‹ Les possédées noiresChapitre 7 sur 7 · CONCLUSIONS · texte numérisé non relu

CONCLUSIONS

Je clos ici la série des exemples que j 'ai puisés à dessein aux sources les plus disparates pour montrer que leurs analogies sont indépendantes des conditions de temps et de lieu. Aussi bien, aurais-je pu aisément en multiplier le nombre, et pourra-t-on d’un jour à l’autre en signaler de nouveaux.

Si je me suis plus spécialement attaché à ceux que j’ai relevés chez les peuplades noires de l’Afrique centrale, c’est qu’ils m’ont paru plus démonstratifs et surtout moins connus. Je ne parle pas des rapprochements que, chemin faisant, j’ai cru devoir faire avec les peuples anciens, me réservant de revenir avec détails sur les manifestations névropathiques dont on peut retrouver les vestiges dans l’Antiquité.

A ne s’en tenir qu’aux faits décrits et critiqués chez les races les plus primitives qui peuplent notre globe, je crois qu’on ne saurait en contester l’intérêt, car cet intérêt existe pour le médecin, pour l'historien et pour le philosophe.

C’est d’abord la consécration d’un nouveau paragra-

plie ajouté depuis peu au chapitre étiologique de l'hystérie.

Celle-ci appartient à tous les âges de la vie et de l’histoire ; elle est aussi de tous les climats et de toutes les races.

Toutefois — en faisant abstraction du laconisme des descriptions du fait de l’incurie des observateurs, ou par suite de Tabsence de certains symptômes, — une réserve s’impose.

S’il est vrai que nombre des cas que nous avons cités relèvent de la névrose, il en est d’autres pour lesquels on ne saurait sans témérité formuler ce diagnostic.

Le mot d’Hystérie, depuis qu’il est au monde, a subi déjà bien des vicissitudes, et son histoire serait pleine d’enseignements. A ne juger que par les travaux parus depuis ces dernières années, on peut se rendre compte de la complexité des problèmes qu’il soulève.

Charcot a eu l’immense mérite de faire la lumière dans le chaos des névroses, et d’en extraire une maladie bien définie par des signes somatiques qui défient toute contestation. Certains lui reprochent d’avoir poussé à l’excès la schématisation ; un tel reproche est immérité, car sans cette « méthode des types » en laquelle il excellait, aucun progrès n’est réalisable en clinique.

D’ailleurs, les types créés pour les besoins de la cause sont susceptibles de révision, et au fur et à mesure que des cas nouveaux se font connaître, il devient nécessaire de modifier la conception première.

Il en est ainsi de l’hystérie.

Aux « cas d’études » qui ont servi à édifier le type clinique, sont venus s’ajouter des cas frustes ou anormaux, pour lesquels le besoin d’une classification nouvelle s’est bientôt fait sentir. Les cadres ordinaires ne se prêtant plus à la répartition des exemples observés,

on a songé à renouveler la base même de la classification. Et l’hystérie que Charcot avait fait sortir, après bien des résistances, de l’obscur domaine des névroses et des vésanies, tend à reprendre rang aujourd’hui parmi les maladies mentales.

La science bénéficiera-t-elle de ce changement? Il serait prématuré de le soutenir.

Quoi qu’il en soit, le rôle des perturbations psychologiques dans la genèse des accidents délirants de l’hystérie et dans la production des phénomènes somatiques et des crises convulsives, semble être devenu capital: le fait est attesté par les importants travaux de M. P. Janet (1).

On conçoit, dès lors, les difficultés sans nombre qui surgissent au moment où l’on veut formuler un diagnostic, puisque celui-ci relève de la constatation d’un désordre purement psychique.

L’analyse du déliré hystérique devient ardue, même dans les cas les plus simples en apparence. A fortiori devient-elle malaisée, parfois même tout à fait impossible, quand les renseignements sont incomplets, quand il s’agit d’un diagnostic à distance et basé sur de très sommaires indications.

Ces considérations n’ont d’autre but que d’expliquer la réserve que je me suis imposée, en évitant de préciser le diagnostic d’hystérie dans tous les cas où les accidents nerveux relatés par les voyageurs ne me paraissaient pas suffisamment caractéristiques.

Il est fort possible — il est même infiniment vraisemblable — que dans certains exemples cités au cours de cette étude, les phénomènes névropathiques mis en évidence, soient identiques à ceux qu’on voit survenir

(1) P. Janet. Les stigmates mentaux. — Los accidents mentaux. — Bibl. Charcot-Debove-RuefT. 1893.

sous des influences analogues chez les sujets manifestement reconnus hystériques. Mais, n’ayant pas pour étayer le diagnostic, les constatations irréprochables des signes somatiques ou des accidents convulsifs spécifiques, il m’eût paru osé de porter un jugement catégorique.

D’autre part, en ce qui concerne les idées de possession, par exemple, l’hystérie n’est pas seule à incriminer.

Celles-là peuvent même exister — et sous leur forme la plus saisissante — en dehors des phénomènes qui appartiennent en propre à la névrose.

C’est ainsi qu’on les voit prendre naissance et se coordonner en un délire systématisé, chez des sujets qui n’ont aucun stigmate physique ou psychique de 1 hystérie.

Le trouble mental que constituent les hallucinations psycho-motrices, les hallucinations verbales motrices surtout, peut être l'origine d’un délire qui rappelle, à s'y méprendre, celui des possédées du Moyen Age.

M. Séglas a rapporté de cet ordre de faits, des exemples très démonstratifs. Il importe de ne pas les perdre de vue, car on peut y trouver la raison d’être de certains délires de possession, qu’en l’absence de signes somatiques évidents, on ne saurait rapporter à l’hystérie.

Enfin, d’autres phénomènes névropathiques, — ceux par exemple que nous avons vus survenir si fréquemment au cours des danses désordonnées, — ne relèvent pas toujours de la névrose. On peut les voir se produire chez des sujets qui n’ont aucun des stigmates classiques de l’hystérie. S’ensuit-il qu’ils ne doivent pas être considérés comme les manifestations d’un trouble pathologique véritable ? Dans bien des cas, on ne saurait l’admettre.

C’est qu’en effet la transition entre les états biologiques normaux et ceux qui relèvent d’un désordre

maladif est insensible, surtout en ce qui concerne les états psychiques.

Les altérations de la conscience ou de la personnalité, dont l’existence est incontestable dans l’hystérie, s’observent aussi chez des sujets indemnes de toute tare hystérique. Ils n’en sont pas moins des malades — ou pour employer un mot tombé dans le langage courant — des déséquilibrés , qui, sous l’influence d’une émotion violente, d’une agitation insolite, d’une forte excitation sensorielle, ou simplement d'une idée fixe prédominante, perdent cet équilibre mental indispensable au fonctionnement régulier des phénomènes vitaux.

De là, ces gesticulations extravagantes, ces danses tumultueuses, ces cris et ces transports d’énergumènes ou d'inspirés, qui offrent tant d’analogies avec ceux des hystériques véritables, au cours de la période délirante de leur attaque.

Chez les hystériques, comme chez ceux qui n ont pas le stigmate de la névrose, ils traduisent une simple perturbation de la conscience, temporaire souvent, mais qui, se reproduisant à diverses reprises, peut devenir permanente et créer ainsi un trouble mental à demeure.

Ainsi s’expliquent ces actes surprenants, ces gestes désordonnés, ces paroles incohérentes qu’on retrouve à chaque instant dans l'histoire des Possédés des dieux ou du diable, anciens et modernes, chez les nègres comme chez les blancs.

Il conviendrait assurément d'entrer dans de plus amples développements sur le rôle des perturbations psychiques dans la genèse des phénomènes nerveux relatés au cours de cette étude.

Mais on ne peut, pour descâs aussi lointains et aussi sommairement observés, formuler que des hypothèses. Des constatations ultérieures faites par des observateurs plus éclairés viendront peut-être un jour en faire voir la légitimité.

Ces réserves faites, en ce qui concerne les exemples insuffisamment explicites, une conclusion beaucoup plus ferme se dégage de cette étude.

C’est la fréquence de l'hystérie chez les peuples noirs.

On le sait de reste, car M. Gilles de la Tourette, auquel nous devons le Traité de l’Hystérie le plus complet paru jusqu’à ce jour, disait déjà en 1891 (1) :

« On observe l'hystérie sous toutes les latitudes. Elle est fréquente dans la race noire, chez les femmes hottentotes du Cap^ en Abyssinie, à Tunis, en Sénégambie, dans l'Ogoué.

» En 1863-1864, il y eut une épidémie de choréomanie à Madagascar, rappelant celles du Moyen-Age. Elle sévit principalement sur les filles et les femmes à la suite de l’assassinat de Radana II.

» D’après Courbon, les formes de l'hystérie seraient graves en Abyssinie ; elles se caractériseraient surtout par des troubles cérébraux. »

M. Gilles de la Tourette cite encore d'autres exemples d'hystérie avérée chez les populations du Brésil, chez les femmes hindoues, chez les tirailleurs annamites et tonkinois, etc.

Il parle aussi d'une jeune négresse Banbara, faite captive au Soudan, amenée en esclavage de Tombouctou à Tunis, et que nous avons vue nous même à la Salpétrière, dans le service de M. le D1 2 Charcot. Elle présentait au complet les stigmates permanents et les attaques les plus classiques de la grande hystérie.

« Que conclure de tout cela, sinon à l'endemie générale de l'hystérie, dans les pays tropicaux comme dans les zones glacées qu'habitent les Lapons et les Samoyèdes? » (2)

(1) Gilles de la Tourelle, Traité clinique et thérapeutique de V hystérie, Plon, 1891, p. 121.

(2) Gilles de la Tourelle, loc. cil. p. 123.

Ainsi, la cause est bien jugée ; mais de nouveaux témoignages ne sont jamais inutiles, d’autant que certains auteurs ont nié l’existence de l'hystérie dans la race noire.

Hammond en particulier rapporte que, d’après les renseignements qu’il a recueillis, l'hystérie était à peu près inconnue chez les nègres avant la période de l’esclavage.

Déjà Ph. Ray, allant à l'encontre de cette assertion d'IIammond, écrivait :

« Je crois cependant que cette opinion est erronée, car nous trouvons les cas les plus typiques d'hystérie chez le nègre au milieu de l 'excitation produite par le fanatisme religieux , et ces scènes étaient assurément fréquentes au temps de l’esclavage. Aujourd'hui la maladie sous toutes ses formes, est certainement très commune chez le nègre. (1) »

Les exemples que j’ai recueillis confirment entièrement cette manière de voir.

Assurément, l'hystérie existe chez les peuples noirs, et c’est à l’occasion des cérémonies religieuses qu’on la voit se révéler, parfois avec un caractère de pureté et de perfection qu’on retrouve dans les cas les plus démonstratifs de nos hôpitaux.

Les agents provocateurs de l’attaque convulsive sont eux aussi à quelques détails près, les mêmes que ceux qu’on utilise dans les cliniques des maladies nerveuses.

N'avons-nous pas vu que les crises survenaient le plus souvent à l’occasion d'une musique bruyante, au son du tam-tam, ou bien à la suite de la fixation prolongée d’un corps brillant, la lune par exemple?

(1). Ph. Ray. h' Hystérie chez le nègre. The New-York médical Record, 14 juillet 1888. Trad. dans TÈncephale, 1888, p. 5Ô4, cité par Gilles de la Tourette,

Enfin, si les récits des voyageurs ne nous donnent pas la description schématique de l’attaque telle que les traités de nosographie nous l'enseignent, il est impossible de ne pas reconnaître, dans certaines de leurs narrations, toute la série des accidents convulsifs, délirants et léthargiques, que les nécessités de la démonstration ont fait répartir suivant les quatre périodes classiques, mais qui, dans la pratique, se présentent rarement avec cet ordre quasi-mathématique.

D’ailleurs, les mêmes reproches peuvent être adressés aux récits des écrivains du Moyen-Age, sur lesquels on s'est appuyé pour démontrer que les possédées du diable étaient de simples hystériques. Cependant cette conjecture est admise aujourd'hui sans conteste.

Voilà qui peut garantir la légitimité de l'interprétation des faits similaires observés chez les peuples noirs.

A un point de vue beaucoup plus général, une dernière remarque se dégage des faits recueillis et critiqués dans ce travail : cest le rôle capital que jouent les manifestations névropathiques clans l'histoire des religions et dans les pratiques de tous les cultes.

Dans tous les pays du monde, aux temps anciens comme aux temps modernes, chez les races les plus primitives comme chez les peuples les plus civilisés, on retrouve des croyances et des rituels similaires.

Les mylhographes et les théologiens ont multiplié les conjectures sans aboutir à des conclusions irréprochables. Applicables à certains cas particuliers, leurs explications deviennent inadmissibles pour d’autres exemples.

Prétendre que les rites religieux, émanés d’un centre unique, se sont propagés de peuple à peuple, franchissant les terres et les mers et se perpétuant par la tradition à travers les années, c’est faire bien large la part de

l'hypothèse et c’est refuser à l'esprit humain ses facultés natives les plus élémentaires.

Le sauvage, si grossier qu’il soit, est encore capable de raisonnement et, la foi aidant, toutes les croyances peuvent apparaître.

Or, chaque peuple a sa foi et rapporte à une Puissance Supérieure les faits qui lui semblent inexplicables.

La mort est le premier mystère qui suscite l’idée d’une force extra humaine. La maladie vient ensuite. Ne frappe-t-elle pas, elle aussi, souvent à l’improviste, et sans qu’aucune ressource terrestre puisse lutter contre ses atteintes ?

Tout ce qui dérange l’équilibre vital peut donc être attribué à l’action d’un pouvoir surnaturel, puisqu’il n’existe pas de moyens de remédier à ce bouleversement.

De là à considérer comme des manifestations d’une puissance supérieure, les phénomènes nerveux qui contrastent avec les lois ordinaires de l'équilibre vital, il n’y avait pas loin.

Ainsi s’explique que tous les peuples, à tous les Ages, aient jugé de la meme façon les accidents mentaux ou névropathiques, les rapportant à l’intervention de l'Etre Suprême auquel ils se reconnaissent fatalement soumis.

Le délirant est devenu prophète , parce que ses discours différents de ceux des autres hommes, semblaient dictés par une voix qu’on n’entendait pas.

L halluciné est devenu voyant parce qu’il disait voir des choses que les autres ne voyaient pas.

L’ hystérique est devenu possédé , parce que ses convulsions n’avaient plus rien de la logique des mouvements de l'homme, et que, dans son délire, il exprimait des choses que nul ne pouvait contrôler.

Si l’on tient compte enfin du rôle joué par les féti-

cheurs et par les prêtres, qui — de bonne foi ou par calcul — entretiennent ces superstitions par un ensemble de suggestions appropriées, on s’explique aisément l'origine de ces croyances et de ces pratiques religieuses, ainsi que leur similitude chez tous les peuples et dans les pays du monde.

Le corps et l'esprit de l'homme ont été, et sont partout, soumis aux mêmes lois de nature. En tous lieux et à tous âges, ils ont les mêmes qualités natives que l'éducation héréditaire ou acquise perfectionne plus ou moins. Mais ils sont, partout et toujours, exposés l'un et l’autre aux mêmes vicissitudes.

Par là, s’explique l'identité des phénomènes normaux et anormaux de la vie humaine, ainsi que la similitude des croyances auxquelles ils ont donné lieu, en tous temps et par tous pays.

Par là aussi — corrolairement — s’explique le rôle que les manifestations névropathiques ont joué, et jouent encore, dans l'histoire des religions.

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