas stérile. Elle excita les esprits à la recherche du mieux et, tandis que Saint-Nazaire s'élargissait, s'ouvrait davantage au grand trafic transatlantique, Nantes, qui se voyait fermer l'accès de la mer, l'accès de la Haute-Loire, s'acharnait à lutter contre un blocus mortel. Le canal maritime de Nantes à Paimbœuf ressuscita le port, comme jadis, la trachéotomie, pratiquée à temps, sauvait du croup.

Alors on s'aperçut que la prospérité de Saint- Nazaire ne nuisait pas à celle de Nantes. On en vint à travailler de concert et à saisir pleinement le rôle particulier de chacun, le rôle commun, comme deux associés, nécessaires l'un à l'autre. Toute amélioration obtenue à Saint-Nazaire ouvre plus largement sur

l'Atlantique la porte de Loire par où passe le commerce nantais ; toute amélioration obtenue à Nantes ou sur le réseau qui y conflue élargit le cercle des relations de Saint-Nazaire.

De sorte aussi que chacun oriente mieux ses efforts. Saint-Nazaire et Nantes se complètent ; ce ne sont pas répliques d'un même modèle. A Saint-Nazaire, facilement ouvert sur la mer, pourvu de grands bassins profonds, bien agencés, bien outillés, revient la grande navigation, port d'escale, port de réparation et de réapprovisionnement, terminus nécessaire des grands centraux européens vers l'Amérique Centrale, au sens le plus étendu. A Nantes, port de rivière qui, sans cesse, élargit son domaine vers l'amont, revient le cabotage international et la transformation industrielle.

Après avoir surmonté tant de crises et, plus récemment, celle de la guerre, nos deux ports de l'ouest sauront triompher de la crise que cause le passage de l'état de guerre à l'état de paix, après une lutte gigantesque. Il est réconfortant de voir ici et là avec quelle ardeur on reprend le travail, avec quelle impatience raisonnée on veut produire encore davantage et assurer la vente. A propos d'un appareil nécessaire aux dragages en cours, et dont le prix avait considérablement augmenté, quelqu'un disait, à la Chambre de Commerce de Nanfes, « ce n'est pas le prix qui nous arrête, c'est le délai de livraison ». On a hâte de se mettre en main toutes les armes ; il faut faire vite pour faire bien.

Saint-Nazaire a moins connu, heureusement, les angoisses qui parfois saisirent les Nantais. Ceux-ci n'ont jamais désespéré. Seuls, ils ont prétendu, à

force de science et d'énergie, conjurer le mauvais sort. Dans notre France où, au dire de certains, on a tendance à s'en remettre aux bons soins de l'Etat- Providence, voici une région, entre autres, où l'initiative est en honneur et où l'on ne redoute point les risques, les responsabilités. A preuve, les restaurations de la Loire.

Ce passé, ce présent, répondent de l'avenir. Nos ports de la Basse-Loire, chacun en ce qui le concerne, développeront leurs relations maritimes, leurs relations avec l'intérieur par voie d'eau. La prospérité française en profitera largement. A la Basse-Loire appartient ce rôle de liaison entre les lointaines Amériques et la France Centrale, peut-être l'Europe Centrale. Et la houille d'Angleterre et les bois de Scandinavie et les céréales de notre Afrique du Nord ne manqueront pas de venir chercher là un centre de transformation et de dispersion de premier ordre, tandis que les produits régionaux, transportés par la Loire, vaudront à notre marine un fret de sortie rémunérateur. Saint-Nazaire, Nantes, c'est la France, une main tendue vers l'Amérique Centrale. Les conditions géographiques, un moment oblitérées par l'abandon de la Loire, reprennent leur valeur profonde. Après Le Havre et Rouen qui jouissent de la proximité de l'agglomération parisienne, après Marseille désormais reliée au Rhône, autant que Bordeaux qui ne possède pas encore son avant-port en eau profonde, Saint-Nazaire et Nantes peuvent et doivent compter parmi nos très grands ports de commerce.

Les deux villes-sœurs, filles de la Loire, sûres de leurs destinées, justement fières des succès dûs à leur courageuse et intelligente initiative, s'apprêtent

à tenir, dans la vie française, un rôle de premier plan. Ce sera tout profit pour le pays qui trouvera ici, comme partout où il y a, chez nous, clair bon sens et agissante volonté, d'excellents artisans de la restauration nationale, suite logique de la Victoire.

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