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LES RÊVES FATIDIQUES

Dans l’Antiquité^ les prêtres furent longtemps les seuls dispensateurs de la médecine.

De même, chez les nègres de la côte d’Afrique, les féticheurs cumulent les fonctions de médecins avec les fonctions sacerdotales. Ils assistent les mourants et pratiquent les exorcismes.

D’ailleurs, nombre de noirs sont persuadés que le féticheur possède un démon familier qui lui permet de connaître les choses cachées et de deviner l'avenir (1). Socrate n’avait-il pas le sien ?

Chez beaucoup de peuplades existe aussi la croyance aux esprits et aux apparitions.

« Il n’est pas rare de voir des femmes Grébos prétendre que leur frère leur est apparu. Dans ces circonstances, le fantôme ne répond pas aux interrogations qui lui sont adressées, et suit son sentier sans détourner la tête ; il porte souvent à la main le gigot caractéristique que l’on met dans sa bière ; plusieurs femmes assurent qu'elles n’ont eu connaissance de la mort

(1) Fleuriot de Langle, Croisières à la cale d’Afrique en 1868.

de leur frère qu'après cette double vue et qu'arrivant en toute hâte, elles ont trouvé leur pressentiment réalisé. » (1).

Nous ne devons pas trop sourire à la lecture de ces naïves histoires, car, de nos jours et dans les centres les plus civilisés, certaines gens se laissent aller de bonne foi à de semblables errements.

Les diseurs de bonne aventure, les somnambules, les tables tournantes auront toujours leurs consultants, tant est pressante en nous la force qui nous pousse à pénétrer les mystères de l'au delà.

Tous les peuples de l'antiquité ont cru à la vertu prophétique des songes.

Les Egyptiens, les Babyloniens, les Phéniciens, les Juifs ont eu des devins chargés d’interpréter les rêves embarrassants.

Les Grecs accordèrent la plus complète créance à l’oniromancie. Socrate accomplit nombre d’actions à la suite des avertissements que lui donnaient ses rêves, et Xénophon, son disciple, donnait l'explication de cette foi en admettant que l’âme était, pendant le sommeil, libérée de ses attaches corporelles, et conséquemment en relation plus directe avec la divinité 2). Un traité complet d 'Onirocritique, dû à Artémidore, est parvenu jusqu’à nous.

Les féticheurs noirs tirent aussi une grande gloire de l’explication des songes.

Ceux-ci, par leur étrangeté, et par la concordance fortuite qu'ils présentent avec les événements de la vie réelle, ont été chez tous les peuples l'objet de croyances superstitieuses.

Les populations sauvages de l'Amérique croyaient

(1) Tour du monde , 2* semestre 1873.

(2) Xénophon. Cyroped. VIII, C. 7, 21 et III c. I et 3.

aux songes et en demandaient l'interprétation à des

sorciers. Chez certaines tribus, on retrouve même des procédés pour provoquer les rêves fatidiques qui se rapprochent de ceux de Y incubation (4).

Telle était, en Grèce, une cérémonie divinatoire, simple assemblage de procédés de suggestion extrin sèques et intrinsèques, qui devait favoriser singulièrement Téclosion d’accidents délirants chez les prédisposés névropathes. Dans ce but , les hallucinations que produisent les jeûnes prolongés ont été fréquemment utilisées par les devins. Sans parler de supercheries que les devins ne manquaient pas d’employer dans leurs explications, on peut admettre que les songes envoyés par les dieux n’étaient que la traduction d’hallucinations habilement préparées.

Ce procédé qu’on trouvait en vigueur à Epidaure, à Athènes, àPergame, à Smyrne, etc. se continua jusqu’aux derniers temps de paganisme^ et s’adapta au culte de différentes divinités (2).

Une méthode analogue éiait employée pour recueillir les prédictions des âmes des trépassés. On allait dormir, couché sur une peau de brebis, auprès des tombeaux de devins autrefois renommés, Calchas, Amphilocus, Mopsus,etc. C’est ainsi également que les Latins consultaient le dieu Faunus (3).

Ces rites païens se sont perpétués dans le christianisme, et les tombeaux des saints ont joui longtemps de la même vertu prophétique, dont ils conservent encore aujourd’hui des vestiges.

(1) Voy. ce que dit A. Maury des Schawines, peuplade indienne de l’Amérique. — D’après les mémoires de J. Tanner, Mauroy. IJist. des Relig. Grec. T. II, p. 447.

(2) Voy. à ce sujet Aristophane, Plutus G60. — Pausanias X. c. 32 et II. c. 27.

(3) . Pausan. I. c. 2i. — Plut., Def. orac, c. 43. Ovide, Fast. IV, 653.

Il est important de constater que ce procédé divinatoire était principalement mis en pratique par des malades désireux d’obtenir par une révélation supérieure l'indication d’un remède à leurs maux. Les temples d'Esculape, le dieu médical par excellence, étaient assidûment fréquentés et V incubation formait la base des prédictions thérapeutiques.

Les consultants, après avoir accompli certaines cérémonies préparatoires, affaiblis par des jeûnes débilitants, et vivement impressionnés par la troublante obscurité du sanctuaire , passaient la nuit dans l’attente de la révélation.

Leur imagination surexcitée par ces pratiques affaiblissantes et suggestives, se trouvait dans les conditions les plus favorables à l’éclosion des rêves appropriés.

Si, par surcroît, le malade était névropathe, on s’explique facilement comment ce procédé divinatoire pouvait devenir l'origine de miraculeuses guérisons.

Chez l’hystérique, le rêue, même pendant le sommeil naturel, joue un rôle important dans la genèse des phénomènes délirants. Au réveil, le malade croit souvent à la réalité des visions qui l’ont impressionné.

Or, les rêves peuvent se reproduire fréquemment en affectant les mêmes caractères, et ils influencent l'état mental plus vivement encore que les hallucinations qui surviennent au cours d'une attaque.

Lorsqu’on arrive à les connaître, il est facile d’y retrouver la raison d’être de certaines modifications survenues inopinément dans l'état des malades, et qui resteraient inexplicables sans ce renseignement.

Ces rêves du sommeil naturel agissent, en effet, de la même façon que les suggestions extrinsèques.

Ils jouent le rôle d'autosuggestions inconscientes, capables de produire, par exemple, des anesthésies ou

des paralysies, telles que les paralysies « on idea » de Russel Reynolds.

Si d’aventure une malade atteinte d’hémiplégie hystérique vient à rêver qu’elle est guérie, elle peut effectivement, à son réveil, ne présenter aucune trace de sa paralysie. Inversement, si elle rêve qu’elle a perdu l'usage d’un membre, elle peut être, une fois réveillée, complètement paralysée de ce membre.

Les faits de ce genre ne sont pas rares, et ils sont en tous points comparables à ceux qu’on observe dans le sommeil hypnotique ; mais leur contrôle est plus difficile à faire, car les renseignements sur le rêve du sommeil naturel manquent le plus souvent.

Dans les histoires de possession, on en retrouve de nombreux exemples ; les écrits des exorcistes et des médecins du temps, qui reproduisent en général scrupuleusement les récits des possédées, constituent des observations précieuses à cet égard et concordent exactement avec ce que l'on constate aujourd’hui chez les hystériques de nos hôpitaux.

Sœur Jeanne des Anges, la supérieure des Ursulines de Loudun, dont les accusations délirantes conduisirent au bûcher l’infortuné prêtre Urbain Grandier, nous a laissé une autobiographie très complète qui contient des renseignements pleins d’intérêt à la fois pour la médecine et l’histoire.

Parmi tant d’autres manifestations de sa névrose qui ont été analysées avec compétence par M. Gilles de la Tourette, elle raconte qu’elle fut guérie d’une plcuralgie et de vomissements incessants, à la suite d’un rêve où elle vit saint Joseph s’approcher d’elle et lui faire une onction sur le côté malade. A son réveil, tous ces symptômes qui rentrent, à n’en pas douter,

dans la série des phénomènes hystériques, avaient complètement disparu (1).

L'histoire ajoute que son médecin Fauton qui la saignait à blanc depuis plus d'un mois pour une pleurésie, fut tellement bouleversé de cette guérison miraculeuse qu’il refusa net de lui continuer ses soins.

Une autre religieuse possédée, Madeleine de la Palud, qui lit grand bruit en Provence et dont les discours malveillants furent l’origine d’un procès célèbre terminé par la mort du prêtre Louis Gaufridi, eut aussi plusienrs rêves du même genre. Ayant vu, dans son sommeil, le magicien qui la torturait, et celui-ci lui ayant annoncé que les marques trouvées sur son corps seraient effacées, elle se réveilla en effet le lendemain, « n’estant plus marquée ». Les plaques d’anesthésie qui étaient alors considérées comme les stigmates du diable (et qui n’étaient en réalité que les stigmates de l’hystérie), avaient disparu sous l’influence d’une autosuggestion onirique du sommeil naturel, comme on voit le fait se produire à l’occasion du sommeil hypnotique (2).

Jean Vier, dont l’esprit critique et judicieux s’efforçait de mettre en son temps un frein à l’acharnement des prêtres contre les prétendus sorciers, s’est élevé à plnsieurs reprises contre les accusations dont les rêves de ces malheureux névropathes étaient souvent le point de départ. « Puisque le sorcier est là, dit-il en substance, dormant devant nous, il ne peut être en même temps au sabbat : donc, il est innocent de ce crime dont on l accuse à tort, simplement parce qu’il a raconté ce qu’il a cru voir en rêve. »

(1) Yoy. Gilles de la Tourette et Légué, Autobiographie d’une religieuse , etc.

(2) Au dernier Congrès des médecins aliénistes et neurologistes, tenu à Clermont-Ferrand (août 189i), M. Pitres et M. Régis ont rapporté plusieurs exemples très démonstratifs de ces hallucinations oniriques.

Mais les démonophobes de l'époque lui répondaient que le diable était bien capable d'abuser nos sens : « C'est une finesse du maling esprit, disait Bodin, faicte pour tromper les hommes. »

Et, niant l’évidence, on brûlait des gens qui n'avaient fait que rêver de crimes imaginaires.

Ces faits, dont on pourrait facilement multiplier le nombre, sont bien de nature à éclairer le mystérieux pouvoir de l'incubation. Nul doute que, parmi les consultants, il ne se trouvât souvent des hystériques que les jeunes et les pratiques impressionnantes du culte préparaient à des rêves capables de produire de semblables transformations.

Il est à remarquer, d’ailleurs, que le rêve porte, en général, sur les faits saillants qui se sont passés la veille, plus ou moins dénaturés suivant les cas.

Chez l'individu normal, le rêve laisse au réveil une impression tantôt confuse, tantôt précise, mais jamais assez forte pour entraîner une modification physique ou psychique durables. Il en est autrement chez l’hystérique dont la suggestibilité est sensible à l'excès et qui garde de son rêve des marques visibles.

On conçoit donc l’importance des suggestions préparatoires, produites par les cérémonies de lincubation, et l’on s’explique aisément, et la nature des rêves, et leuis effets thérapeutiques surprenants.

La foi que les malades avaient en la puissance de la divinité médicale venait en aide à cette guérison, agissant comme une suggestion salutaire dont les prêtres ne pouvaient manquer d'utiliser les effets précieux.

Il en est des miracles attribués à Esculape comme de beaucoup d’autres guérisons merveilleuses dont l'explication médicale s impose aujourd'hui. Les cérémonies analogues à l'incubation qu’on retrouve chez les peu-

pies sauvages sont justiciables de la même interprétation.

C'est « la foi qui guérit ». la fa.ith-hea.ling dont Charcot disait dans une des dernières pages qu’il ait écrites : « La mise en œuvre du fait-liealing a, dans tous les temps, dans toutes les latitudes, chez les païens, les chrétiens, comme chez les musulmans, revêtu le même caractère. Les sanctuaires et les pratiques propitiatoires sont analogues. Les statues du dieu guérisseur seul diffèrent, mais l'esprit humain, toujours lui-même dans ses grandes manifestations, les confond toutes dans une même évocation. » (1).

A titre de curiosité, et sans y insister davantage, on peut encore signaler une analogie singulière entre les croyances de la race noire et celles des anciens.

On sait que les serpents ont été et sont encore l’objet d’une vénération particulière de la part d’un grand nombre de peuples.

En Egypte, les serpents étaient sacrés : on les traitait avec la plus grande déférence. Les statues d’Isis en étaient couronnées ; les prêtres en portaient autour de leurs bonnets, et les rois sur leurs diadèmes (2).

On voit encore des Indous entretenir chez eux des capels , dont la morsure est des plus venimeuses. Dans certains temples, les Brahmanes nourrissent des serpents de la même espèce.

Les anciens Lithuaniens élevaient des serpents dans leurs maisons, leur offrant des sacrifices, et tiraient des présages de la manière dont ces reptiles acceptaient ces offrandes (3).

(1) Rev. Hebdom. 3 déc. 1892.

(2) Diodore de Sicile, V.

(3) Voyez A. Maury, Histoire des Religions grecques , t. II, p. 463.

Les habitants des îles Viti croient que l’Etre suprême a la forme d’un serpent et habite certaines grottes mystérieuses.

Au Congo, au Daliomé, à Haïti, Yophiolâtrie se manifeste aussi dans les pratiques religieuses.

En résumé, les serpents ont joué de tout temps et chez tous les peuples un grand rôle dans les légendes religieuses. Leur forme, leurs mouvements, leurs qualités malfaisantes et l’horreur instinctive qu’ils inspirent k l'homme comme aux autres animaux ont contribué à leur faire tenir une place importante dans les traditions mythiques.

De bonne heure, la divination s’étant intimement liée k la médecine, le serpent devint l’attribut du médecin, dieu ou homme. En Grèce, on connaît la légende du serpent Python qu’Apollon tua de ses flèches. On élevait k Epidaure un de ces animaux regardé comme l’image d'Esculape. Et ce reptile fut porté plus tard k Rome, sur un char traîné par des mules (1).

Le faux prophète de Lucien n’a pas manqué d’utiliser le serpent dans ses jongleries, afin d’impressionner plus profondément ses naïfs clients (2).

Quant k la raison de cette introduction du serpent dans les pratiques divinatoires, elle est assez difficile k saisir.

Les mythographes symbolistes ont voulu expliquer la vertu prophétique attribuée aux reptiles parce fait qu'ils sont en contact immédiat avec la terre, source de toute inspiration. Elien prétend que le serpent est le symbole de la divination, parce qu’il sent plus vite que les autres animaux les changements qui s’opèrent dans l'atmosphère (3).

(1) Pausanias II, C. 25.

(2) Lucien, Alex.

(3) Elien. De nat, animal. IV. 16,

Au lieu de ces explications, ingénieuses peut-être, mais assurément trop compliquées pour avoir pu germer dans l'esprit des populations incultes, il semble plus naturel d’admettre que la crainte instinctive ou raisonnée des reptiles ait contribué pour la plus large part à les rendre l'objet d une considération particulière.

De plus, étant donné l’étroite intimité qui relie les pratiques divinatoires aux accidents nerveux d’origine hystérique, on ne peut omettre de relever la fréquence des visions d’animaux dans le période délirante de l’attaque, et nous avons vu que celle-ci faisait souvent partie du rituel fatidique.

La zoopsie des hystériques peut porter sur toutes sortes de bêtes : rats, chats, singes, araignées, corbeaux, etc. ; mais les serpents reparaissent fréquemment et les visions sont d’autant plus précises et d’autant mieux rendues que l’animal incriminé est l’objet d’une plus vive répugnance.

Ainsi s’exprimait dans son délire, au cours d’une de ses attaques, une grande hystérique de la Salpétrière :

« De grâce, délivrez-moi !. . On me tient les jambes. . Ils me laissent toutes ces vipères monter dans le corps... Des vipères î... Des vipères, j’en ai plein mon

lit; ôtez-les ; de grâce, enlevez- les (H!. . »

Enfin, le christianisme a considéré le serpent comme l’incarnation du diable , aussi les visions de reptiles étaient-elles fréquentes chez les possédées religieuses,

Sœur Jeanne des Anges voyait souvent un « serpent rampant sur la terre et hurlant comme un chien » (2).

Madeleine de La Pallud « eut un jour une vision fort espouvantable, voyant deux diables en forme de serpent... et la frayeur de ce spectacle lui dura encore

(1) P. Richer. Traité Clin, de l’Hyit., p. 125.

(2) Gilles de la Tourette et Légué, l. c.

beaucoup après l’exorcisme, et mesme lorsqu'elle le racontait » (1).

Saint Ignace de Loyola eut souvent des hallucinations où le diable se montrait à ses yeux sous forme de serpent (2).

Et tant d’autres visionnaires, chez qui l’idée obsédante du démon ramenait à chaque nouvelle crise cette hallucination terrifiante.

Dans l’antiquité, les récits de semblables visions accompagnés de l'appareil saisissant des crises hystériques, pendant les cérémonies divinatoires, ont certainement contribué à accréditer cette opinion que les serpents jouissaient d’une vertu prophétique.

La terreur des reptiles, augmentant aussi l'épouvante des assistants, renforçait le prestige de l'instrument névropathique utilisé pour rendre les oracles. Des faits de ce genre ont pu contribuer, sinon à donner naissance, du moins à faire ajouter foi au culte de l’ophiolalrie qu’on retrouve chez tant de peuples noirs.

Sans insister sur cette explication, on voit pourtant qu’elle permet de mettre en évidence un nouveau lien entre les pratiques superstitieuses de l'Antiquité et celles des populations sauvages.

Ici, encore, la similitude des croyances et des coutumes semble trouver sa raison d'être dans des phénomènes pathologiques identiques.

(1) Michaelis, I, p. 183.

(2) Mafleio, De vita et moribus Ljnatii Loyolæ. L, I et VII,

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