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où elles restent pendant trois mois sous la garde des prêtres. » (1).
Ainsi faisait-on encore en Europe, il y a deux siècles seulement. Quand une femme tombait subitement en attaque, on la conduisait à l’exorciste le plus voisin. Celui-ci tentait de chasser par des prières le malin esprit qui avait pris possession du corps de la malheureuse. Et quand on avait affaire à un démon récalcitrant, la possédée restait enfermée dans le lieu saint jusqu'à ce qu’elle eût donné des signes d'une guérison plus ou moins authentique.
C’est ce qu’il advint par exemple de deux religieuses hystériques, dont les accusations mensongères conduisirent au bûcher, en 1611, l'infortuné Gaufridy, prêtre de l’église des Acoules à Marseille. Ces deux filles restèrent pendant plusieurs mois sous la garde de prêtres qui s'efforçaient à grand renfort d’exorcismes de chasser les innombrables démons du corps de ces deux soi-disant possédées.
De bonne heure, à l’idée de possession, s'est rattachée celle du pouvoir prophétique. Les méthodes divinatoires intuitives sont nées de ce rapprochement. Si l’on admet, en effet, qu’un être surnaturel, dieu ou diable, ait élu domicile dans le corps d’un individu, on en déduit logiquement qu’il est capable de prononcer des paroles ominales par la bouche de celui qu’il lui a plu de posséder.
Ce qui contribua pour la plus grande part à accréditer cette croyance^ c’est le fait que dans certains états pathologiques les patients croient entendre des voix parlant à leurs oreilles ou sortant malgré eux de leur bouche.
Chacun sait, en effet, que nombre de malades sont sujets à des hallucinations auditives. Quelques-
(1) P. Labarthe. Voyage à la cote de Guinée , Paris 1803.
uns ont conscience de la nature morbide de ce phénomène. D’autres, au contraire, le considèrent comme une réalité et se figurent que, réellement , un personnage imaginaire leur tient des discours. Ils répètent meme avec une sincérité évidente les paroles qu’ils ont entendues. Leur interlocuteur invisible peut être un homme ; il peut aussi avoir une origine surnaturelle, être un esprit, un démon ou un dieu. Que ces malades viennent à traduire leurs hallucinations devant un public inculte et superstitieux, il ne manquera pas d’esprits simples pour les croire véritablement inspirés et accepter leurs propos délirants comme article de foi. L’étrangeté du fait, leurs allures singulières et l’incohérence même de leurs discours ne feront qu’ajouter du crédit à leurs voix.
De tous temps, les aliénés ont été pour le vulgaire, un objet de crainte superstitieuse, surtout quand dans leur délire ils prétendaient entrer en communication avec la divinité.
C’est là une première hypothèse et elle peut donner l’explication de bien des soi-disant prophéties.
En restant dans le domaine des troubles hallucinatoires, on peut encore incriminer une autre variété d’hallucination : celle où le malade, au lieu d’entendre des voix, sent sa langue articuler des mots. C’est ce qui constitue Y hallucination verbale psycho-motrice dont le degré extrême, l' impulsion verbale , conduit à prononcer les mots à haute voix sans que ceux-ci soient en rapport avec les idées. Il semble à l’halluciné qu’on remue sa langue, qu’un autre que lui-même parle par son organe, en dehors de sa volonté.
Il finit par s'imaginer que cet autre habite son corps, qu'il le partage avec lui, en un mot que cet autre le possède. Et lorsque, sous l’empire de l’hallucination motrice, le malheureux prononce un mot, une phrase
malgré lui, il l’attribue à ce possesseur mystérieux qui a pénétré tout son être et qui Tutilise comme s'il était sien.
Ainsi naissent souvent les idées de possession sur lesquelles les aliénés construisent des délires divers. De nos jours, comme par un reliquat de la foi du Moven-Age, le possesseur est encore fréquemment un démon. Tels furent en effet nombre de ces possédés du diable dont on fit de si cruelles hécatombes sur les bûchers de l’Inquisition .
Dans l’antiquité païenne, ces phénomènes passaient pour des signes de la possession divine, et les paroles prononcées sous l’influence des hallucinations n’étaient autres que les paroles de Dieu.
Chez les peuples sauvages, on rencontre à la fois les mêmes phénomènes et la même interprétation. Les sujets passent pour les révélateurs delà pensée du Dieu qui, pour un temps, a pris possession de leur corps.
On peut donc déjà trouver dans ces troubles hallucinatoires l’explication des voix intérieures que prophètes et prophétesses transmettent aux consultants.
Mais si ces accidents pathologiques paraissent, non sans raison, avoir joué un rôle dans la genèse des oracles primitifs, il en est d’autres qui semblent encore plus directement en rapport avec les pratiques de la divination.
Dans la période délirante de l’attaque, les hystériques sont sujets à des hallucinations de toute espèce, et ils font connaître par leur mimique et par leurs discours les images qui s’éveillent successivement dans leur esprit.
Les tableaux qu’ils voient se dérouler sous leurs yeux, les propos imaginaires qu’on leur tient, les sensations qu’ils éprouvent, en un mot, toutes leurs impressions, ils peuvent les traduire par le langage et y faire participer les assistants.
Visions agréables ou terrifiantes, scènes voluptueuses ou dramatiques, entretiens divins ou diaboliques, se succèdent parfois sans interruption, au fur et à mesure que se produisent les troubles hallucinatoires.
D’autres fois, le délire est plus simple, une seule image domine dans le tableau, et si le malade croit entendre une voix divine, il en donnera l’expression avec une mimique saisissante et avec un langage éloquent, bien faits pour impressionner les plus incrédules. L’histoire du christianisme est peuplée d’extatiques et de visionnaires qui rentrent dans cette catégorie.
D’ailleurs, les autres manifestations bruyantes de l’hystérie venaient ajouter un appoint considérable à la croyance en un phénomène mystérieux. Les accidents convulsifs, les attitudes illogiques, les mouvements désordonnés, les gestes irréfléchis des malades deviennent autant de signes de l'intervention d’une puissance extra humaine. Une force surnaturelle seule semble capable de les produire : c’est le Dieu, temporairement incarné dans le corps d’un mortel, qui annonce par une agitation insolite sa prise de possession.
La chresmologie enthousiaste n’a pas eu d’autre origine dans l’antiquité. Représentée dans sa forme la plus primitive par les propos délirants d’une hystérique hallucinée, dont la foule rapportait les transports à la possession divine, elle fut réglementée plus tard par des prêtres adroits qui comprirent vite la nécessité de prendre entre leurs mains la direction des prophéties pour les diriger selon leur intérêt.
Ainsi naquit la Pythie de Delphes, qui devait jouer dans l’histoire politique et religieuse du monde ancien un rôle si prépondérant, que pendant plusieurs siècles, pas un chef de peuple n’osa tenter une entreprise sans l’avoir préalablement consultée et rempli des plus riches offrandes le sanctuaire où elle dictait ses oracles.
Nul doute que chez les peuples noirs la meme origine ne doive être attribuée aux prophéties dont les féticheurs savent user pour leur plus grand profit.
La divination enthousiaste existe en effet chez les peuplades nègres de l’Afrique équatoriale. M. Paul du Chaillu en a rapporté un exemple plein d’intérêt (1).
La cérémonie se passait chez les Bakalé. Il s’agissait de consulter Hogo , une divinité qui est censée habiter dans la lune, pour connaître les causes de la maladie du roi.
Le soir, les femmes du village se rassemblèrent devant la demeure du roi et entonnèrent des chants en l’honneur d’Hogo.
« Une d’elles, placée au milieu du cercle qu’elles formaient, et chantant avec ses compagnes, tenait ses yeux constamment fixés sur la lune , attendant que l’esprit l’inspirât et lui dictât des prophéties.
» Deux femmes se succédèrent à ce poste sans recevoir l’inspiration. Une troisième se présenta : c’était une petite femme sèche et nerveuse. Dès qu’elle fut assise par terre, les chants redoublèrent de vivacité, et l’animation des assistants devint extrême. On battit du tamtam; la foule se mit à pousser des cris sauvages. La femme qui, tout en chantant avec énergie, ne cessait de contempler la lune , commença à trembler de tous ses membres ; ses nerfs se contractèrent , son visage se décomposa, ses muscles se roidirent , et elle tomba enfin par terre privée de sentiment. »
Elle reprit ses sens « au bout d’une demi-heure et paraissait très abattue ». Elle attesta qu’elle avait vu Hogo — et qu’il lui avait dit que le roi serait guéri
Il est impossible de ne pas reconnaître dans cette description qu’il s’agit d’accidents hystériques. Rien ne
(1) Paul du Chaillu. — Voyages et aventures clans l’Afrique équatoriale. Paris 1863, p. 449.
manque au tableau de l’attaque classique : elle est provoquée par la fixation prolongée d’un corps brillant (la lune) ; bientôt se produisent le changement de coloration du visage, la perte de connaissance, les mouvements épileptoïdes, les contractures et le rêve délirant dont le souvenir persiste au réveil. . . .
On verra par la suite que les exemples de ce genre sont nombreux. Et c’est un fait digne de remarque, que de retrouver, à l’origine des civilisations, les mêmes troubles pathologiques, présidant à l’éclosion des mêmes croyances et à l'institution des mêmes pratiques religieuses.