CHAPITRE II
Les deux esclaves et leurs maîtresses.
A l'heure où le soleil, dans toute sa gloire, accable les corps délicats elles force à céder aux molles langueurs du sommeil, deux nobles Portugaises du Brésil reposaient sur un divan , dans la salle basse d'une maison de Nazareth. Des rideaux et des jalousies formaient un rempart contre le trop vif éclat du jour en protégeant le repos des dormeuses, mais ils n'empêchaient pas le délicieux parfum des plantes suaves , cultivées dans un jardin voisin de cette salle, d'en venir embaumer l'air. Du reste, cette habitation, tant au dehors qu'à l'intérieur, n'annonçait point l'opulence. Les meubles recherchés qui s'y mêlaient sans ordre avec d'autres plus simples semblaient prouver que ceux qui l'habitaien t y étaient venus plutôt par nécessité que par choix, et qu'ils ne comptaient pas y faire un long séjour. A côté des dames endormies, deux esclaves américaines, armées de grands éventails en plumes de paon , agitaient l'air autour de leurs maîtresses , et chassaient les insectes qui auraient pu les importuner.
La plus âgéedesdeux Portugaises était dans tout l'éclat de sa beauté, quoique épouse et déjà mère d'un fils qu'allaitait l'une des Américaines dont nous venons de parler. Elvire, née au Brésil, avait été élevée à Lisbonne, où une excellente éducation l'avait préservée des préjugés et de la profonde ignorance qui étaient le partage des riches héritières de la colonie. Elle ne revint dans sa patrie que
\)o{]v passer soiis la domination d'un ôpoux ; elle fui Irmijeuse dans son union avec don Aleixo Rodriguez, jusqu'au moment où la guerre, qui n'épargne personne, vint Iroulilcr par ses fureurs l'existence paisible de ces jeunes époux.
Au moment où tous ses compatriotes s'armaient pour la défense de leur pays, don Aleixo ne pouvait rester oisif auprès de son épouse. Eùt-il été assez lâche pour le tenter, son père ne l'aurait pas souffert. Don Alvaro llodriguez était l'un de ces hommes ardents et enthousiastes qui conservent longtemps leur activité. Il avait servi dans sa jeunesse, et même avec gloire; mais depuis bien des années il menait la vie molle et oisive d'un riche colon, paraissant incapable de la quitter pour reprendre le rude métier de la guerre. Cependant, à l'heure du danger, don Alvaro fut un des premiers à y faire face. En dernier lieu, il s'était jeté dans Nazareth pour encourager ses défenseurs, dans l'espoir de conserver ce dernier boulevard de la capitainerie.
La compagne endormie de dona Elvire était lîéléna, la fille de don Alvaro, fiancée depuis peu à don Juaiî de Silva, qui servait sous les ordres de don Mathias d'Albuquerque. A peine âgée de quinze ans, sa beauté était déjà célèbi'c- mais cet avantage, joint à tant d'autres dont elle jouissait, lui avaient fait unesortede cour adulatrice qui altéra de bonne heure l'excellent naturel que la Providence lui avaitdonné. Accoutumée à se voirl'objet de l'attention de tout ce qui l'entourait, à être obéie au moindre signe, Iléléna ne put se préserver de cet orgueilleux égoïsme qui rapporte tout à soi et n'accorde à ses inférieurs qu'une dédaigneuse indifférence. Elle avait ce-
iO pcnJaut le cœur bon ot l'âme élevée, elle aimait sa (amille et recevait assez bien les remontrances affectueuses que se permettait quelquefois sa belle-sœur : au sujet de la dureté avec laquelle la jeune personne traitait ses esclaves; mais elles ne faisaient que peu d'impression sur son esprit, parce que Iléléna était persuadée que ces infortunés serviteurs, achetés comme des bêles de somme, étaient d'une nature entièrement déshéritée, et qu'en les faisant naître. Dieu les avaient destinés à l'esclavage : opinion injuste et barbare qu'Elvire repoussait avec force, et qu'elle combattait par des exemples tirés des livres qu'elle avait lus. Iléléna, à qui toute instruction était étrangère, n'en tenait que plus fortement à ses préjugés.
Lorsque don Alvaro et son fils se retirèrent à Nazareth, ils délibérèrent s'il convenait d'exposer aux inconvénients d'un siège El vire et Iléléna, ou s'ils les mettraient en sûreté dans le camp de don Malhias où s'étaient réfugiées plusieurs familles alliées à la leur. Don Alvaro disait dans son enthousiasme patriotique :
«Nous devons l'exemple à nos concitoyens: si nous renvoyons les femmes de notre maison, le danger paraîtra plus grave, et le défaut de confiance rendra la défense moins énergique. La peur triomphera du courage, comme il est arrivé à Olinda, où les Hollandais n'ont eu que la peine d'entrer. Imitons plutôt les anciens Ticrmains, ayons devant les yeux les êtres que nous devons défendre, leur présence nous rendra invincibles. »
Aleixo céda, quoique à regret, et on se logea, tant bien que mal, dans la petite ville de Nazareth, avec un nombre limité d'esclaves.
Les deux Américaines s'acquittaient en silence du soin
d'agiter activement leurs éventails de plumes, lorsque le Ijruit du canon retentit sourdement. La plus vieille, dont le visage annonçait plus de soixante ans, quoique ses membres eussent encore la vigueur et l'élasticité de la jeunesse, regarda sa jeune compagne avec des yeux animésd'unejoie sauvage, etlui dit assez bas en langage tupi :
« Entends-tu, Yassi-Miri? c'est le tonnerre des blancs, musique qui doit être douce à nos oreilles.
— Ma mère sait bien que ce tonnerre donne la mort, répondit la jeune nourrice. Peut-être il y a ici des yeux qui pleureront. »
Et elle dirigea les siens sur Elvire endormie avec une expression inquiète.
< Quand les vautours se font la guerre, les ramiers prennent librement la fuite, continua Mocap, c'était le nom de la vieille indigène. Ton cœur devient lâche, Yassi-Miri, c'est pourquoi il s'intéresse aux ennemis de ta race, aux destructeurs de ta famille et de ta tribu. »
La jeune esclave baissa la tête en entendant ce reproche, et Moeap chercha à ranimer ses ressentiments, en lui rappelant avec feu leurs anciens outrages, et des projets de vengeance dont Mocap l'avait déjà entretenue bien souvent. Dans la chaleur de son discours, elle oublia d'agiter l'éventail, et ne s'aperçut pas qu'un insecte ailé venait de se poser sur l'un des beaux sourcils d'Héléna, qui s'éveilla en poussant un cri perçant, et donna un soufflet à l'esclave négligente. Éveillée aussi par le cri d'Héléna, dona Elvire fut témoin de la promptitude de la correction, qu'elle n'eut pas le temps de prévenir; mais à la vuedu visage ridé de Mocap, elle ne put contenir son méconlcntement, et dit en portugais:
« En vérité, ma sœur, l'âge de celte femme devrait la mettre à Tabri d'un pareil traitement... Que vous a-t-elle donc fait?
— Ce qu'elle m'a fait, Elvire? regardez mon sourcil droit : il vient d'èlre piqué par un insecte malfaisant; l'enllure commence déjà, je vais être défigurée pendant vingt-quatre heures, et ce soir je devais me rendre à l'invitation de l'épouse du commandant de la place, qui donne un bal 5 mais cette méchante esclave y a mis bon ordre, et cependant elle n'avait autre chose à faire que d'agiter son éventail.
— Elle a tort, j'en conviens. Cependant, qui n'a pas un moment de distraction? les prières qu'on adresse à Dieu même n'en sont pas toujours exemples, et sa miséricorde ne nous en punit pas si rigoureusement.
— Je vous dis que cette détestable païenne l'a fait par malice, et tout exprès pour me priver du plaisir que je me promettais.
— Mais, ma chère Héléna, est-ce donc sérieusement que vous songiez à aller au bal ?
— Eh! pourquoi non, s'il vous plaît?
— Écoutez le canon qui gronde: ne semble-t-il pas vous dire que ce n'est pas le temps de se livrer à la dissipation? ces coups terribles, dirigés contre Nazareth, l'ont déjà privée de plusieurs de ses défenseurs; ils rappellent les désastres de notre patrie, et sont un bien lugubre accompagnement pour la danse. Le commandant cherche à soutenir ainsi le courage et l'espoir des habitants, et à cacher en même temps à l'ennemi la détresse où la ville commence à être réduite, dit-on, par suite de la sévérité du blocus.
— Il faut danser par politique, Elvirc, si ce n'est par inclination, ajouta Iléléna en riant. Puis tout à coup ropt'enant son air inité : mais, quant à moi, je ne le leiiii m pour un motif ni pour un autre, grâce à celte infernale esclave. Éloigne-toi de ma vue, Mocap, et va n)o préparer une eau balsamique propre à calmer Tirrilation de celte piqûre, ou, par mon chapelet, je donnerai ordre au cliefdes esclaves de ne pas l'épargner les verges. >
L'arrivée de don Alvar et de son fils, qui revenaient du conseil de guerre, termina cet entretien. Elvire donn.j tout bas à son esclave Yassi-Miri l'ordre de se rendre auprès de son nourrisson, qui leposait dans son bcrcca ?, et de le lui apporter dès que ses yeux seraient ouverts.
Les deux bclIcs-sœurs furent également frappées di^ l'air grave et préoccupé des deux Rodriguez, et s'empressèrent de leur en demander la raison.
t II me semble, répondit le vieillard, que vous auriez. plus de sujet de vous étonner de nous voir un vi:-iige serein; mais si quelque chose était capable d'augmenter notre gravité, ce serait l'étrange projet du commandant, qui songe à donner un bal dans sa maison, se fondant sur les plus misérables motifs. Malheur à qui peut prendre l'apparence mèmede la joie pendant ledeuil de sa pairie. »
Elvire regarda Iléléna, qui baissa les yeux avec confusion.
« On dit. que la place est mal approvisionnée, tep: it dona Elvire; aurions-nous à craindre la famine?
— En remarquez-vous ici quelques symptômes, ma iille?
— Non, sans doule, mon père; mais j'ai eu occasion de savoir qu'il y a dans Nazareth de pauvres familles que
réduit aii\ abois la cherté des vivres, qui va toujours ea augmentant. Si lesiége dure encore longtemps, je frémis de ses suites.
— Tranquillisez-vous, on viendra à notre secours, i Don Alvaro prononça ces paroles du ton d'un homme
qui désire n'y rien ajouter, et il se retira dans son cabinet, en faisant signe à son fils de le suivre. Comme Aleixo se disposait à lui obéir, Yassi-Miri parut avec l'enfant. Elvire le prit entre ses bras et le présenta à son mari, de l'air triomphant d'une jeune mère qui se complaît dans son image. Il y avait dans l'expression de tendresse avec laquelle don Aleixo embrassa son fils plus de mélancolie que de fierté.
t Pauvre enfant ! s'écria-t-il, quels nuages sombres environnent ton berceau ! es-tu né pour assistera la ruine de ta patrie? qui peut dire ce que tu deviendras au milieu de tant de vicissitudes?
— Ne parlez pas ainsi, Aleixo, reprit Elvire alarmée, cediscoursde mauvais augure porterait malheur à notre enfant. Nous sommes, il est vrai, dans des temps désastreux, mais tant que son père et sa mère veilleront sur iui, l'enfance de notre Sébastien n'aura rien à craindre de la fortune.
— C'est un appui bien peu solide que celui de deux mortels, Elviie, il faut chercher plus haut un protecteur à notre fils. Oui, c'est à Dieu, qui nous l'a donné, qu'il convient que nous le remettions en garde. Tout change, tout s'évanouit sur la terre, tandis qu'il demeure éternellement, ne l'oubliez pas, chère épouse; mettez toute votre confiance en celui qui règle nos destinées. >
La jeune femme, frappée de ce ton solennel, le regarda
.at.
Pauvre enraut's'écTia-l-il ,que]s nuajes sombres ETiviruiuient Idb berceau!
avec une surprise inquiète. Déjà elle ouvrait la bouche pour lui répondre quand Aleixo la quitta précipitamment à la voix de son père qui l'appelait.
« Il y a quelque mauvaise nouvelle qu'on voudraitnous cacher, se dit en elle-même la jeune épouse; Aleixo douterait-il de mon courage? mais nous nous reverrons, et il faudra bien qu'il me découvre ses pensées. »
En parlant ainsi, l'infortunée ne s'imaginait guère que ce court entretien allait être suivi d'une longue et douloureuse séparation.
Pendant que les maîtres de la maison étaient rassemblés à l'heure du diner, la vieille Mocap se glissa mystérieusement dans l'appartement qu'occupaient les jeunes époux, et où se trouvait un esclave indien attaché au service de don Aleixo, occupé de garnir en toute hâte uu porte-manteau de voyage.
« Arraïp, lui dit Mocap à voix basse, qu'ont-ils résolu?
— Le jeune Rodriguez s'embarque à minuit pour se rendre au camp de Bon-Jésus, répliqua-t-il vivement et plus bas encore.
— Qui l'accompagne?
— Arraïp...; mais je ne suis pas seul.
— N'importe, sois attentif, et s'il se présente une occasion d'accomplir nos desseins, ne la laisse pas échapper. Souviens-toi que la vengeance la plus sûre est celle que procure la patience.
— Don Aleixo est un bon maître pour Arraïp.
— Bon ou méchant, il est ton maître, et le fils de Mocap ne doit pas en avoir. Regarde ma joue, elle est rouge, elle porte la marque d'un outrage que j'ai reçu de l'orgueilleuse Héléna : ne veux-tu pas venger ta mère?
— Sur qui?siirrinnocenl?
— Sur le premier que le sorl livre enîre tes mains. Ne sont-ils pas tons une race d'oppresseurs? Ont-ils tliscerné-parmi nous la femme du guerrier, l'enfant du vieillard ? Le tour de l'orgueilleuse fille viendra, je l'espère ; mais en attendant qu'elle pleure sur elle-même, privons- Jà d'un de ses soutiens. Arraïp, entends-tu la voix de (a mère?
— Arraïp entend ; il obéira.
— Va nous atlondro dans les montagnes, j'ai l'assurance que nous nous y retrouverons. »
Elle s'enfuit rapidement et sans bruit, laissant Arraïp continuer ses pivpai-alifs. Son visage peignait le mécontentement et le cbagrin. Parfois il s'arrêtait pour écouter la voix de Yassi-Miri, qui clianlait une chanson indienne à son nourrisson portugais dans une chambre voisine. Après s'être assuré qu'elle s'y trouvait seule, Arraïp s'approcha d'elle et lui dit :
«ïu chantes, et bientôt nous ne nous verrons plus. >
Yassi-Miri le regarda tristement.
«Le chant n'est que sur mes lèvres, répliqna-t-elle; mais mon âme pleure, car Mocap m'a parlé. Arraïp va revoir les bois et les montagnes, laissant derrière lui sa raèrcet sa femme : cela est il bien?
— Non, cela n'est pas bien ; mais Arraïp est obligé de faire la volonté d'une autre, quoiqu'il soit un guerrier parmi ceux de sa tribu.
— Mocap a vu bien des soleils et bien des choses ; les Tapuyas la regardent comme une personne tressage, et Arraïp sait qu'elle est sa mère.
— Pourquoi donc Y'assi-3Iiri me reprochc-t-ellc de la
quiltcM-, quand c'est la langue de Mocap qui aie l'ordonne? »
Pour toute réponse la jeune Indienne secoua tristement la tète en lui tendant la main, comme si elle eût voulu exprimer son impuissance d'expliquer le cœur humain, lorsqu'il est en proie à des sentiments contradictoires. Les pas de quelqu'un qui s'approchait les avertit de se séparer, car ils avaient des raisons, qu'on apprendra plus tard, de tenir secrète leur étroite intimité. Yassi-3Iiri, après que son mari l'eut quittée, reprit la chanson qu'il avait interrompue; mais sa voix était tremblante et ses yeux pleins de larmes.
Ce voyage auquel se préparait Arraïp, et dont il avait surpris le secret en espionnant les entretiens particuliers de ses maîtres, avait un but politique et important. La disette régnait dans la ville assiégée, il fallait en prévenir don Mathias et l'engager à faire un nouvel effort pour l'approvisionner, s'il voulait qu'elle continuât de tenir Sigismond en échec. Celui-ci la bloquait de si près qu'il n'était pas facile de lui échapper, et il avait puni si l'igoureusement des tenlalives du même genre (jusqu'à faire .[lendre les infortunés qui tombèrent entre ses mains), que la teireur triomphait de tous les autres sentiments. On convint unanimement dans le conseil de la nécessité d'envoyer quelqu'un au général, mais personne ne voulut se charger de cette périlleuse mission. Alors le vieux Rfidriguezditqu'ill'acceplait pour luiméme, ajoutantque, quoi qu'il arrivât, il ne regretterait pas quelques jours sacrifiés dans l'intérêt de sa patrie.
Do!i Aleixo, quoique bon Portugais, était moins enthousiaste que son père, et pensait avec raison qu'une ré-
fei&tance plus ou moins ioogue n'arrêterait point les progrès d'un ennemi dont les pertes étaient continuellement réparées, tandis que les colons, abandonnésà leurs propres forces, devaient finir par s'épuiser. Il trouvait donc inutile de risquer ainsi sa vie, et il aurait préféré une capitulation qui lui permît de se joindre au corps d'armée qui tenait la campagne; mais la déclaration de son père le décida tout à coup à prendre un parti qu'il désapprouvait intérieurement.
« Don Âlvaro Rodriguez, dit-il gravement, ne doit point quitter Nazareth, où son expérience et son exemple sont si utiles. Qu'il continue de tenir sa place au conseil, je me charge de me rendre auprès du général.
Il fut loué et admiré tout haut, mais tout bas on le traitait peut-être de téméraire, et personne, à l'exception de son père, ne lui disputa cet honneur dangereux.
Après un léger débat, don Alvaro lui-même ne s'opposa plus au départ de son fils.
« Pars donc, lui dit-il, je ne veux point te ravir la gloire que tu ambitionnes si généreusement. Quelque chose me dit que, doué d'autant de prudence que de valeur, tu réussiras dans ton entreprise. >
Ils convinrent de la cacher aux dames de leur famille, et surtout à Dona Elvire, dont la douleur, le désespoir et les prières auraient mis à une trop pénible épreuve la fermeté de don Aleixo.
CIIAIMTRK III.
Airsïp.
Sans pouvoii" pénétrer le mystère qu'on leur cachait, Elvire et Héléna en savaient assez pour cire inquiètes, et comme dans une pareille situation notre égoïsme naturel joue particulièrement son rôle, Elvire pensait à son mari et Héléna tremblait qu'on n'eût à craindre pour son fiancé quelque péril extraordinaire. La première attendait impalierament l'heure, où, réunis dans leur appartement, elle pourrait presser Aleixo de lui ouvrir son âme sans contrainte, et ce fut avec un Iristedésappointementqu'ellc l'entendit lui déclarer qu'il allait passer la nuit dans la salle du conseil, où l'on devait rédiger un rapport pour don Mathias d'Albuquerque. Cependant elle n'en conçut aucun soupçon. 11 n'en fut pas de même d'IIéléna : d'autant plus défiante que Tobjet de sa sollicitude était éloigné d'elle. Elle épia secrètement les démarches de son frère, le vit sortir à l'entrée de la nuit, comme il l'avait annoncé, mais revenir ensuite furtivement à la faveur des ténèbres et se renfermer avec son père. Enfin à l'heure de minuit, commeAleixo allait se rendre au bord de la mer, où une barque l'attendait, il se trouva sur l'escalier en lace d'Héléna.
« Quoi ! ma sœur, vous n'êtes pas encore couchée? lui dit-il avec une surprise mêlée d'humeur.
— Où allez-vous ainsi, mon frère? repartit Héléna sans lui répondre. Cet habit de voyage, cette sortie mystérieuse,
que signifient-ils? Ne croyez pas me tromper comme vous avez ti'omiȎ Klvire.
— Où voulez-vous que j'aille, ma sœur, si ce n'est au conseil extraordinaire qui...
— Encore une fois, don Aleixo, vous feriez mieux de m'avouer fianchoment la véiilé que d'augmenter mes nlarmes par de vains subterfuges. L'infortuné Alonzo de Silva... esl-il...»
La voix lui manqua, elle ne put achever.
t Rassurez- vous, ma chère Héléna, je ne sache point qu'il lui soit arrivé rien de fâcheux... Vous secouez la lèle, vous ne me croyez pas? Eh bien, apprenez qu'avant ])eu je compte le revoir au camp de Bon-Jésus, où je me rends.
— Vous, mon frère? nous abandonner! >
Don Aleixo lui expliqua brièvement de quoi il s'agissait et pourquoi il avait accepté cette mission dangereuse que briguait leur père.
« Pauvre Elvire! s'écria Héléna en pleurant.
— Consolez-la, ma sœur; dites-lui que si je pars sans lui dire adieu, c'est que je n'aurais pas la force de braver ses larmes. Une lettre, que j'ai laissée pour elle dans le oabinet de don Alvar, lui fera partager l'espérance que j'emporte avec moi que Dieu me protégera au milieu des périls. »
Le frère et la sœur s'embrassèrent avec attendrissement, et Aleixo suivi d'Arraïp se rendit au rivage. Avant dy arriver, le Portugais, qui croyait pouvoir compter sur la fidélité de cet esclave, qu'il avait toujours traité avec douceur, lui dit à demi-voix :
« Tu m'as promis de me servir de guide, non-seule-
mcnl sur lerre, mais de me faire aborder dans une anse ignorée où je n'aurai rirn à craindre des Hollandais: songe à tenii- Ion engagement, car les Portugais que j'emmène ne connaissent pas le pays.
— Arraïp sait ce qu'il a promis, * répondit laconiquement l'Indien.
ïls prirent place dans une chaloupe que deux rameurs conduisaient, et où se trouvaient déjà quatre soldais armés, qui devaient servir d'escorte à don Aleixo. Arraïp prit le gouvernail et on s'éloigna aussitôt du livage, les yeux fixés sur Nazareth, dont la masse sombre se dessinaitsurle ciel étoile. Don Aleixo cherchait à distinguer, parmi quelques rares lumières qui scintillaient encore dans la ville, celles qu'on allumait chaque nuit chez son épouse. Quand il crut les apercevoir, des jjlcurs obscurcirent ses yeux, d'affligeantes réflexions se pressèrent dans son cœur, en songeant aux périls qu'il courait de tomber entre les mains de l'ennemi dont les vaisseaux couvraient cette mer. Son imagination le ramena vers cette époque où, paisibles possesseurs de la colonie, les (ils des premiers conquérants n'avaient plus qu'à jouir des travaux de leurs pères.
« Pourquoi, se disait il, les bommcs semblent-ils se complaire à troubler mutuellement leurs courts instants de bonheur suria terre?On lesvoits'ydisputcrdes places, comme si elle ne suffisait pas pour les contenir tous. Hclas! sans cette fatale guerre, quel bonheur eût été le nôtre! âge, convenances sociales, sympathie, avantages de la fortune, notre union avait pour elle toute les conditions qui en assurent la prospérité. J'avais renoncé à l'ambllion pour concentrer ma vie dans les joies dômes-
oo
tiques, élever moi-même mes enfants, remplir mes devoirs de fils et cultiver mes terres... Que de nobles projets se sont évanouis, dirai-je, hélas! pour toujours? nos biens sont envahis, la plupart de nos esclaves sont en fui te, nous sommes emprisonnés dans des murailles environnées d'ennemis, où la famine montre déjà son pàlevisage. Me voici moi-même exposant ma vie dans une folle entreprise, où beaucoup d'autres ont succoml)é. Grand Dieu! c'est en vain que l'bomme arrange sa vie! Sitôt que tu l'as résolu, ses projets se dissipent comme la fumée, et tu le convaincs de son néant. >
Tandis que l'époux d'Elvire se livrait à ces réflexions, ou à d'autres semblables, la petite barque continuait à voguer, en suivant les contours du rivage, quand tout à coup Aleixo s'aperçut qu'ils étaient en vue de la forteresse d'où Sigismond Van-Schopp tenait Nazareth si étroitement bloquée.
« Misérable, dit-il à son esclave, en lui ùtant des mains Icgourvernail, ne vois-tu pas ce fort? veux-tu braver le canon des Hollandais? Force de rames, et fuyons au plus vite.
— Ils ne nous entendent pas, répondit l'Indien, et je sais qu'il se trouve aux environs nne plage commode pour aborder.
— Tu cherches la mort, te dis-je; car si nous sommes pris par ces marchands hérétiques, .nous serons tous pendus sans distinction.
— Et les écueils vont briser la chaloupe, si votre seigneurie n'y prend garde, dirent les rameurs; la mer blanchit tout autour de nous.
— Cela n'est que trop vrai, -i jouta don Aleixo; ma
main n'est pas assez ferme, et j'ai trop peu d'expérience pour gouverner cette barque. Reprends donc ta place, Arraïp, mais point de témérité; le pire que nous ayons à craindre, c'est d'être fait prisonniers. Pendant que lu auras recours à la force de ton bras pour nous délivrer de ce péril, j'invoquerai celui qui commande à toute la nature.
Il se découvrit la tète, leva les yeux vers le ciel parsemé d'étoiles, et murmura à voix basse une prière en latin. Presqu'au même instant, et comme si elle eut obéi à un ordre miraculeux, la chaloupe rencontra un courant favorable, qui, non-seulement, la dégagea des brisants, mais lui facilita l'entrée dune baie étroite abritée par un bois de mangliers; cet arbre, qui aime à plonger ses racines dans l'eau salée, porte à l'extrémité de ses branches des filaments qui s'enfoncent dans la terre humide, s'y enracinent et donnent naissance à des rejetons, formant ainsi une multitude d'arcades de verdure, où le poisson aime à se réfugier. Ce fut là que don Aleixo fit cacher soigneusement sa barque, emmenant avec lui son équipage et marchant sous la conduite de son esclave indien, qui seul pouvait entreprendre de les diriger dans ce pays sans routes.
La promptitude avec laquelle la prière du jeune Rodriguez sembla avoir été exaucée, n'écbappa point à Arraïp, qui n'hésita point à l'attribuer à une cause surnaturelle; quoiqu'il fût depuis plus de deux ans parmi les chrétiens, il n'avait point embrassé leur religion, tant à cause de la négligence de ses maîtres que parce que luimême ne se souciait nullement de la connaître. On a déjà vu que les naturels du Brésil ne paraissaient en avoir
2 î auiMin-, mais malgré cela, et peut-être même à cause de cela, car on a remarqué que la superstition est plus ou moins selon le degré de la véritable piété, ils se montraient singulièrement accessibles à la croyance des devins et des sortilèges. Arraïp s'imagina donc que son maître avait reçu de son Dieu un pouvoir extraordinaire au moyen duquel il déjouerait le complot criminel inventé par Mocap, et dont il avait promis de devenir le docile instrument. La suite de ce récit développera ce complot, ainsi que les motifs qui le firent naître ; il suffit de dire, quant à présent, qu'Arraïp et Yassi-Miri ne s'y prêtaient qu'à regret, le caractère généreux de don Aleixo et de son épouse ayant amorti dans leurs cœurs les ressentiments sjuvagesdont on avait infecté leur jeunesse. Il n'en était pas de même de Mocap; non-seulement elle avait les passions plus vives et plus iriitables, mais la vieillesse endurcissait son cœur; elle avait supporté plus d'outrages, et chaque jour l'orgueilleuse et imprudente Iléléna augmentait la soif qu'elle éprouvait de se venger. La patience ne manque jamais aux Indiens pour assurer la réussite de leurs desseins; ils y consacrent des années entières. Ces trois esclaves, quoique vivant sous le même toit, cachèrent soigneusement leurs relations de famille, qui auraient pu inquiéter leurs maîtres. Arraïp, un peu déconcerté par la puissance qu'il était tenté d'attribuer aux prières de don Aleixo, entreprit de s'en éclaircir en le questionnant à ce sujet, liberté que le Portugais avait tolérée plus d'une fois de la part d'un esclave favori.
< Seigneui', lui dit Arraïp, je vous ai vu piier votre Dieu, et aussitôt il a fait entrer la chaloupe dans une baie que je ne connaissais point: ne pourrait-il aussi sûre-
2ri
ment vous conduire où vous avoz dessein de vous rendre, sans avoir besoin d'autre guide? ou bien les sentiers des eaux lui sont-ils plus familiers que ceux des bois?
— Es-tu encore dans une si grande erreur, Arraïp? Ne sais-tu pas que c'est mon Dieu qui a créé tout l'univers, et que la terre et la mer, la nuit et le jour sont égaux à ses yeux? Il peut faire de grands miracles, il en a fait même autrefois d'éclatnnls; mais ce serait une présomption d'en attendre de lui, lorsqu'on en est si peu digne que je le suis. Ce couiantcxistaitsans doute, qiiaud sa miséricorde nous l'a fait rencontrer. Cependant, puisqu'il nous a donné des sens pour nous mouvoir, une raison pour les diriger, et qu'il veut que les hommes s'entr'aident, pourquoi compterions-nous sur son intervention immédiate? On ne doit y recourir qu'après avoir fait usage de toutes les ressources dont il nous a doués. Tu me comprendrais mieux, Arraïp, si tu étais chrétien; mais j'espère que tu le deviendras bientôt; sans celte malheureuse guerre, c'est un devoir que je n'aurais pas négligé si longtemps.
— A quoi bon, maître? Quand les Indiens voudront un Dieu , ils en choisiront un qui les aime et qui les protège. Celui des Portugais n'entend point notre langage et se tient du côté de nos ennemis; il les a peut-être aidés à nous chasser du pays de nos ancêtres, car la terre que nous foulons leur appartenait. Leurs fils n'y reviennent que pour y être esclaves. Non, le Dieu que vous servez ne peut devenir le nôtre. Vous dites qu'il nous a tous fait naître d'un seul homme dont il était lui-même le créateur : si cela était vrai, il ressemblerait à un méchant père, qui donne tout à l'un de ses fils et rien aux autres,
— Est-ce ainsi que tu as profilé du peu d'instruction que tu as acquis parmi nous, Arraïp? Je punirais tout Portugais qui oserait blasphémer de la sorte; mais j'excuse ton ignorance. Sache plutôt que vous aviez mérité les jugements sévères du Tout-Puissant par l'atrocité de vos mœurs. Vous avez trop longtemps souillé cette terre par le meurtre de vos semblables, sur lesquels vous assouvissiez ensuite votre faim : voilà pourquoi le Seigneur y a conduit les Portugais, qui sont une nation fidèle.
— Dieu ne pouvait-il nous avertir lui-même que les coutumes de nos pères étaient mauvaises? Savions-nous seulement qu'il y a un Dieu? Les enfants de mon peuple ont-ils des ailes pour monter au ciel, puisque, selon vous, c'est là qu'il demeure?
— Il est partout, et quoiqu'en l'adorant on élève naturellement les yeux vers la voûte céleste, elle ne le contient pas plus que le reste de l'univers. Il vous suffisait d'ouvrir les yeux pour le trouver, au milieu d'un pays si enrichi de ses bénédictions. Il se révélait dans les rivières nombreuses qui l'arrosent, dans la mer qui lui sert de limites, dans ce soleil éclatant qui la réchauffe, dans la nuit étoilée qui la rafraîchit, dans les pluies qui la fertilisent ; car partout sa puissance et sa bonté se voient comme à l'œil. Mais dans toutes ces merveilles l'Indien n'a point reconnu l'ouvrage de son Dieu, il ne l'a point béni pour tant de bienfaits. L'Éternel a dit alors : « Puisque mes fils Indiens sont aveugles, sourds et muets, je leur enverrai mes fils de delà la mer, pour les corriger et les instruire, afin qu'ils soient heureux.»
— Est-on heureux dans l'esclavage, maître?
— Votre obstination seule fait votre malheur. Libres,
vous fuyez au fond des forêls, ce qui nous oblige à vous y chercher. Mais compare le sort de ces hommes libres à celui d'un serviteur tel que toi, Arraïp; car j'espère que tu n'as pas à te plaindre de ta condition, et que la vie sauvage n'excite pas tes regrets. L'homme sauvage parcourt une carrière de misères, de crimes et de dangers. Errant, pauvre, nu, n'attendant sa nourriture que des hasards de la chasse, il a tout le monde pour ennemi, et il est ennemi de tout le monde. Un fidèle serviteur, au contraire, chargé de faciles devoirs, trouve dans la maison de son maître, abondance, protection et sûreté.» Arraïp balançait la tête d'un air incrédule; mais il n'osait exprimer tout ce qu'il pensait, lorsque le Portugais, désireux de le convaincre, l'excita à parler librement.
€ Je conviens, reprit l'esclave, que les hommes blancs sont plus riches que nous et qu'ils ne mangent point leurs prisonniers; mais s'en aiment-ils davantage entre eux? ne se font-ils pas aussi la guerre? Ne dites-vous pas que si vous étiez ^ris par les Hollandais, ils vous oteraient la vie? à quoi vous servent donc vos avantages et cette religion dont vous vous vantez, puisque vous ne valez pas mieux que des ignorants? Car je suppose que vous servez tous le même Dieu. »
L'orgueilleux et fanatique Portugais rougit d'indignation à ces paroles.
«Le même Dieu! s'écria-t-il, oui, sans doute, puisqu'il n'en existe pas d'autre ; mais il y a cependant entre nous une extrême différence : les prières de l'hérétique hollandais ne lui sont point agréables comme les nôtres. Celles du véritable enfant de l'Église monteront sans obstacles jusqu'au ciel, comme un nuage d'encens sous les
voùlcs d'un temple. La prière de dos ennemis ressemble à ces vapeurs malfaisantes que leur poids empêohe de s'élever, et qui vont se perdre dans les marais. Gardetoi de jamais comparer ces avides marchands avec notre glorieuse nation dont les navires couvrent toutes les mers. Les Brésiliens eux-mêmes, dès qu'ils sont entrés dans les voies de la civilisation, reconnaissent notre supériorité. Caméran, ce grand chef indien, n'est-il pas notre fidèle allié? >
Don Alcixo touchait là une corde sensible, car les Indiens, élevés, ainsi qu'Arraïp, dans la haine de leurs vainqueurs, regardaient comme des traîtres leurs frères convertis et soumis. L'esclave répondit avec une colère dédaigneuse :
t Oui, Caméran est l'ami des Portugais, auxquels il a \endu le sang de ses frères. Il aide même peut-être à les réduire en esclavage, au lieu d'employer sa valeur à les protéger : Caméran est un chien qui se bat pour obéir à ses maîtres dans une querelle qui ne le regarde pas. »
Le ton dont ces mots furent prononcés causa de la surprise à don Aleixo, en lui révélant une énergie de sentiment dont il ne soupçonnait pas que cet homme fût capable. Il lui imposa sévèrement silence, moyen le plus facile, sinon le plus juste, de terminer une discussion embarrassante. Le soleil les éclairait depuis longtemps, et rien n'annonçait qu'ils se rapprochassent du camp. Le pays paraissait silencieux et désert, nul chemin battu ne s'y laissait apercevoir. Ils étaient cependant alors sur une éminence d'où il eût été facile de découvrir de loin les tentes de l'armée et les habitations construites en bois pour loger ceux qui s'y étaient retiré^;
après la prise d'Olinda.Un eiamen des lieux ne lui ayant rien appris de satisfaisant, le jeune Rodriguez commença à croire qu'Arraïp les avait égarés par trop de présomption , car il ne le soupçonnait point de l'avoi r fait à dessein . « Tu prétendais connaître ce pays, lui dit-il ; ne t'es-tu pas vanté mal à propos ? ne sommes-nous pas égarés?
— L'Indien ne s'égare jamais tant qu'il peut voir les traces de ses pères, répondit Arraïp ; mais je les cherche inutilement : la poussière qu'a faite le pied de l'étranger me les cache.
— Que signifie ce langage? repartit don Aleixoen fronçant le sourcil; ne savais -tu pas d'avance où je me rendais? Prends garde d'abuser de ma confiance; je suis en mesure de t'en faire repentir. »
En même temps il entr' ouvrit son manteau et lui fit voir des pistolets à sa ceinture. L'esclave changea de couleur, et jeta autour de lui des yeux inquiets, comme s'il eût médité de prendre la fuite; mais Aleixo, qui sentait le besoin de son secours, s'empressa de le rassurer par un ton plus doux.
«Je ne veux point douter de ta fidélité, Arraïp; mais, certainement, tu nous as mal conduits : les ténèbres auront trompé ta sagacité ordinaire. Rappelle tes souvenirs, consulte le cours du soleil ; nul de nous ne saurait égaler ton adresse à reconnaître ta route au travers des bois, si tu as la bonne volonté d'en faire usage. ^
L'Indien ne lui répondit pas. Immobile, le corps penché en avant, la tète inclinée sur une épaule, il écoulait. Son maître lui demanda s'il entendait quelque chose.
* Beaucoup d'hommes qui marchent, repartit le fils de Mocap toujours attentif.
— Je les entends aussi à mon tour ; c'est la marchemesurée d'une troupe de soldats... Fasse le ciel que ce soient des amis; car ils sont en grand nombre, et nous n'avons aucun moyen de les éviter... Mais les voici... Dieu soit loué ! ce sont des Portugais. »
En effet, un détachement faisant partie des compagnies nommées (ï embuscades, parce qu'elles se bornaient communément à battre le pays afin de surprendre l'ennemi qui s'y hasardait, déboucha tout à coup du bois. Il avait à sa tête le nègre Diaz, un des héros de cette guerre, qui de même que l'Indien Caméran excellait dans ce genre d'hostilités, qui demande autant de patience et de ruse que de courage. Don Aleixo s'étant fait reconnaître de lui, et lui ayant dit que leur guide s'était égaré, le nègre le salua avec politesse, et lui repartit aussitôt d'un air incrédule :
« Quand les oiseaux de passage prendront le nord pour le midi, je croirai qu'un Indien peut s'égarer dans les bois. Senor, vous n'arriveriez jamais par ici au camp de don Mathias, et je suis bien tenté de regarder votre guide comme un traître. En quel lieu l'avez-vous pris?
— C'est l'un de mes propres esclaves; il ne m'a donpé jusqu'ici aucun sujet de plainte, et je crois qu'où peut se fier à lui, quant à l'intention. Quel intérêt, d'ailleurs, aurait-il à me nuire?
— Nous vivons dans un temps où il est prudent de se tenir en garde contre tout le monde; car tous sont armés les uns contre les autres. Ètes-vous bien sûr que cet Indien n'ait aucune intelligence avec les noirs révoltés de la forêt de Palmarès, où conduit ce chemin? Nous savons qu'ils se sont mis en campagne.
— Je pense qu'Arraïp ne les connaît même pas ; d'ailleurs, que peut-on craindre d'une poignée d'esclaves fugitifs qui ont bien assez de pourvoir à leur propre sûreté, sans attenter à celle des autres? Sans les préoccupations de la guerre, ils seraient depuis longtemps rentrés dans le devoir.
— N'en parlez pas avec tant d'indifférence, senor, continua Diaz qui, tout en les combattant se sentait fier de l'énergie de ses compatriotes ; l'Africain est susceptible de faire beaucoup de bien ou beaucoup de mal, suivant la passion qui le possède. Cette poignée d'esclaves, qui vous paraît si peu redoutable, devient chaque jour plus nombreuse et plus imposante. On dit qu'ils ont créé pour eux des lois etdes règlements auxquels ilsobéissent; qu'ils ont pourvu aux besoins de leur vie ou à la défense de leurs villes (car ils ont des villes dans leurs forêts) avec une grande sagesse, et que leur population s'accroît rapidement par l'émigration de ceux de leurs frères qu'ils invitent à partager leur liberté. Tous ceux dont ils s'emparent, par force ou par adresse, quelle que soit leur couleur, subissent l'esclavage à leur tour. Ils attaquent les habitations isolées et ont poussé la hardiesse jusqu'à insulter notre camp. C'est contre eux que nous marchons aujourd'hui. Prenez donc garde qu'ils ne vous surprennent. Je vais vous donner quatre de mes soldats pour vous guider et fortifier votre escorte. »
Don Aleixo ne persista point dans l'indifférence méprisante qu'il avait d'abord témoignée pour le nouvel ennemi qu'on lui signalait. Il avoua que, renfermé dans les murs d'une forteresse assiégée, il était peu instruit des événements du dehors, et accepta avec reconnaissance le
secours que Diaz lui offrait. Lorsqu'ils se sépaièienf, le nègre lui répéta tout bas de surveiller attentivement l'Indien qu'il avait à son service, et de se souvenir qu'il était plus facile de changer la couleur d'un léopard, que de faire renoncer un indigène à ses passions haineuses.
Le jeune Rodriguez possédait une âme noble et magnanime, dans laquelle le soupçon entrait malaisément. Il examina la physionomie d'Arraïp, et n'y découvrant que de la tristesse et de la confusion, qu'il trouva naturel d'attribuer à la déception qu'il leur avait fait éprouver en les guidant mal, il lui dit d'un ton de bonne humeur :
« Avoue, Arraip, que le désir de m'accompagner dans ce voyage t'a fait trop présumer de tes talents comme guide? »
L'esclave ne répondit rien, et don Aleixo, prenant son silence pour un aveu, continua :
t Connais- tu quelque nègre delà forêt de Palmarès?
— Je sais que des esclaves s'y sont retirés pour être libres, senor; mais comment les connaitrais-je? ils ne sont pas nos frères, et même ils nous méprisent.
— On a voulu me persuader qu'en me conduisant comme tu l'avais fait, tu pouvais l'entendre avec eux pour leur livrer ton maître.
— Arraip ne peut empêcher une langue menteuse de le calomnier. Si vous croyez qu'elle a dit vrai, voilà mes mains et mes pieds : liez-les et abandonnez-moi sur le chemin, si vous n'aimez mieux m'ôler la vie tout d'un coup.
— Non, non, j'ai une meilleure opinion de ton ca-
Où
ractère; j'aime mieux te croire présomptueux que traître. — Arraïp vous aurait conduit au but proposé par tel chemin qu'il lui convenait de choisir, malgré ce qu'a dit l'homme noir. 11 connaît bien les bois qu'ont habité ses pères ; mais l'homme noir a mis un nuage entre votre esclave et vous. »