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CHAPITRE XXVII

Le Baplëme.

Nous avons laissé dona Elvire errant une seconde fois dans les solitudes de l'Amérique, attachée malgré elle aux pas de son implacable ennemie. Cette fois elle n'avait plus, pour adoucir son chagrin, la société d'une sœur affectionnée et fidèle, de qui la tendre sympathie la consolait, et assurait à son fils une protection, si un accident le privait de celle de sa mère. Que de fois une parole tendre, une prière faite en commun, une simple pression de roains avaient relevé le courage mutuel des deux captives! Maintenant Elvire, non-seulement était privée de sa compagne, mais ne pouvait y songer qu'avec désespoir. Elle avait toujours devant les yeux ce beau corps déchiré par un affreux reptile ; elle croyait entendre lïéléna mourante appelant à son secours. Lorsque, cherchant à se distraire de ces pensées funestes, elle prenait son fils dans ses bras pour le caresser, un autre sujet d'angoisses remplissait ses yeux de larmes et son cœur de soupirs. Que deviendrait un jour le sort de cet enfant?

Découragée par l'obstination de Mocap, qui ne voulait point entendre parler de retour aux colonies, Elvire n'espérait plus les revoir jamais. Tant qu'elle demeura chez les Tapuyas, elle se flattait secrètement d'y voir arriver Aleixo ou don Rodriguez, ou quelqu'un de leur parti; mais qui saurait les découvrir dans ce désert où

elles erraient elles-mêmes au hasard? Fatiguée de lutter contre sa destinée, croyant avoir fait tout ce qui dépendait d'elle pour protéger son fils, Elvire, plongée dans une douleur muette, suivait avec résignation les pas de ses conductrices sans s'informer de leurs desseins, sans prendre aucune part aux délibérations auxquelles donnaient lieu les incertitudes d'une route inconnue, les périls à éviter, les inconvénients de la saison.

L'eau et les fruits devenaient de plus en plus rares, et l'excès de la chaleur augmentait tous les jours. Aussitôt que dona Elvire s'aperçut de la disette qui les menaçait, sa prévoyance maternelle se réveilla, elle ne pensa plus qu'au moyen d'en préserver son fils, en lui réservant le peu de baies rafraîchissantes qu'elle rencontrait sur les buissons. Elle portait, suspendues à ses épaules, deux gourdes remplies d'eau, qu'on prenait soin de renouveler chaque fois que l'occasion s'en présentait. En voyant que l'une d'elles était vide et que pas un ruisseau ne se montrait, Elvire comprit qu'un grand danger allait compromettre les jours de son enfant. Perdant aussitôt toute son indifférence, elle examina plus attentivement le pays, et fut vivement alarmée de son aspect désolé. C'était une plaine sablonneuse, semée çà et là de rochers blancs, sans verdure, sans fleurs, d'une aridité désespérante, et que le soleil inondait de toutes parts de ses rayons ardents.

« Justice divine ! s'écria dona Elvire épouvantée, en quels lieux sommes-nous? Quelle nourriture pouvonsnous attendre d'un sol aussi complètement stérile? Notre provision d'eau ne saurait durer longtemps, et les lèvres brûlantes de mon fils en demandent sans cesse. »

Mocap et Yassi-Miri gardaient un triste silence; la tète penchée vers la terre, le front inondé de sueur, dépourvues de force et de courage, elles attendaient la mort avec résignation. Le péril de son enfant ranima au contraire l'énergie de la jeune mère. Elle se mit à courir de tous côtés, soulevant les pierres, écartant les racines, grattant la terre avec ses ongles dans l'espoir de trouver quelques gouttes d'eau , sans s'ariéter à la crainte des reptiles. Ses recherches ayant été inutiles, elle versa adroitement dans la calebasse vide une partie de l'eau que l'autre contenait encore , et la cacha secrètement pour son fils, car Mocap avait presque épuisé l'eau destinée pour sa provision et celle de Yassi-Miri , et Elvire comptait peu sur sa générosité.

La nuit n'apporta guère de soulagement à leurs maux. Des myriades d'insectes remplissaient l'air et leur faisaient des piqùies douloureuses qui écartaient le sommeil de leurs yeux. Elles furent aussi inquiétées par le rugissement des tigres, les cris rauques des oiseaux de nuit, le vol silencieux, mais effiayant, d'énormes chauves -souris qui passaient et repassaient sur leurs têtes. D'ailleurs le tourment de la soif ne se calmait point. Mocap en souffrait d'autant plus que le soleil, dardant ses rayons sur sa tète nue et chauve en partie, avait allumé dans son sang une fièvre ardente qui augmentait son altération. Quoiqu'elle n'en but qu'une gorgée chaque fois, l'eau lui manqua avant le lever du soleil ; elle en demanda à Elvire d'un ton si lamentable, que celle-ci, émue de pitié, partagea avec elle le peu qu'elle conservait pour son propre usage, et ce peu fut bientôt épuisé.

Quoique le petit enfant fût en âge d'être sevré, la nourrice continuait de l'allaiter, ce qui l'avait préservé jusque-là de souffrir de la disette; mais l'instant était venu où la misère, pour peu qu'elle se prolongeât, allait faire tarir la source oîi le pauvre enfant puisait la vie. Elvire,s'apercevant que la jeune Brésilienne souffraitde la soif, lui confia à l'oreille qu'elle avait encore de l'eau pour elle et pour son fils, et lui indiqua l'endroit où elle l'avait cachée. Yassi-Miri y courut. En ce moment, Mocap, étendue par terre, était hors d'état de continuer soo chemin, ni même de comprendre ce qui se passait autour d'elle. Yassi-Miri, à ce triste spectacle, oublia ses propres besoins, et voulut présenter la calebasse à celle qui lui avait servi de mère.

Elvire, prompte comme l'éclair, la lui arracha des mains en disant :

« Malheureuse ! c'est la vie de mon fils, j'ai supporté la soif pour la lui conserver; je ne puis céder cette eau qu'à celle dont le lait le nourrit ; nulle autre n'y touchera. »

Yassi-Miri lui montrant Mocap expirante :

« Laisserai-je ma mère périr faute d'un peu d'eau ? répondit-elle.

— Ce qui m'en reste ne lui suffirait pas, continua dona Elvire, et elle peut prolonger vos jours et ceux de mon enfant jusqu'à ce que nous soyons secourus. »

Yassi-Miri posa Sébastien à côté de sa mère, et dit qu'elle allait chercher de l'eau pour 3Iocap, dùt-elle retourner jusqu'à la rivière des Tapuyas ; et, sans écouter les représentations d'Elvire, qu'un projet si impraticable désespérait, elle s'éloigna précipitamment. Un af-

3ii.

Ireux serrement de cœur s'empara de l'épouse de don Aleixo, lorsqu'elle se vit abandonnée dans ce désert avec une femme agonisante et un enfant. Elle prit ce dernier sur ses genoux, le berça doucement pour l'endormir, et l'ayant déposé au pied d'un rocher, qui le garantissait de son ombre, sur une couche de vêtements dont elle s'élait dépouillée pour lui, elle s'approcha de Mocap, (iui, les yeux fermés, murmurait depuis un moment une espèce de chant plaintif.

« Prenez courage, lui dit Elvire, Dieu aura peut-être compassion de nous.

— De l'eau! de l'eau! ou je meurs! s'écria la malade en joignant les mains avec effort, et en attachant sur sa captive un regard désespéré. »

Ce moment fut affreux pour dona Elvire. Quoique celle qui l'implorait ainsi eût causé tous ses maux, et que la mort prématurée d'IIéléna fût indirectement son ouvrage, la généreuse Portugaise eut besoin de tout son courage pour lui refuser le soulagement qu'elle lui demandait; mais c'était peut-être l'existence de son fils, chaque goutte d'eau lui paraissait précieuse.

« Je vous ai donné toute celle que je gardais pour moi, répondit-elle, voyez, la calebasse est vide; mais Yassi- Miri est allée à la découverte, elle en apportera peutêtre à son retour.

— D'ici là Mocap n'aura plus soif, le messager des âmes l'appelle.

— Je ne puis cioirc que vous soyez si mal, hier encore vous supportiez légèrement le poids de la chaleur.

— Ma vie est à son terme, vous dis-je ; je ne me lèverai pas de dessus cette terre. Les paroles les plus puissantes

de Paranopuza ne seraient pas capables de ranimer mes forces. Mes os blanchiront dans ce désert, ma chair sera la pâture des cougouars, car les bras d'Yassi-Miri sont trop faibles pour me creuser une fosse dans ce sable aride.

— Et votre âme, Mocap, que pensez-vous qu'elle devienne?

— Je ne sais. Quelques-uns disent qu'elle s'en va dans le corps des lutins, qui s'assemblent la nuit pour danser au fond des bocages verts. Si cela est ainsi, la mienne sera heureuse, car j'ai aimé mes frères, et j'ai haï leurs ennemis. »

Dona Elvire était d'une nation et vivait dans un siècle où la foi était plus sincère qu'éclairée. Elle se sentit émue, envers cette femme prête à mourir, d'une compassion toute chrétienne qui lui inspira le dessein de sauver son âme à tout prix.

« Mocap, reprit-elle, puisqu'il n'est pas en mon pouvoir de vous conserver la vie, je voudrais au moins arracher votre âme à la perdition. Vous avez assez vécu parmi les chrétiens pour comprendre ce que j'ai à vous dire, savoir que nous regardons comme perdue toute àme qui repousse le salut ou la grâce offerts par Jésus- Christ. Nombre de vos frères sont venus à lui et s'en sont bien trouvés. Ses bras s'ouvriront aussi pour vous, si vous vous y jetez avec confiance. Les péchés que vous avez commis, il vous les pardonnera, pourvu que votre repentir soit sincère.

— Croirai-je que le Dieu des Portugais puisse écouter les prières d'une femme tupinambas?

— Oui, si elle les lui adresse avec foi; car tes Tupi-

nambas sont ses enfants, comme les Portugais, quoique des enfants souvent ingrats et égarés. Profitez du temps qui vous reste pour vous rappeler les instructions que nosprêtres vous ont fait entendre souvent du haut de la chaire; croyez en Jésus-Christ, sauvez votre âme, je vous en conjure à genoux.

— Qu'entends je ? est-ce bien dona Elvire qui me parle? Est-ce elle qui s'intéresse si vivement à mon salut? a-t-elle oublié si vite ce que je lui ai fait à elle et aux siens? Hélas ! demain peut-être elle tombera morte comme moi dans cedésertsans eau.

— C'est parce que je suis menacée, en effet, de perdre bientôt la vie que je cherche à m'y préparer en pardonnant à mes ennemis, en leur rendant le bien pour le mal, comme ma religion me le prescrit. Mais ce n'est pas assez d'oublier les injures et de reconnaître que mes malheurs sont de justes châtiments de mes péchés; il faut encore que je vous convertisse; car il est écrit que celui qui sauve une âme couvre une multitude de péchés, s

En parlant ainsi, Elvire, exaltée par une pieuse ferveur, qui rélevait au-dessus des intérêts de ce monde, avait le visage baigné de larmes, et pressait l'Indienne entre ses bras, comme si elle eut été sa mère, au lieu de sa plus cruelle ennemie. Un tel exemple triompha de l'endurcissement de Mocap, elle crut à une religion qui commandait de si hautes vertus ; le repentir entra dans son cœur ; elle témoigna le désir de recevoir le baptême.

« 0 Seigneur Jésus! s'écria-t-elle, pourquoi mes yeux s'ouvrent-ils si tard ! Oh ! qui m'enverra un missionnaire pour me marquer du signe des chrétiens? Mais, je

le sens, cette consolation me sera refusée, mes forces m'abandonnent. »

Elle s'affaissa en effet sur elle-même, sa vie paraissait au moment de s'éteindre. Dans cette extrémité, dona Elvire se souvint que des laïques, des personnes de son sexe pouvaientadministrerlesacrementdubaplême; elle n'hésita point à employer à cette sainte cérémonie une partie de l'eau qu'elle tenait en réserve. Hélas ! la calebasse était presque vide par l'effet de l'évaporation. L'enfant dormait toujours. Un grand combat se livra dans le cœur de sa mère, contrainte d'opter entre la crainte de voir souffrir son fils et celle de compromettre le salut d'une âme prête à passer dans l'éternité. La foi l'emporta sur la tendresse maternelle ; l'eau fut répandue sur la tête de Mocap, qui expira aussitôt après.

Dona Elvire lui couvrit le visage et se mit en prière à ses côtés, exposée à toute l'ardeur du soleil. Yassi-Miri ne revenait point. Elvire ne pensait qu'avec effroi au réveil de Sébastien, qui ne manquerait point de demander le sein de sa nourrice, et auquel elle ne pouvait offrir une seule goutte d'eau pour l'apaiser. Elle-même éprouvait une altération croissante. Ses idées se troublèrent; une strangulation douloureuse, causée parla soif, se faisait sentir à la gorge ; elle se laissa tomber sur le sable et s'évanouit en priant Dieu pour son fils. Ce fut dans cette situation que la trouvèrent les voyageurs que Yassi-Miri amenait à son secours.

Les soins les plus empressés lui furent prodigués inutilement pendant une demi-heure. Pâle et immobile , elle ne dillérait de Mocap que par un reste de chaleur qui faisait espérer que la vie ne s'était pas entièrement

3i8 retirée d'elle. A la fin ses yeux s'ouvrirent, ses dents serrées se séparèrent pour livrer passage à quelques gouttes d'eau. Elle reconnut le visage de son mari.

« Est-ce bien vous, mon cher Aleixo? lui deraandat-elle avec égarement. Avons-nous tous les deux quitté <*e monde de douleur où notre cher fils est encore? Ne me reprochez pas de l'y avoir abandonné. Hélas! Dieu sait que, pour l'amour de cette innocente créature, j'aurais consenti à vivre d'une vie plus misérable encore; mais le nombre de ses jours dépend de la volonté du Seigneur. »

Don Aleixo la tira peu à peu de son erreur qu'achevèrent de dissiper les caresses du petit Sébastien. On construisit à la hâte une espèce de litière sur laquelle Elvire lut placée avec son fils, et que des Indiens portèrent tour à tour sur leurs épaules pendant le reste du voyage.

Tandis qu'on faisait ces préparatifs, Arraïp et sa lemme, assis à terre près du corps de Mocap, chantaient à demi-voix dans leur idiome l'éloge funèbre de la défunte, mêlant, selon l'usage des Indiens nouvellement convertis, leurs rites païens aux prières chrétiennes. Le premier multipliait les signes de croix et prononçait tant bien que mal des mots latins restés dans sa mémoire. En apprenant qu'elle avait reçu le baptême, il voulut emporter son corps sur ses épaules, afin que les raission- Daires célébrassent ses funérailles , et ce ne fut pas sans peine que don Aleixo parvint à le détourner de ce pieux dessein , que la chaleur et la distance rendaient impraticable.

On creusa un trou dans le sable, où le corps fut placé acroupij suivant la coutume des Brésiliens, les cheveux

couvenablement arraugés, et la pagne disposée avec uiic certaine recherche. Les enfants de Mocap baisèrent respectueusement son visage livide, et tandis que les clirétiens de la caravane récitaient pour elle l'office des morts, ses compatriotes la couvraient de terre et amoncelaient des pierres par-dessus pour mar([ner la place que ses restes occupaient. Yassi-Miri chercha longtemps sans la trouver une plante que sa verdure continuelle fait choisir aux Indiens pour orner leurs tombeaux ; l'ardeur du soleil avait tout détruit ; mais plusieurs années après on pouvait voir encore sur ce monticule funèbre une petite croix de bois grossièrement façonnée, qu'Arraïp n'avait pas oublié d'y planter de sa propre main.

La joie de revoir son fils, son petit-fils et sa bru, tut cruellement troublée pour don Alvar Pvodriguez par la perte mystérieuse de sa fille. De même que dona Elvire, il voulait espérer qu'elle vivait encore , et fit pour la retrouver, des recherches qui n'aboutirent à rien quoiqu'elles fussent dirigées par Alcazar. Alonzo de Sylva trouva même le moyen de s'adresser directement à Paranopuza lui-même, qu'il soupçonnait d'avoir joué un rôle dans cette triste affaire, et s'introduisit armé dans sa hutte solitaire. Le devin essaya d'abord de soutenir son rôle ; mais effrayé ensuite par les menaces de l'officier portugais, il avoua la vérité. Aux reproches qu'il lui fit de ne s'être pas opposé à la cruauté des femmes de Gouarassi , Paranopuza répondit qu'elles étaient si furieuses, que son intercession n'aurait servi qu'à rendre leur vengeance plus prompte; qu'il s'était contenté de les observer de loin, et qu'aussitôt qu'il l'avait pu, il s'était rendu du côté de la rivière pour délivrer la vietinif".

5o0 mais qu'il ne l'avait point retrouvée, d'où il conclut qu'elle avait été dévorée par la mère de l'eau.

Cette déclaration du devin, d'accord avec la circonstance du bijou trouvé par dona Elvire, ne permit plus de douter de la mort de cette jeune personne. Sa famille inconsolable reprit le chemin des colonies et se fixa dans la ville de Bahia, la capitale du Fernambuco, qui seule avait résisté aux efforts des Hollandais. Alcazar continua de faire fleurir sa colonie naissante, et ne profita point des offres de protection que lui fit son ancien maître*, s'il voulait se rapprocher des villes; mais depuis qu'il avait obtenu de lui un pardon généreux, sa conscience cessa d'être troublée par de continuelles alarmes, et lui permit de jouir en paix du fruit de ses travaux. Arraïp et Yassi-Miri, convertis sincèrement au christianisme, s'attachèrent à leurs maîtres , et expièrent par leur dévouement et leur fidélité la trahison dont ils s'étaient rendus coupables envers eux pour obéir à Mocap.

Doublement affligé de la perte de sa fiancée et de l'asservissement de sa patrie , Alonzo de Sylva renonça à la guerre et au mariage, et vécut retiré, attendant le moment de secouer un joug odieux , comme le parait toujours celui du vainqueur.

Ce moment, l'objet des vœux des Portugais du Brésil, Fernand de Vieira , patriote ardent , doué de qualités brillantes, le hâta en levant l'étendard de l'insurrection au préjudice d'une fortune considérable. 11 existait alors une trêve entre Jean IV, qui venait de monter sur le trône de Portugal, et la république batave ; mais cette dernière la violait si fréquemment sur terre comme sur

îiier, que Vieira ne crut pus devoir la respecter beaucoup, et agit en conséquence, comptant sur la sympathie de son gouvernement. Il se trompa. Des considérations politiques obligèrent le roi à désavouer le zèle de son serviteur, auquel il ordonna même de poser les armes. Yieira osa lui désobéir. 11 répondit que l'éloignement empêchait son souverain d'apprécier ses services ainsi que le véritable état des Portugais du Brésil , mais que mieux éclairé un jour, il le remercîrait d'avoir outrepassé ses ordres; qu'au surplus, dùt-il lui en coûter la tête, il ne quitterait son épée qu'après avoir reconquis le Fernambuco. Vieira tint parole. Dénué de tout secours, mais secondé par ses jeunes compatriotes, il parvint à reprendre aux Hollandais toutes leurs conquêtes et à remettre le Portugal en possession de cette vaste colonie.

Alonzo de Sylva se rangea l'un des premiers sous l'étendard de l'insurrection, dont un scrupule honorable, quoique exagéré, tenait éloignés don Alvaro Rodriguez et son fils. Satisfaits de voir la couronne de Portugal portée par un prince légitime, après avoir appartenu soixante ans au roi d'Espagne , ils n'osaient approuver la désobéissance de Fernand de Vieira, dont ils suivaient cependant avec un vif intérêt les opérations militaires.

Durant le cours de cette glorieuse et dernière lutte, le régiment dont Alonzo faisait partie entra en vainqueur dans une bourgade entièrement peuplée de Hollandais, que sa garnison avait abandonné sans même essayer de la défendre, circonstance qui la préserva du pillage; Alonzo logea chez un riche marchand qui, tout tremblant, vint se prosterner devant l'officier portugais , le

conjurant de protéger sa famille contre toute insulte, en lui offrant en récompense la moitié de sa fortune.

« Ceux qui se sont montrés sans aucune pitié pour leurs ennemis ont raison de craindre de n'en pas trouver pour eux-mêmes, lui répondit Alonzo d'un ton sévère. !Vous n'avons pas oublié avec quelle cruauté les Bataves abandonnaient nos malheureux concitoyens à la merci des Janguis, leurs sauvages alliés, et comment plusieurs Portugais se tuèrent eux-mêmes pour échapper aux tortures.

— Hélas! seigneur, repartit le Hollandais encore plus effrayé, je n'ai jamais pris part à la guerre et je déteste sincèrement toutes ses violences. Je suis un négociant paisible et craignant Dieu, et loin de me conduire en ennemi envers votre nation, je nourris dans ma maison une femme portugaise que...

— Qu'est-ce que cela prouve? interrompit brusquement Sylva. Prétendez-vous vous faire un mérite d'avoir à votre service celles dont vous avez tué ou au moins ruiné les pères?

— La personne dont je vous parle, seigneur, n'est point au nombre de mes servantes. La pauvre Yacu-Mama a perdu la raison.

— Yacu-Mama! dites-vous? C'est le nom indien d'un reptile, jamais une Portugaise ne s'est appelée ainsi.

— C'est ma famille qui le lui a donné, le sien nous est encore inconnu.

— Qui a conduit chez vous cette malheureuse Portugaise?

— La Providence, seigneur, comme vous en jugerez vous-même en m'écoutant : il y a douze ans bientôt que

je faisais partie d'une caravane de marchands qui allaient au pays des Borbades pour acheter de la poudre d'or; au retour nous traversâmes une chaîne de montagnes considérables, et nous suivions le bord d'une rivière qui en découle, lorsque nous rencontrâmes une jeune femme liée à un arbre et si près de l'eau qu'elle lui couvrait les pieds. Elle était tellement affaissée que, sans le lien qui la soutenait, elle se serait infailliblement noyée. Nous la crûmes morte, elle n'était qu'évanouie. Son costume ressemblait à celui des indiennes, mais elle le portait avec plus de décence, et malgré le désordre de ses longs cheveux, nous reconnûmes tout de suite qu'elle était Portugaise. Nous acquîmes aussi bientôt la certitude que sa raison était égarée; car, au sortir de son évanouissement, elle attacha sur nous un regard stupide et ne répondit à nos questions qu'en prononçant le mot Yacu- Mama, qu'elle répéta à plusieurs reprises en donnant des signes de frayeur. Mes compagnons parlèrent de la déposer dans la première hutte indienne que nous rencontrerions ; pour moi, père de plusieurs jeunes filles, je me sentis ému de compassion pour cette infortunée, et de peur qu'elle ne tombât en de mauvaises mains, je l'emmenai dans ma maison où elle se trouve encore. >

Alonzo avait écouté avec autant d'attention que d'intérêt le récit d'une aventure qui offrait de si frappants rapports avec celle d'Héléna qu'après l'avoir entendu, il ne douta presque point que cette jeune dame n'en fût elle-même l'héroïne. Il demanda à la voir, et lorsqu'elle se trouva en sa présence, il reconnut en effet sa fiancée, malgré les cruels changements qui s'étaient opérés en elle; mais il essaya vainement de réveiller dans son esprit

égaré les souvenirs de sa jeunesse ; tout s'était effacé de sa mémoire, tout, à l'exception du nom du monstre que l'excès de la frayeur y avait si profondément gravé. Dès que son émotion lui permit de parler, Alonzo de Sylva dit au Hollandais :

« Celte malheureuse dame appartient à une noble famille des colonies portugaises qui la croit morte depuis longtemps et qui ne manquera pas de se montrer reconnaissante à votre égard. Moi-même je vous ai de l'obligation, puisque dona Héléna, à laquelle j'étais fiancé, m'était aussi chère qu'une épouse. Je vous expliquerai par quel enchaînement de revers elle est tombée dans ce triste état de démence. Ne craignez rien, ni pour vos biens, ni pour votre vie et celle de votre famille ; quelle que soit la fortune de cette guerre, la protection d' Alonzo de Sylva vous est assurée. >

Ce fut ainsi qu'après douze ans de séparation, Héléna retourna dans sa famille. Hélas î elle l'avait quittée fière de son rang, de sa fortune, de sa jeunesse et de sa beauté ; elle y rentrait flétrie par la souffrance, stupide, triste objet de la compassion d'un étranger, en un mot fort audessous de ces esclaves qu'elle méprisait tant autrefois.

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