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Les possédées noires

Au fur et à mesure que se multiplient les explorations lointaines, les voyageurs nous font parvenir des renseignements nouveaux sur les croyances et les coutumes des peuples avec lesquels ils entrent en contact.

L'intérêt de ces documents est déjà grand en soi; mais leur comparaison avec les faits similaires recueillis chez les anciens ou observés de nos jours, constitue surtout une étude fructueuse, riche en découvertes imprévues.

Si le naturaliste, le philologue, le géographe, l'historien, puisent d’utiles indications dans les relations des explorateurs, le médecin lui-même ne doit pas les négliger, car il. y trouvera une source féconde en détails nouveaux et intéressants.

Les pratiques des peuples les plus primitifs, toutes barbares qu’elles semblent, ne sont pas nécessairement illogiques et vaines.

Si le rationalisme scientilique est la méthode la plus certaine pour assurer la marche régulière du progrès,

l'empirisme peut aussi revendiquer quelques droits dans les découvertes de l’humanité. En thérapeutique particulièrement, les révélations du hasard transmises à travers les générations contiennent souvent d’utiles enseignements.

D’autre part, le courant actuel qui entraîne un grand nombre d’Européens vers des contrées nouvelles, les expose à des maladies encore insuffisamment connues. En dehors de l’utilité que comporte une étude nosographique plus complète, la connaissance des procédés hygiéniques ou thérapeutiques mis en usage par les indigènes pour combattre ces affections, peut faciliter l’institution des méthodes de traitement correspondantes.

Enfin, en se plaçant à un point de vue plus général, il n’est pas sans intérêt d’envisager les similitudes et les dissemblances entre les manifestations d’une même maladie chez les différentes races qui peuplent notre globe.

Une étude complète de nosographie comparée nécessiterait d’interminables recherches, les documents indispensables à son élaboration étant épars, et jusqu'à ce jour peu abondants. Mais il n’est pas impossible d’entreprendre un travail de ce genre pour une forme morbide en particulier. D'autres tentatives analogues venant s’ajouter peu à peu à la première, faciliteront l’œuvre de synthèse, en concentrant les matériaux disséminés.

A ce titre, et en dehors de leur nouveauté, les faits qui font l’objet de ce travail de critique médicale, méritaient d’être collationnés.

Ils ajoutent un chapitre inédit à l'histoire des manifestations névropathiques chez les peuples les moins civilisés (1).

(1) Un grand nombre des documents que l'on trouvera utilisés au cours de cette étude, m’ont été communiqués par mon excellent ami, M. Maurice Delafosse, dont les travaux sur les langues des peuples de l’Afrique Centrale ont acquis rapidement une juste réputation. Je ne saurais trop le remercier de son concours bienveillant et éclairé.

A moins d’avoir le temps et la bonne fortune d'entreprendre des pérégrinations lointaines, c’est uniquement dans les écrits des explorateurs qu’on peut trouver les éléments d’une telle étude.

Si dans certains d'entre eux la vérité est parfois altérée par Lignorance du narrateur, ou par cette tendance irrésistible qui pousse les plus sincères à dénaturer les faits dont ils ont été, au loin, seuls spectateurs et seuls juges, la multiplicité des témoignages devient une garantie de leur authenticité. Les relations de voyages sont tellement nombreuses qu’on ne saurait avoir la prétention de les consulter toutes. Le relevé des renseignements puisés aux sources les plus récentes et les plus autorisées suffît amplement à l’édification d’une opinion que d'autres faits pourront corroborer par la suite. Il existe d’ailleurs une telle similitude entre les documents en question qu’on s’exposerait à de monotones redites en multipliant les citations.

On rencontre parfois dans les relations des voyageurs des descriptions méthodiques se rapportant à telle ou telle maladie. C'est qu’alors un observateur consciencieux, médecin en titre ou médecin improvisé, s'attachant à l’examen et à l'interprétation des symptômes, a transmis fidèlement ses constatations.

Mais pour les maladies nerveuses, les documents sont beaucoup plus rares, car nombre de signes qui pour le

neuropathologiste constituent des indications précieuses, passent fréquemment inaperçus de celui dont l’attention n’a pas été attirée sur eux.

D'autre part, les maladies nerveuses, les névroses surtout, ne se révèlent pas toujours à l'observateur non prévenu, sous l’apparence d'affections morbides, et il faut souvent, pour les découvrir, les chercher dans des manifestations où il semble que la pathologie n’ait pas à revendiquer ses droits.

Lorsqu'on voyait au moyen-àge une femme tomber en convulsions, rouler les yeux, tirer la langue, se débattre comme une forcenée en poussant des cris effrayants, nul ne pensait que cet appareil tumultueux put être le fait d une affection nerveuse. On rapportait au pouvoir néfaste du démon des accidents, qui aujourd’hui, sont universellement mis sur le compte de l’hystérie.

Quand les danseurs de Saint-Guy parcouraient, au xivc siècle, les villages de l’Allemagne, du Luxembourg et des Pays-Bas, menant sur les carrefours et les places publiques leurs farandoles délirantes, entraînant à chaque étape de nouveaux adeptes dans leur vertigineux tourbillon, on voyait encore dans ces débordements une manifestation de l’esprit du mal.

Ainsi furent jugés également les paysans de la Pouille qui, au xve siècle, se disaient piqués de la tarentule ; les frénétiques danseurs autour des feux allumés a l'occasion de la Saint-Jean, de la fête des Rois ou de la Noël. Tels aussi les adeptes de certaines sectes religieuses au xvne et au xvmc siècles, les Manichéens, les Anabaptistes, les Gicètes, les Jumpers, etc., et les scènes tumultueuses près du tombeau .du diacre Paris.

Les exemples sont si nombreux dans l'histoire qu'on ne sait auxquels se rapporter de préférence.

Mais cette abondance même de documents similaires montre combien sont fréquentes les manifestations de la névrose dont la nature morbide était restée méconnue.

Aujourd’hui cependant, la chose est hors conteste, la majorité de ces faits doit être rattachée à des accidents névropathiques bien connus et bien décrits, dont l'équivalent pathologique s’observe journellement dans les hôpitaux.

D’ailleurs, les grandes agitations nerveuses ne datent pas seulement de l'époque chrétienne. Nous avons déjà eu l’occasion du signaler nombre de faits analogues dans l’antiquité grecque ou romaine (1).

Les orgies dionysiaques, les cérémonies de divination enthousiaste, les bizarres coutumes des Gurètes, des Corybantes, des prêtres Salions, etcv relèvent du même désordre névropathique que les agitations des Possédées du Diable, des danseurs de Saint Guy ou des sorciers du Moyen-Age.

Eh bien î si l'on reconnaît que ces scènes bruyantes de l’antiquité païenne ou chrétienne ne sont que des manifestations d'un déséquilibre nerveux, l’hystérie principalement, on doit attribuer la même origine aux débordements du même genre qu’on observe aujourd'hui chez les peuples les plus primitifs.

Chez les peuplades de l’Afrique centrale, sur lesquelles ont surtout porté nos investigations, le parallèle peut se poursuivre jusque dans les moindres détails.

(I) Henuy Meige. Les Possédées des Dieux dans l'Art antique , Nouv. Icon. de la Salpétrière, n° 1, 1894-, et L’ID/slérie dans V Art antique , Intern. med. pliot. Monatsscln itTt, nos 5 et 6, 1894.

Nous publions prochainement une critique de ces manifestations névropathiques dans l’antiqnité, d’après des renseignements puisés dans les textes anciens.

JJ ans l'histoire de toutes les religions, passées ou présentes, on trouve à glaner des faits dont l'interprétation médicale s’impose. Mais c’est surtout dans les descriptions des rites divinatoires ou de certaines pratiques religieuses qu il faut chercher ces renseignements. A ne s’en tenir qu’aux cultes de l’antiquité gréco-romaine et aux croyances du monde chrétien jusqu’au xvmc siècle, les documents que nous possédons serviront amplement pour établir des comparaisons avec les désordres névropathiques observés dans la race noire.

Il faut remonter aux temps les plus reculés de la Mythologie hellénique pour retrouver les origines des oracles, qui furent plus tard réglementés par de véritables instituts divinatoires.

Dans l’antique religion Pélasgique, bien longtemps avant l’arrivée d’Apollon, le Parnasse était habité par les divinités chtoniennes : Géa, Thémis, les Nymphes ses filles, et Dionysos son lils.

Le fond de cette religion était « Y animisme , qui voit dans tous les phénomènes de la nature l’action de forces occultes, inséparables ou séparables, mais toujours dis-

tinctes des corps qu’elles meuvent. Ces esprits de la nature peuvent se manifester à l’état de souffles , de voix , perçues soit par l’intermédiaire de l’oreille, soit directement, avec l’énergie d’une parole intérieure qui prend l’âme d’assaut (1)

L’oracle pélasgique de Dodone n’était sans doute à l’origine qu’une forêt dans laquelle retentissait la voix du grand Zeus, apportée par le vent et Forage. »

Le frémissement des feuilles, le murmure des sources, les bruits mystérieux des abîmes, tel était un des modes de manifestation de la divinité, constituant ce qu’on peut appeler les voix extérieures.

La croyance à ces voix mystérieuses des arbres et des eaux se retrouve dans les religions les plus primitives. Les peuplades noires de l’Afrique centrale n’en sont pas exemptes.

Schweinfurth rapporte que,, pour les Niam-Niams, « la forêt est la demeure d’êtres invisibles qui conspirent sans cesse contre les hommes ; et dans le bruissement du feuillage, ils croient entendre leurs dialogues mystérieux ».

Ces voix, qui peuvent être entendues de tous, sont parfois interprétées par des devins qui leur attribuent telle ou telle signification, selon leur gré ou suivant certaines règles préétablies. Tel est le principe de la divination inductive dont les formes sont variées à l’infini.

Mais il est d’autres méthodes divinatoires dans lesquelles les désordres nerveux tiennent la première place.

Dans tous les temps et chez tous les peuples, les accidents convulsifs bruyants de la névrose ont surtout frappé l’esprit de la foule. Et toujours, elle a cherché à

(1) Bouché-Leclerc. Histoire de la Divination dans V Antiquité.

expliquer par une intervention surnaturelle des accidents qui semblent échapper aux lois de l’équilibre vital.

Le christianisme a imaginé la Possession Diabolique : il n’a rien inventé de nouveau et n’a fait qu’adapter à ses croyances les idées du monde païen. Avant les possédées du démon existaient de longue date les Possédées des Dieux. Pour dépouiller les divinités antiques de tous leurs privilèges séduisants, on en fit autant d’incarnations de l’esprit du mal. Belzebub et Lucifer prirent la place de Dionysos et d’Apollon. Et le Dieu des Enthousiasmes et des Fureurs Prophétiques devint le Diable qui torturait ses possédées.

Ces fureurs enthousiastiques et ces débordements des démoniaques ont entre eux bien des points de ressemblance. On trouve d'ailleurs dans l’histoire des Possédées d’étranges inconséquences ; chez les unes, c’est le diable qui parle par leur bouche; chez d’autres, au contraire, c’est la voix de Dieu La scholastique du temps s’accommodait sans peine de ces contradictions surprenantes. Et si l’on compare les descriptions des rites divinatoires de l'antiquité aux scènes des exorcismes de l'Eglise chrétienne, si l'on rapproche les orgies dionysiaques des épidémies prophétiques moins éloignées de nous, on ne peut s'empêcher de reconnaître que toutes ces manifestations tumultueuses semblent soumises à une même loi générale : la loi de V unité et de la constance d'un phénomène pathologique.

L'idée de possession par la divinité se rencontre aussi chez les populations nègres de l'Afrique.

« On voit communément, dit P. Labarthe à Juda (Ouida), des jeunes filles ou des femmes faire semblant (?) de tomber sans connaissance. Les pères ou les maris s'imaginent qu’elles sont ce qu’ils appellent, prises du fétiche , s’empressent de les porter dans le temple

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