‹ Les pourquoi de la guerre mondiale (volume 2)Chapitre 13 sur 96 · L. Veuillot · texte numérisé non relu

L. Veuillot

Formation d'une armée pontificale. Lamoricière et ses zouaves. — Le diocèse de Cambrai en entretient trois compagnies. — Ordre du jour de Lamoricière. — Annexion de l'Emilie et de la Toscane au Piémont. — Entrée de Garibaldi en Sicile avec l'appui de l'Angleterre. — Révolution à Naples. — En France le prince Napoléon condamne au Sénat la souveraineté pontificale. Son discours est publié dans le Moniteur des communes.

— Belles et courageuses paroles de M. Keller au corps législatif. — Cavour demande des pouvoirs pour « défendre la patrie ».

— Le « Faites vite » de Napoléon III à Cialdini, et ses paroles d'assurance à Pie IX. — Castelfidardo. — Cavour tourne les regards vers Rome. — Reproches de Pie IX à Napoléon. — Nouvelle hypocrisie de celui-ci. — Paroles de Cialdini.

Les événements de 1859 et la conduite du Piémont avaient fait connaître au Saint-Siège la nécessité d'une organisation militaire.

LE ROYAUME D'iTALIE. 59

Pie IX fit appel à ses fils et l'on sait avec quel admirable dévouement ils répondirent de tous les points du monde, mais particulièrement de la France et du Canada, de la Belgique et de la Hollande. Le général de Lamoricière, avec une générosité héroïque, était venu se mettre à la tête des zouaves pontificaux. Dans le diocèse de Cambrai, à l'appel de la Semaine religieuse, les principales familles au point de vue religieux, et le clergé de chacun des décanats s'engagèrent à fournir chaque année le nécessaire à l'entretien d'un zouave, soit une somme de 500 francs. La Semaine religieuse de Cambrai avait demandé à ses lecteurs l'entretien de trois compagnies, soit 150.000 fr. par an. Ses désirs furent dépassés. Chaque année le nombre de zouaves qu'elle put entretenir fut supérieur à trois cents.

Arrivé à Rome le 2 avril 1860, le général de Lamoricière publia un ordre du jour proclamant que le christianisme est le principe et la vie même de la civilisation, depuis que la Papauté est le centre du christianisme, et que la Révolution, comme autrefois l'islamisme, menace aujourd'hui l'Europe. La cause de la Papauté est donc la cause de la civilisation et de la liberté du monde. Ces paroles excitèrent la fureur des révolutionnaires, qui se mirent aussitôt en mesure de détruire la force qui se mettait ainsi au service de l'Eglise. Cavour, qui avait demandé au Congrès de Paris que le Pape eût une armée suffisante pour rendre inutile le secours de la France et de l'Autriche, se mit à protester contre la petite armée de Lamoricière.

Le 13, le parlement piémontais vota à l'unanimité l'annexion de l'Emilie (Romagnes, Parme et Modène) et de la Toscane. En même temps avait lieu dans l'arrondissement de Nice et dans la Savoie le vote d'annexion à la France.

Le 5 mai, Garibaldi partit pour la Sicile avec environ 2.000 volontaires. Le Piémont s'empressa de désavouer officiellement ce qu'il favorisait sous main et qu'il approuva hautement après coup. Le condottiere débarqua à Marsala, aidé par les navires anglais, comme il le déclara lui-même à Londres en avril 1864. Le 15, il prit la dictature de l'île de Sicile au nom de Victor-Emmanuel. Le 26, aidé par la trahison, il entra à Palerme. Le 28 juin, une émeute éclata à Naples, l'état de

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siège y fut proclamé et l'avocat Libéiïo Roinano, devenu bientôt après célèbre par sa félonie, fut chargé du ministère de l'Intérieur. Le roi de Naples, François II, dut quitter sa capitale le 6 septembre et aller se renfermer à Gaëte.

Le 7 novembre, entrée de .Victor-Emmanuel à Naples, à côté de Garibaldi. Le 28, Garibaldi demande dans une proclamation, cinq cent mille soldats pour le 5 mars 1861. Cependant le roi de Naples, François II, adressait au peuple des Deux-Siciles un manifeste exposant toutes les trahisons dont il avait été victime et indiquant sur quelles bases il entendait gouverner. Le 13 février 1861, Gaëte capitulait. Cialdini prenait possession de la ville et François II se rendait à Rome.

En France, l'Empereur avait inauguré, le 4 février, la session législative. Dans la discussion de l'Adresse au Sénat, le prince Napoléon prit la parole : ce Nous ne sommes pas, dit-il, les représentants de la réaction, mais de la société moderne. Napoléon III représente le droit populaire opposé au droit divin. » Puis il condamna sommairement la souveraineté pontificale « qui fuyait de toutes parts, disait-il, comme un vase fêlé ». Il dénonça la Papauté elle-même, « cette installation du moyen âge ». Ce discours fut publié dans le Moniteur des Communes, afin qu'il pût édifier tout le monde. A Turin, il en fut tiré des brochures en très petit format, afin d'en permettre la propagation clandestine à Rome et en Vénétie.

M. de Cavour écrivit au prince : « Votre discours est pour le pouvoir temporel du Pape ce que Solférino a été pour la domination autrichienne. La destruction du pouvoir temporel sera un grand événement pour l'Italie, pour la France, pour l'univers ; ce sera l'un des faits les plus glorieux (!) et les plus féconds1 dans l'histoire de l'humanité, et le nom de Votre Altesse y demeurera à jamais attaché. »

La discussion de l'Adresse passa au Corps législatif. M. Relier refit l'histoire de l'année précédente, parla de l'entrevue de Chambéry et de l'invasion des Marches. « On pouvait arrêter le Piémont, dit-il, seulement il fallait le vouloir. »

Les événements se précipitèrent. Le 23 août M. de Cavour

i. Fécond ! oui, en désastres et en malheurs, ceux dont nous avons souffert en 1870-1871, et ceux dont nous souffrons encore.

présenta à la Chambre des Députés un projet de loi, disant : « En présence des graves dangers qui nous menacent (ainsi avait parlé Nabuchodonosor et, après lui, tous les envahisseurs) , le gouvernement du Roi a cru de son devoir de se présenter sans nul retard au Parlement pour lui demander les pouvoirs qu'il répute nécessaires pour pourvoir à la défense de la patrie.»

Le général de Lamoricière était prêt à réprimer toute tentative d'émeute en ce qui restait des Etats pontificaux, et à repousser Garibaldi, si celui-ci tentait d'envahir par le Sud les Etats de l'Eglise. Mais les préparatifs militaires qui se faisaient à Turin lui donnaient des inquiétudes. Il fit sonder par Mgr de Mérode les intentions du gouvernement français pour le cas où le Piémont envahirait les Etats du Pape.

Mais Napoléon III s'était rendu absent. Il visitait ses nouvelles provinces de Savoie, et le général Cialdini et Farini, ministre de l'Intérieur en Italie, venaient le trouver à Chambéry pour lui représenter l'urgente nécessité de précipiter les événements. « Faites vite, » leur dit l'Empereur ; et il traça sur une carte l'itinéraire qu'avaient à suivre les troupes envahissantes. Cialdini fit aussitôt connaître cette autorisation. Elle ne put être révoquée en doute. Le 30 juin 1861, Farini confirma équivalemment ce propos à la Chambre des députés. Dans sa correspondance, Cavour dit aussi : « Farini lui a expliqué notre plan, l'Empereur a tout approuvé. » Disons encore que sous ce titre, Le secret de l'Empereur, M. L. Thouvenelle a publié la correspondance de son père, ministre des Affaires étrangères de Napoléon III, avec les ambassadeurs français près du Saint- Siège et ceux de la reine d'Angleterre, du 4 janvier 1860 au 18 octobre 1862. On y lit ce que M. de Gramont, ambassadeur près du Saint-Siège, rapporte avoir été dit par Cialdini au prince de Ligne et ensuite à Lamoricière, à Ancône :

On assure chez vous que FEmpereur nous désapprouve : c'est complètement faux. Il approuve tout ce que nous faisons. C'est concerté avec lui. C'est à moi-même qu'il a parlé, et il m'a dit : « Allez, et faites vite !» Il a même corrigé lui-même mon plan de campagne.

Il ne fallait pas que l'opinion européenne et le sentiment national eussent, entre l'agression et l'exécution, le temps de se reconnaître et de se soulever. Il fallait, lorsque la protestation s'élèverait, que l'on se trouvât en face du fait accompli.

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Pendant que Napoléon III trahissait ainsi le Pape et la France, il feignait de déplorer sa propre impuissance. Aux assurances de bienveillance et de protection qu'il donnait luimême et celles qu'il faisait prodiguer à Pie IX, le saint Pontife répondit, s 'adressant à M. de Gramont : « Dites à votre Empereur de ma part que je n'ai pas d'autre réponse à lui faire si ce n'est que Vêpée de Dieu est prête à le frapper de la main des hommes, non pas par la mienne. » Cet oracle eut son accomplissement, mais dix ans plus tard. Dieu est patient. Malheur à celui qui lasse cette patience! « Dis-leur, commanda le Seigneur au prophète Ezéchiel : « Je ne prends pas plaisir à la mort, mais à ce que le méchant se détourne de sa voie et qu'il vive 2. »

Le gouvernement piémontais fit vite. Moins d'une semaine lui suffit. Le 10 septembre, le général Fanti vint faire sommation à Lamoricière de retirer la petite troupe des Marches et de l'Ombrie. Antonelli interrogea M. de Gramont, M. de Gramont interrogea le ministre, M. Thouvenel. Celui-ci ne put répondre, il ne savait rien, l'Empereur étant parti pour l'Algérie. Cialdini, commandant en chef, n'avait qu'à faire vite. Le 18, le général Fanti rencontra les Pontificaux près de Lorette. Le général de Pimodan commença l'attaque. Le début fut assez heureux pour les nôtres, grâce à leur couraue, un courage de lion, c'est le cas de le dire. Mais l'ennemi avait toutes les supériorités, hormis celle du bon droit. Le 18 septembre, les nouveaux croisés furent écrasés à Castelfidardo. Les glorieux défenseurs de l'Eglise tombaient sous des forces dix fois plus nombreuses, arrosant du plus pur sang de la France ce glorieux champ de bataille. Ce sang est toujours sous les yeux du Dieu des armées et continue à intercéder pour le triomphe définitif de l'Eglise et de la France.

Le lendemain, L. Veuillot écrivit :

Sans doute l'heure présente est affreuse. Par une porte sanglante, l'Eglise s'avance clans une incalculable série d'épreuves, et le mal pourra nous emporter loin des digues avant de rencontrer le grain de sable que Dieu a marqué pour borner son cours. Que la défaite ne nous fasse pas cependant perdre de vue les résultats certains de la résistance : par la grâce de Dieiu les ossements des martyrs sont des germes, les tombes deviennent des berceaux.

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