CHAPITRE XXVI
L'éclipsé de soleil.
Une fête sanglante, pareille à celle qu'on a déjà essayé de décrire, se préparait encore dans la tribu tupinambas où sa destinée avait amené don Aleixo. Tout secours humain paraissant refusé aux malheureuses victimes du cannibalisme, l'époux de dona Elvire tourna toutes ses espérances vers le ciel, où il comptait retrouver ceux qu'il ne croyait plus revoir dans cette vie. Ces sublimes pensées lui inspirèrent en même temps une charitable sollicitude pour le salut de ses compagnons de misère, Arraïp et les deux faux missionnaires. Rebuté plusieurs fois par ceux-ci, dépravés et endurcis depuis longtemps, le vertueux colon ne se découragea point, et il obtint par ses prières la victoire qu'il avait désirée. Ces hommes qui n'avaient pas craint de faire servir à leurs desseins perfides et sanguinaires le plus noble des devoirs que la religion inspire à ses ministres, reconnurent humblement leur iniquité et la justice du châtiment qu'ils allaient subir.
Don Aleixo, ne soupçonnant pas la trahison d'Arraïp, ejt ne voyant en lui qu'un serviteur dévoué, qui l'avait délivré de l'esclavage des Palmarésiens, s'intéressait d'autant plus à son sort que leur commun péril venait de son imprudente confiance dans les faux missionnaires. 11 se reprochait aussi d'avoir mis trop de négligence à le faire instruire des vérités du christianisme, et travailla
avec ardeur à réparer cette grande faute, en s'occupant de sa conversion autant que cela dépendrait de lui, pendant les jours qu'ils avaient encore à vivre. Arraïp se montrait assez docile; cependant, soit ignorance, incrédulité ou dureté de cœur, il ne lui avait point encore avoué sa complicité avec Mocap, ni témoigné de repentir à ce sujet; mais la veille du jour terrible désigné pour leur supplice, il eut à supporter une épreuve à laquelle le néophyte indien ne put résister. Don Aleixo se prépara à lui administrer le baptême.
0 Cher Arraïp, lui dit-il, tu m'as délivré de l'esclavage pour un temps bien court, je veux l'affranchir pour Téternité de celui du démon, et te donner à Jésus-Christ, le sauveur de nos âmes. Pardonne-moi d'avoir tant tardé à te faire jouir d'un si grand bienfait. Je suis responsable de tous les péchés que tu peux avoir commis par suite de ton ignorance depuis l'instant où tu es entré dans ma maison. Pardonne-le-moi, cher frère, ainsi que les duretés dont je me suis rendu coupable à ton égard. »
En s'exprimant ainsi, ce chrétien sincère n'hésita pas à se jeter à genoux devant son esclave, dont cette sublime et touchante humilité triompha tout à coup. Deux ruisseaux de larmes s'échappèrent de ses yeux lorsqu'il s'écria :
€ 0 maître! que faites-vous? Arraïp est un méchant traître, lui seul est cause de vos malheurs. »
Et à travers mille sanglots, il lui avoua que lui et sa femme Yassi-Miri étaient les instruments dont Mocap se servaient pour assouvir sa vengeance confie les Portugais. Qu'elle lui avait commandé de le conduire dans le
pays dos Tapiiyas, etqiio c'était pour cela qu'il l'avait tiré de la république des nègres.
Don Aleixo, stupéfait de trouver tant de duplicité et de malice dans rame de ce jeune homme, qu'il croyait si simple et si fidèle, en perdit quelque temps la parole. Ce qu'il apprenait des intentions hostiles de Mocap contre sa famille entière, quoiqu'il ignorât encore qu'elle les avait déjà mises à exécution, mêlait à ses derniers moments une inquiétude douloureuse, et ce ne fut pas sans un effort héroïque, impérieusement commandé par la religion, qu'il parvint à pardonner franchement à son esclave l'odieuse ingratitude de sa conduite envers lui. Il eut besoin pour cela de recourir à la prière. Le Seigneur l'entendit et l'exauça; il lui donna la force de triompher de son juste ressentiment. Plus le maître se montrait grand, plus le repentir de l'esclave augmentait. Don Aleixo fut obligé de calmer son désespoir, et lorsqu'il fut parvenu à lui faire comprendre qu'il n'est point de péchés capables d'épuiser la miséricorde divine, il lui administra le baptême.
Le changement qui s'était opéré dans les sentiments de leurs prisonniers convertis étonnait et contrariait les Tupinambas. Quoique leur tribu eût reçu autrefois quelques notions du christianisme, beaucoup d'entreeux ne le connaissaient pas, ou l'avaient oublié, et presque tous, privés de missionnaires, étaient retournés à leurs anciennes et barbares coutumes. La plus vive jouissance que leur causaient leurs horribles fêtes consistait à mettre à l'épreuve la constance de leurs victimes, à écouter leurs bravades et leurs défis, et à tâcher de surprendre en eux quelque marque de faiblesse dont ils pussent
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triompher. La noble et sérieuse résignation des chrétiens, leur refus de s'enivrer et de s'étourdir avec eux, détruisaient leurs espérances. Dans leur dépit, les Tupinambas auraient peut-être chassé ces chrétiens comme des lâches indignes de figurer dans leurs cérémonies, s'ils n'avaient compté que cette gravité les abandonnerait au dernier moment. Celte heure terrible arriva enfin. On excita les prisonniers à faire usage des pierres amoncelées à leurs pieds, pour venger leur propre mort, comme nous l'avons déjà expliqué. Les Indiens ne laissaient point échapper cette occasion do déployer leur force et leur adresse, et malgré le danger que couraient les spectateurs, ce moment leur procurait toujours beaucoup de plaisir. Arraïp, oubliant ses nouveaux devoirs, se préparait à lancer une pierre, lorsque don Aleixo prononça à haute voix ces paroles de l'apùtre saint Paul :
« Ne vous vengez pas vous-mêmes, mais laissez agir la colère de Dieu. »
L'Indien laissa retomber doucement la pierre et se croisa les bras sur la poitrine. L'instrument du supplice, orné selon l'usage de peintures et de plumes, fut apporté alors, et autour des patients commencèrent ces danses frénétiques par lesquelles les exécuteurs semblent s'exciter eux-mêmes à la cruauté. Tout à coup parut un groupe de personnages inconnus dont quelques-uns portaient le costume ecclésiastique; l'un de ces derniers, saisi d'horreur à la vue de la scène qui se prépaiaif, s'écria en langage tupi :
€ O sainte Trinité! que vois-je? Est-ce là ce peuple auquel j'avais annoncé le salut et que je croyais avoir arraché à la puissance de Satan? Hélas! il paiaissait
avoir renoncé à ses barbares coutumes; il l'avait du moins solennellement promis, et cependant pour qui sont ces cruels apprêts, cette hache si pompeusement décorée, ces feux et ces danses inventées par l'enfer? Qu'attendent ces captifs étroitement garrottés? Le Seigneur n'a-t-il plus d'autel ici, et n'y reconnalt-on plus la voix et le visage de son humble serviteur? >
L'homme qui parlait était le père Gonsalvo, autrefois l'apôtre de cette tribu, qu'il croyait avoir convertie, mais qui était du nombre de ceux qui reçoivent d'abord la parole avec j'oie, mais qui n'ont point de racines en euxmêmes. Les Tupinambas, consternés de ses reproches, baissaient les yeux et gardaient le silence. Le dominicain, les voyant émus, se précipita à genoux et implora leur pardon dans une prière si vive et si touchante qu'une partie des coupables éclata en sanglots.
Ce n'était pas la première fois que la légèreté des Brésiliens trompait les espérances de leurs conducteurs spirituels. Nombre de peuplades, abandonnées à elles-mêmes, après une apparente conversion, n'avaient pas manqué de retourner à leurs habitudes sauvages. Les voyageurs prétendent surtout qu'il a été très difficile de les guérir de leur penchant à l'anthropophagie, et qu'il était tellement universel parmi les nations du Brésil qu'on ne cite guère que les Tapuyas qui en fussent exempts.
Préservé de la mort d'une manière si inattendue, don Aleixo fut près de succomber à l'excès de son émotion, et pendant quelques minutes il demeura incapable de se rendre compte de son étrange délivrance. Ce ne fut qu'en reprenant ses esprits qu'il reconnut ses compatriotes et ses amis, le dominicain et Alonzo de Sylva. On se rap-
pelle que tous deux étaient partis avec les lodions que le mulâtre Alcazar envoyait chez les Tapuyas à la recherche de dona Elvire et de l'infortunée Héléna. Le reste de la troupe se composait de deux missionnaires qu'ils avaient rencontrés dans leur chemin. En reconnaissant qu'il n'était pas éloigné du village des Tupinambasqu'il avait visité danssajeunesse, le père Gonsalvo éprouva le désir bien naturel de s'assurer de l'état de leur croyance. En le faisant il ne s'attendait guère à y rencontrer dans un si grand péril le fils de son ami.
Ce péri), suspendu par sa présence, existait cependant encore, et les sentiments de crainte, de repentir et de honte que l'éloquence du père Gonsalvo avait excités ne furent pas universels, comme le prouva un sourd murmure de mécontentement. Les devins, ennemis naturels d'une religion qui devait les priver de leur crédit, les hommes les plus opposés à la civilisation, les jeunes gens avides de spectacles cruels se montrèrent disposés à reprendre les prisonniers délivrés de leurs liens. Deux partis se formèrent : le plus nombreux était celui des chrétiens, tant des natifs que des Portugais, auquel se joignirent don Aleixo, Arraïp et leurs compagnons d'infortune, tous décidés à défendre leur vie; l'autre parti était encore assez fort pour se faire craindre, et les religieux voyaient avec douleur la sanglante lutte qui se préparait au mépris de leurs remontrances et de leurs prières.
L'un des missionnaires étrangers, homme savant et versé dans l'élude de l'astronomie, se souvint à propos qu'une éclipse de soleil devait avoir lieu ce jour-là. Ayant consulté sa montre pour s'assurer s'il pouvait tirer parti
de ce phénomène pour prévenir l'effusion du sang, il se hâta de prendre un poste élevé, fit signe de la main qu'onlui permît de parler, et s'écria d'une voix tonnante : « 0 hommes ! avant de vous déchirer les uns les autres pour maintenir vos volontés contraires, laissez-moi demander à mon Dieu qu'il se déclare lui-même pour le parti qu'il approuve, qu'il nous en donne un signe visible. S'il consent à ce que les Tupinambas continuent à suivre les coutumes de leurs ancêtres, que ce brillant soleil répande sa clarté pure dans les cieux comme il l'a toujours fait. Si, au contraire, ces usages sanguinaires offensent la majesté du Dieu puissant des chrétiens, qu'il nous retire la lumière et la remplace par une sombre obscurité. >
Les Tupinambas, inquiets et surpris, levèrent leurs yeux vers l'astre du jour qui resplendissait dans une atmosphère sans nuages. L'éclipsé commença , sa marche et ses progrès captivèrent entièrement l'attention de l'assemblée. A mesure que l'ombre croissait, la consternation augmentait avec elle, des cris et des lamentations se firent entendre parmi les Tupinambas; une épouvante commune avait mis fin à leur division. Le Fage missionnaire se hâta d'en profiter.
« Vous le voyez, leur dit-il, le roi du ciel est irrité, il ne peut supporter vos crimes, et dans sa grande puissance il se dispose à vous en punir. Humiliez-vous donc en sa présence, promettez de vivre en paix avec vos frères, d'exercer l'hospitalité envers les voyageurs étrangers, de renoncer à vos mauvaises pratiques et de redevenir sincèrement chrétiens, peut-être le Seigneur s'apaisera- t-il, et nous rendra-t-il son soleil.
— Nous le promettons, nous le promettons! » s'écrièrent-ils à la fois.
Grâce à cette heureuse présence d'esprit, cette querelle,qui aurait pu devenir sérieuse, s'apaisa entièrement. Rassurés par le retour de la lumière, les Tupinambas écoulèrent avec componction le discours simple et grave que leur adressa le père Gonsalvo sur ce texte tiré de l'apôtre saint Paul : « Vous couriez bien, qui vous a ar- « rètés. »
Les missionnaires convinrent de passer là quelques jours pour affermir dans la foi ceux qui s'étaient relâchés, gagner ceux qu'elle n'éclairait point encore et baptiser les enfants nés de parents chrétiens depuis le départ du père Gonsalvo. Ils travaillèrent surtout à la conversion des devins, dont la pernicieuse influence n'aurait pas manqué de rendre inutiles les travaux de leur apostolat, et tâchèrent de persuader aux chefs de la tribu d'abandonner la vie sauvage des forêts pour aller s'établir dans le voisinage de quelque bourgade d'InJiens convertis.
Quelque juste impatience que ressentit don Aleixo de se rendre chez les Tapuyas, où il espérait retrouver son enfant, sa femme et sa sœur, comme il était moins éloigné de son père, il crut d'abord devoir le rassurer sur sa propre existence. Laissant donc le père Gonsalvo s'occuper de ses pieuses fonctions, jusqu'à l'époque de son prochain retour, il prit le chemin de la colonie fondée par Alcazar avec Alonzo de Sylva et son cortège d'Indiens.
La chaleur était devenue si excessive qu'ils ne purent faire que très peu de chemin le premier jour. La sécheresse avait déjà tari toutes les sources; l'herbe et le feuil-
Oui
Jage (les arbres jaunissaient brûlés par les rayons du soleil, et plus les voyageurs s'éloignaient de la vallée habitée par les Tupinambas, plus les effets de cette température ardente devenaient sensibles. Un groupe de ces arbres précieux pour la teinture, que les Européens appellent bois du Brésil, et les indigènes araboutan, ayant attiré les regards de la caravane fatiguée, elle se reposa un raoment sous cet abri. Cet arbre, dont le port majestueux peut être comparé à celui du chêne, n'est point revêtu comme ce dernier d'une riche et abondante verdure. Ses feuilles sont petites et d'un vert noirâtre assez semblable à celui du buis.
Ce fut cependant avec joie que des hommes haletants cherchèrent à leur pied un peu d'ombre, la seule qui s'offrît à leurs regards. Chacun éprouva bientôt le besoin du sommeil. Alonzo de Sylva, le moins abattu de la troupe, engagea ses compagnons à dormir, et se chargea de veiller à la sûreté commune. Don Aleixo entreprit de lui tenir compagnie, mais à peine revenu de ses impressions de la veille, ses forces le trahirent, et il céda aux instances de son ami, qui le pressait de se livrer au repos. Bientôt le fiancé d'Héléna fut le seul éveillé de la caravane. J'ignore quel tour eussent pris les pensées du jeune Portugais au milieu de cette profonde solitude, lorsque son attention se concentra sur im grand animal qu'il vit paraître à cinquante pas de lui, et qu'il reconnut pour le tamandua-ouassou des Indiens, appelé communément le grand fourmilier. Sa fourrure se mélange de noir, de gris et de blanc; sa queue, longue et touffue, qu'il ramène à volonté jusque sur sa tête, balayait en ce raoment la poussière du sol.
Enhardi par l'immobilité des dormeurs et celle d'AloDzo qui l'observait en silence, le tamandua, de son museau pointu, allait çà et là fouillant la terre pour trouTer l'insecte dont il se nourrit. Après avoir bouleversé la première fourmilière qu'il rencontra, pour obliger ses habitants à se mettre en mouvement, le rusé animal se coucha auprès, presque entièrement couvert de l'immense panache de sa queue, tira sa langue effilée et attendit. Les imprévoyantes fourmis la couvrirent bientôt, et le tamandua, roulant cette langue sur elle-même, comme un peloton de fil, n'eut que la peine d'avaler sa proie.
Il avait renouvelé plusieurs fois ce manège, qui amusait Alonzo, lorsque celui-ci le vit se redresser subitement sur ses pattes de derrière, la queue toujours épanouie, le poil hérissé et donnant tous les signes d'une vive inquiétude. Alonzo, à la vue d'un tigre qui s'élança d'un bond sur le fourmilier, s'était levé à son tour, et la main sur son fusil se tenait prêt à tout événement ; mais le tigre était si occupé de la proie qu'il convoitait, qu'il n'aperçut point le danger qui le menaçait lui-même, quoique don Aleixo, réveillé par son ami, rendit ce péril plus imminent.
Le tamandua, qui se tenait sur ses gardes, opposa à son ennemi un si furieux coup de griffe, unique défense qu'il ait reçue de la nature, que le tigre en recula de plusieurs pieds. Alonzo, Aleixo et quelques Indiens, successivement réveillés, tous armés, attendaient curieusement l'issue de ce combat où le plus faible, par son adresse, balançait la force et l'agilité de son adversaire. Cruellement mordu par le tigre, le tamandua se renversa
sur le dos, afin de pouvoir faire usage de ses quatre griffes àlafois ; désappoinlé par celle adroile manœuvre, le tigre rugissait et tournait autour de lui sans oser s'en approcher, lorsqu'un coup de feu tiré par un Indien sur le tigre le renversa mort et termina le combat, au grand regret des deux chefs, qui s'y intéressaient vivement. Au bruit de la décharge, le fourmilier grimpa rapidement dans un arbre, où don Aleixo obtint qu'on ne le poursuivrait pas.
Le pays paraissait de plus en plus aride et sec, et l'on jugeait que depuis longtemps il était privé d'eau ; les effets de la chaleur étaient là d'autant plus prompts que cette partie du Brésil est dépourvue de bois et de rivières.
Cette route désolée n'était point celle qu'avaient parcourue, quelques jours auparavant, Alonzo et le dominicain. Les guides, en prenant une autre direction, avaient cru abréger le voyage. Maintenant, alarmés de la sécheresse de ce pays, ils s'arrêtèrent pour délibérer s'ils ne devaient pas retourner sur leurs pas et reprendre le chemin de la forêt. En ce moment ils aperçurent une femme seule, errante dans le désert, où elle ne semblait se traîner qu'avec peine, et qui leur faisait de loin des signaux de détresse. Ils allèrent tous à sa rencontre; Arraïp, qui marchait devant, arriva assez à temps pour recevoir dans ses bras cette infortunée, qui y tomba évanouie : c'était sa femme, Yassi-Miri.