‹ Les Portugais d'AmériqueChapitre 1 sur 26 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Lorsque, par la profondeur de son génie, Christophe Colomb eut découvert ce qu'on appela le Nouveau- Monde, cette moitié du globe, ignorée si longtemps, ne tarda pas à se voir explorée par une foule d'aventuriers de toutes les classes avides de s'enrichir. On a dépeint si souvent les maux affreux que la cupidité, l'orgueil, l'ignorance et le faux zèle religieux attirèrent sur les habitants de ces riches contrées, qu'il me semble inutile de les rappeler ici avec quelques détails : leur dépopulation ne les atteste que trop ; et d'ailleurs il suffira d'entendre les faits historiques rapportés dans le cours de cet ouvrage pour s'en faire une assez juste idée. Si Colomb, que ses historiens nous représentent comme ami de la justice et de l'humanité, avait pu prévoir les longues calamités que l'ancien monde allait répandre sur le nouveau, il est probable que cette triste prévision aurait bien diminué pour lui la joie de sa découverte, si elle ne l'eût pas fait renoncer à son entreprise.

Le Portugal, déjà célèbre par les succès de ses navigateurs guerriers dans les Îndcs-Oiicnlales, semblait devoir accueillir et favoriser le projet hardi de Christophe Colomb plus que les autres royaumes de l'Europe. Ce fut

aussi à son monarque, Jean II, que le Génois s'adressa lorsqu'il se vit dédaigné par sa propre patrie; mais le Portugal, enivré de sa gloire, repoussa comme un insensé cet obscur républicain qui lui offrait un monde, laissant ainsi à l'Espagne l'avantage d'associer son nom au nom immortel d'un homme de génie. Disons cependant, à la louange de Jean II, que le dépit qu'il dut ensuite en éprouver ne le rendit pas injuste. Le navire qui ramenait Colomb ayant abordé en Portugal , d'indignes courtisans conseillèrent au roi de faire périr le navigateur et d'anéantir ainsi sa découverte; Jean repoussa cette odieuse suggestion, et voulut, au contraire, qu'il iïit reçu en triomphe dans sa capitale.

Les États de ce prince , malgré l'imprudence qu'il avait commise, ne devaient point être déshérités de cette partie du monde. Sous le règne de son successeur, Emmanuel I*"", don Pedro Alvarès Cabrai, se rendant aux Indes, fut jeté par la tempête sur les côtes du Brésil, et fit la vaine cérémonie usitée d'en prendre possession au nom de son souverain.

Situé entre l'immense fleuve des Amazones, au nord^ et celui de la Plata, au midi, le Brésil, formant une étendue de douze cents lieues de côtes, était alors habité par une multitude de nations maintenant détruites ou dispersées dans les déserts. Ces nations ou tribus vivaient des produits de la chasse et de la pèche, auxquels elles ajoutaient la culture du manioc et les fruits qui abondent en plusieurs localités. Hospitaliers, braves, fidèles dans leurs promesses, attachés à leur famille, c'étaient là leurs vertus. Cruels à la guerre, implacables dans la vengeance, et ne manquant pas de patience pour la sa-

tislaiie, kis étaient atissi leurs vices. Si nous n'y comprenons pas l'anthropophagie, coutume presque universelle dans le Brésil sauvage, et qui inspire une si juste horreur à l'homme civilisé, c'est qu'elle n'était que le résultat de leur soif insatiable de vengeance. Ils ne dévoraient que leurs prisonniers de guerre dont ils s'emparaient vivants, et qu'ils immolaient avec beaucoup de cérémonies. Ces atroces festins, destinés ù entretenir parmi eux l'exaltation de la bravoure, tenaient tellement au point d'honneur, que ceux même qui embrassèrent le christianisme curent bien de la peine à y renoncer. An commencement du dix-septième siècle, cet usage affreux régnait encore dans toute sa force parmi les indigènes de l'intérieur, où l'on dit qu'aujourd'hui même il s'en retrouve quelques traces.

Les voyageurs de tous les temps s'accordent à représenter le Brésil comme l'un des plus beaux et des plus fertiles pays delà terre. La température y est si douce, si favorable à la santé, que les centenaires n'y sont pas rares, surtout parmi les indigènes. A la vérité il existe, dans la profondeur des forêts et aux environs des grands fleuves, qui débordent dans la saison des pluies, plusieurs marais insalubres; mais sur les montagnes et dans le voisinage de la mer, l'air est partout agréable et pur; des vents tempérés le rafraîchissent jusque sous l'éqnateur. Les fruits de toutes les autres parties du mon Je y mûrissent à côté de ceux qui croissent nalurelicment dans cette riche contrée. Son sol humide et chaud favorise la végétation de ses immenses forêts, dont les débris continuels entretiennent à leur tour les principes vivifiants de la terre. Des oiseaux peints des plus magnifiques cou-

leurs animent la solitude de ces forêls où règne une éternelle verdure, la feuille la plus délicate n'ayant pas le temps de tomber avant que la feuille naissante ne la lomplace, et plusieurs aibres ne les perdant jamais. Quant aux fleur?, la nature libérale les y a versées à pleines raains, et sous cette terre favorisée se trouvent des mines inépuisables d'or et de pierres précieuses. Cependant les mémos causes qui concourent à l'extrême fertilité du Brésil y ont donné naissance à une multitude d'énoimes et dangeieux reptiles que recèlent des berbesgigantcsqi:es dans les forêts et au bord des eaux. Nous aurons occasit)U d'en parler, ainsi que des quadrupèdes de ses déseils.

Je n'ai rien dit des insectes innombrables qu'on y voit; mais le lecteur n'a qu'à parcourir un cabinet d'bistoire naturelle, ou consulter les livres consacrés à celte science intéressante pour s'assurer que le Brésil lui fournit autant de sujets d'études que quelque pays que ce soit.

Comment se fait-il que l'homme soit si rarement en barmonieavec le séjour qu'il habite? C'est dans les lieux les plus âpres que les mœurs se montrent plus douces et plus pures. 11 semble qu'elles se dégradent en proportion des jouissances que la natui'e a développées. Les témoignages perpétuels de l'amour et de la puissance de Dieu, qui éclatent de toutes parts au yeux du sauvage brésilien, n'ont pu lui révéler, non-seulement ses dcvoirsde créature, mais même l'existence du Créateur. Les historiens de ce pavs disent que ses habitants n'avaient aucun culte : toutefois mon cœur se refuse à le croire. Non, il est impossible que la notion d'un Dieu soit tellement effacée dans l'homme, qu'il n'en restât pas quelque vestige parmi tant de nations: elle pouvait y être étrangement

(Icfigurce, méconnaissable, mais le ciel éloilé est un livre où loiit œil (l'homme ne s'est jamais allaché impunément; le nom de Dieu y est gravé par les astres. Ce qui est plus certain, c'est que le maître du ciel et de la terre n'avait aucun autel au Brésil, qu'on ne le priait jamais ostensiblement, et qu'on y paraissait jouir des bienfaits sans se souvenir de l'existence du bienfaiteur.

Des missionnaires se firent bientôt un devoir d'instruire ces misérables sauvages; mais leur zèle fut traversé par ceux qui se nommaient chrétiens. Les exemples dissolus de ceux-ci donnaient à l'Évangile un démenti déplorable; leur cupidité trouvait son compte à laisser dans l'ignorance un peuple qu'ils destinaient à l'esclavage, car de bonne heure les rois de Portugal déclarèrent sujets libres lesBrésiliens convertis au christianisme. Aussi le prosélytisme fit- il peu de progrès parmi eux, et les conversions véritables furent-elles très rares. Attirés d'abord par les cérémonies pompeuses qu'on étalait à leurs regards, séduits par la parole affectueuse des prêtres chrétiens, s'ils consentaient à recevoir le baptême, les persécutions des colons impies et barlKircs les mettaient promptement en fuite, et ils allaient oublier au sein de leurs forêts des obligationset des devoirs qu'ils n'avaient pas eu le temps de comprendre.

Les Brésiliens, passionnés pour l'indépendance, d'un naturel courageux , et que leurs propres querelles de tribu à tribu avaient exercés à la guerre, ne cédèrent pas aisément aux Portugais la possession de leur pays. Comme tous les peuples de l'Amérique, ils passèrent successivement, à l'égard de ces étrangers, d'une admiration naïve à la crainte, de la crainte à une haine implaca-

b!e : ils leur dispiilèrenl avec acharnement celte terre qui iivait reçu les os de leurs ancêtres; et, malgré le désavantage de leurs armes, ils en seraient peut-être restés possesseurs, si la désunion ne les eût livrés à leuis ennemis. Débarrassés par la destruction et l'exil des tribus les plus indomptables, ayant réduit les autres à n'être que des alliés timides, ou à devenir leurs esclaves, les Portugais d'Amérique, tranquilles possesseurs de leur conquête, commencèrent ù en recueillir le fruit. De nombreuses cités s'élevèrent partout où la mer pouvait conduire leurs vaisseaux. De magnifiques sucreiies se mulliplièrent dans la capitainerie de Fernambuco, dont Olinda était la capitale. Une colonie do Français persécutés pour leur religion essaya bien de s'établir dans leur voisinage, mais la jalousie des Portugais s'éveilla bientôt, excitée par Nobrega, et la colonie française fut détruite. Un ennemi i>lus tenace, sinon plus valeureux, ot mieux soutenu par sou gouvernement, attaqua Fernaml)Uco dans le temps de sa plus grande prospérité; ce tut la Hollande. Les colons portugais, accoutumés à toutes les jouissances que procurent les richesses et une longue paix, ne se montrèrent cependant ni lâches ni craintifs. C'est ù l'époque de celte lutte mémorable que se rattathent les événements que j'ai entrepris de raconter.

Les Hollandais s'étaient emparés de la ville d'Olinda, (jue ses principaux habitants avaient abandonnée lors- (ju'iis ne purent plus la défendre. Embarrassés de cetle lonquête, dont la garde les aurait empêchés de porter .lilleurs leurs forces, les Hollandais la réduisirent en cendres, acte de vandalisme que nous ne chercherons point à excuser, quel qu'en fût le motif. Le nom de celte ville

explique son heureuse silualion sur un rocher au bord Je la mer. Le Portugais, qui le premier débarqua sur ce rivage, s'écria, frappé de son aspect : 0 linda situaçao para sefundar huma villa ! (0 la belle situation pour fonder une ville !) Et celle qui s'y éleva retint le nom d'Olinda .

En 1 655, dans une plaine voisine de cette ville, qui n'offrait plus que des ruines, Matbias d'Albuquerque, général de l'armée portugaise, avait formé un camp où s'étaient réfugiés tous ceux que la guerre avait chassés de leurs demeures, etqui préféraientaujougd'un vainqueur détesté les plus dures privations. Ils faisaient de là une guerre de partisans propre à entraver les opérations des généraux hollandais; luttant avec autant de courage que de patriotisme contre la détresse où les réduisait l'indifférence de leur monarque, qui se contentait de vaines promesses au lieu de les secourir efficacement, les Portugais du Brésil étaient tous devenus soldats pour la défense de leurs possessions. Ils auraient pu les conserver en se soumettant; mais trop de motifs de haine séparaient les deux peuples, et du côté des Portugais, de la noblesse surtout, régnaient des préjugés orgueilleux que rien ne pouvait vaincre. De là le phénomème historique de tout un peuple civilisé, s'engageant en masse dans une longue et dangereuse émigration, comme il est arrivé dans le cours de cette guerre.

Au moment où commence ce récit, la capitainerie de Fernambuco était à peu près tombée au pouvoir de la Hollande.'La forteresse de Nazareth, la seule qui résistât encore, assiégée par le général Sigismond Van-Schopp, était prête à succomber aux horreurs de la famine. C'est là que nous devons transporter le lecteur.

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