LES POSSÉDÉES DK LOUDUN
C'est bien là, à quelque chose près, le portrait du possédé, tel que nous pourrions le faire nous-même, avec cette différence toutefois que l'auteur attribue aux âmes des n^orts ce que nous attribuons aux démons.
Comme on le voit, d'après l'opinion des écrivains qui font autorité dans ces sortes de matières, il y a entre le magnétisme, la catalepsie, la possession et l'obsession un lien de parenté indéniable.
Le docteur Calmeil qui admet la puissance magnétique, ne veut pas entendre parler de l'intervention du démon. Parlant de V épidémie nerveuse des Enfants d'Amsterdam, il nous les représente « comme grimpant sur les murailles et sur les toits... comme parlant des langues étrangères, sachant ce qui se passait ailleurs, même dans le grand conseil de la ville, et vomissant, pendant les exorcismes, force aiguilles, des épingles, des doigtiers à coudre, des lopins de drap, des pièces de pots cassés, des verres, des cheveux, etc. (1). »
On put constater les mêmes phénomènes chez la plupart des possédés à l'époque dont nous parlons.
Le docteur Calmeil rappelle encore le fait des religieuses d'Auxonne qui laissaient échapper de leur bouche, pendant les exorcismes, des cheveux, des cailloux^ des morceaux de cire^ des ossements et jusqu'à des reptiles vivants.
« Ces objets, ajoute l'auteur, offraient aux yeux du clergé une preuve non équivoque de possession (2). »
Nous croyons que le clergé de nos jours serait absolument du même avis, surtout si à ces phénomènes s'ajoutaient ceux que nous avons déjà relatés, et dont la science n'a pu encore nous donner una explication acceptable.
(1) Calmeil, De la Folie, p. 274.
(2) lOid., p. 134.
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Mais revenons au curé de Saint-Pierre.
Urbain Grandier fut-il le coupable que l'on a dit? L'accusation dirigée contre lui par les démons étaitelle fondée ? La possession des Ursulines peut-elle être considérée comme le résultat de manœuvres magiques ?
Graves questions sur lesquelles nous donnerons notre avis, sans avoir la prétention de les résoudre en dernier ressort.
Le curé de Saint-Pierre a avoué, avant de mourir du dernier supplice, les fautes, graves pour la plupart, qu'on lui reprochait sous le rapport des mœurs, mais il a protesté jusqu'à la fin contre l'accusation de magie dont il était l'objet.
Quoi qu'on en dise, cette protestation in extremis a quelque valeur, et nous ne croyons pas qu'un historien sérieux puisse la tenir pour non avenue.
Nous serions donc en présence d'une erreur judiciaire, vont nous dire les panégyristes du curé de Loudun.
La seule chose que nous puissions répondre, c'est que les apparences étaient contre lui. Tout semblait l'accuser, étant données les idées universellement reçues à cette époque.
N'oublions pas, d'ailleurs, si nous voulons juger sainement la question, qu'Urbain Grandier n'était pas seulement accusé du crime de magie.
« Si ses ennemis, a écrit le docteur Bertrand, avaient, comme on l'a dit, voulu le faire périr, ils avaient un moyen beaucoup plus facile de parvenir à leurs fins. Grandier, en eiï'et, était accusé de crimes commis dans son église, crimes qui constituaient des sacrilèges que la loi aurait punis de mort, de l'aveu même de ses défenseurs... Il était donc beaucoup plus simple de s'arrêter à une accusation vraisemblable, et qui paraissait facile à prouver, que d'aller se jeter dans l'accuïation de magie
à laquelle on ne croyait plus guère, et qui Aécessitait un nomore si considérable de faux téir ;ins, un appareil de preuves si difficiles à rassembler, qu'il semble que jamais on n'aurait pu venir à bout d'une semblable entreprise (1). »
Le docteur Bertrand se trompe lorsqu'il dit qu'au temps où vivait Urbain Grandier on ne croyait plus guère à la magie. On y croyait, au contraire, d'une foi très vive.
De nombreux écrivains ont prétendu, et cette opiniun est encore celle qui court une partie de la presse, que Richelieu profita de l'accusation dirigée contre le curé de Saint-Pierre pour se venger de lui. On a raconté que Grandier avait, dans un libelle intitulé : La Cordonnière de la Reine mére^ diffamé le cardinal. Ce libelle était signé du nom d'une femme nommée llammon. Venue de bas, la femme Hammon, qui était aussi spirituelle qu'intrigante, avait réussi à capter la confiance de la Reine Mère et à vivre dans son intimité.
Comme elle était originaire de Loudun et paroissienne d'Urbain, on s'est plu à répéter qu'elle s'était bornée à endosser la responsabilité de cet écrit, dont le curé de Saint-Pierre était l'auteur ; autant de suppositions gratuites qui se réfutent d'ellesmêmes.
Ua femme Hammon était assez lettrée pour écrire un pamphlet, sans avoir besoin de recourir à la plume d'Urbain Grandier. D'autre part, elle tenait trop à la bienveillance de sa maîtresse pour ne pas se donner auprès d'elle le mérite da traîner dans la boue l'homme qu'elle détestait le plus au monde, le célèbre cardinal.
La preuve, d'ailleurs, que Richelieu ne s'émut nulleuient des outrages dont il était l'objet dans cet
(1) Bertrand, Traité du Somnambulitme , p. 341.
écrit, c'est qu'il ne songea pas à les faire expier au bas-bleu de la Reine mère.
Or, on sait que le terrible ministre n'y allait pas par quatre chemins lorsqu'il avait intérêt à châtier un ennemi. En admettant que, pour une raison ou pour une autre, il eut voulu faire peser sa vengeance sur le curé de Saint-Pierre, croit-on, vraiment, qu'il se fut adressé à des exorcistes dans le but machiavélique de le convaincre de magie? Tout le monde sait que les moyens détournés répugnaient à sa nature, alors même qu'il avait devant lui des adversaires autrement redoutables fjue le curé de Loudun.
Voici du reste, comment l'affaire débuta : « Après deux ou trois mois de remèdes et de prières, écrit M. de Mirville, d'exorcismes secrets et enfin d'exorcismes publics et d'effervescence à Loudun, la Cour commence à s'en préoccuper un peu, et la reine envoie sur les lieux l'aljbé Marescot, son aumônier, qu'elle charge de lui mander ce qu'il en pense. L'abbé fait son rapport, et ce rapport ne contient que ce que le procès établira plus tard. Trois mois après, seulement, M. de Laubardemont, intendant de la province, s'étant transporté à Loudun, pour la destruction du château, mission qui venait de lui être confiée far Louis XIII, s'alarme de la fermentation générale des esprits, et comprend la nécessité de couper court au scandale. Interprète fidèle, à cet égard, du vœu de tous les habitants, il informe Richelieu, qui, jusque-là, ne s'en était pas occupé ; celui-ci en réfère au roi qui charge Laubardemont, en sa qualité d'intendant, d'en reconnaître souverainement et sans appel, lui donne l'ordre d'arrêter Grandier, et de choisir dans les juridictions environnantes, les juges /.ex plus intégres et les plus habiles. Que fait Laubardemont V II ci^joi-
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sit précisément ses juges parmi l'élite des magistrats (1). »
Les choses ain!=i réglées, nous ne voyons plus que le cardinal soit intervenu dans l'affaire.
Donnons maintenant quelques détails sur la manière dont procédèrent les juges choisis par Laubardemont. Ces détails ont leur importance et nous croyons utile de les mettre en lumière :
« Ces juges, poursuit M. de Mirville, se préparent AU grand et pénible devoir qu'ils vont avoir à remplir, non plus comme aujourd'hui, par une messe basse du Saint-Esprit (f|ue l'on a fini par supprimer), mais par la réception publique des sacrements, les processions générales, la Visitation des éghses, les prières des Quarante-Heures. Laubardemont, conformément aux ordres du roi, fait arrêter Grandier, mais, en même temps, du consentement de l'ôvêque, il fait aussi, remarquez-le bien, séquestrer absolument les religieuses dans différentes maisons, les fait interroger séparément, en compagnie d'évêques et de docteurs ; il y apporte tous les soins possibles, s'enquiert de tous les précédents, les confronte les uns avec les autres, puis, enfin, prenant en main les intérêts de l'accusé, lui expose toutes les charges qui pèsent sur lui, exige qu'il assiste aux exorcismes, ne néglige absolument rien de tout ce qui peut le convaincre ou le ramener, et lorsque, après les trente rapports librement et très soigneusement rédigés par les évêques, les docteurs et les médecins, Grandier est condamné au supplice, nous voyons toujours Laubardemont s'attacher à ses pas, l'adjurer sans relâche, et ne l'abandonner à la justice qu'après avoir perdu toute espérance de repentir et d'aveu de la part de celui qu'à tort ou à raison, il
(1) De Mirville, Des Espritt et de leurs manifestations Jluidiques, p. Hi, 144.
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devait regarder, avec Bertrand, comme un grand criminel (1). »
Laubardemont et le tribunal qui a condamné Grandier ont pu se tromper. Il e^t permis d'admettre que ce malheureux prêtre ne l'ut pas coupable du crime de magie dont l'accusaient les possédées pendant leurs crises. Ce qui paraît hors de doute, c'est que les antécédents du curé de Saint-Pierre ont dû influer sur la décision des juges, sans qu'il y eût chez eux parti pris de le perdre.
Les erreurs judiciaires sont toujours chose possible. Disons toutefois, quelle que soit l'idée qu'on se fasse de cette triste affaire, que nous serions heureux si, de nos jours, nous avions pour nous juger des magistrats comme ceux devant lesquels comparut Urbain Grandier, lesquels étaient, a dit Bayle, les plus grands hommes de bien de la province du Londunois.
Le curé de Saint-Pierre, nous l'avons déjà fait observer, protesta de son innocence jusqu'au dernier moment. « Non, Messieurs, déclara-t-il au miheu des tourments de la question, je ne suis point magicien, je ne le fus jamais. Mon Dieu, mon père, mon doux Jésus, Sauveur et Rédempteur, ne me délaissez point. Que la flamme ni les tourments n'aient aucune force pour me faire renier celui qui m'a donné l'être. »
Pendant qu'on le transportait au lieu du suiipîice, il répéta au heutenant criminel d'Orléans qu'il avait tout dit et qu'il n'avait plus rien sur la conscience.
« Ne voulez-vous pas, lui demanda ce dernier, que je fasse prier Dieu pour vous? » — « Vous m'obhgeriez beaucoup de le faire, répondit-il, et je Yous en supplie. »
Un religieux cordelier, de ses amis, le Père Gril- Ci) De Mirville, ibid.
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lau, l'aborda et lui dit, après l'avoir tendrement embrassé : « Souvenez-vous que Notre-Seigneur Jésus-Christ est monté vers Dieu, son Père, par la souffrance et par la croix. Vous êtes habile homme, ne vous perdez pas. Je vous apporte la bénédiction de votre mère ; elle et moi prions Dieu qu'il vous fasse miséricorde et qu'il vous reçoive dans son paradis. »
Urbain Grandier remercia son ami et lui dit : « Je vous en conjure, remplacez-moi auprès de ma mère, veuillez prier Dieu pour moi et me recommander aux prières de vos religieux. Je meurs innocent, et j'espère que Dieu me fera miséricorde et me lecevra dans son paradis. »
Le droit public, à cette époque, prononçait la peine de mort contre quiconque était convaincu du crime de magie. Nous constatons le fait sans le discuter. Cela dit, nous nous demandons, et d'autres se demanderont avec nous si les juges d'Urbain Grandier, tous hommes de bien^ n'eurent pas le tort de prendre au pied de la lettre l'accusation dirigée contre lui par les possédées, organes inconscientes du père du mensonge.