Voici quelques paroles du cardinal Antonelli
(( Notre force n'est pas en nous ; elle est dans la cause que nous défendons.
)> Le génie du Vatican est tout entier dans le courage de prononcer ces paroles évangéliques : Est, est ; non, non.
» On a comparé les diplomates assis à une table de jeu, Rome ne s'asseoit jamais à cette table.
» En disant la vérité aujourd'hui, elle est sûre, sans y prendre garde, d'avoir parlé comme elle a parlé il y a un siècle.
» Voilà notre habileté ; nous n'en connaissons pas d'autre. »
Cette sagesse vient d'en haut.
3. Napoléon III avait reçu un avertissement bien fait pour l'éclairer. Le 4 mai 1861 était survenue la mort de Mgr Thibault, évêque de Montpellier, au sortir d'une entrevue avec l'Empereur. La Semaine religieuse d'Aire a longuement rappelé ce triste événement en 1901, à l'occasion d'un article publié par un journal qui passait pour être l'organe du Président du Conseil, article où il était déclaré que l'objectif réel du gouvernement impérial était de substituer à l'autorité du Souverain Pontife celle des évéques, et que les fidèles devaient se montrer favorables à un projet qui les affran-
LE ROYAUME D'iTALÎE. 67
Le 18 février, Victor-Emmanuel avait ouvert son Parlement. Les représentants de toute l'Italie, du Piémont aux rivages de la Sicile, étaient réunis pour la première fois dans une même enceinte. Il reçut d'eux le titre de Roi d'Italie. Après avoir célébré ses succès, Victor-Emmanuel dit : « L"n prince loyal et illustre étant monté sur le trône de Prusse (celui qui allait devenir Guillaume Ier, empereur d'Allemagne), je lui ai envoyé un ambassadeur, en signe de déférence pour lui et de sympathie pour la noble nation germanique, qui se persuadera de plus en plus, je l'espère, que l'Italie constituée dans son unité naturelle, ne peut offenser ni les droits ni les intérêts des autres nations. » « A ces paroles significatives, dit M. de la Gorce, et prononcées sur un ton plus significatif encore, tous les regards s'étaient tournés vers le représentant de la cour de Berlin, qui était venu apprendre comment se fait un peuple. » Les esprits observateurs en Prusse commençaient à trouver que plusieurs des petites capitales allemandes avaient assez de ressemblance avec Bologne, Modène, Florence, Naples, etc.
Le jour était proche où la Prusse se subrogerait à l'Angleterre, comme l'Angleterre s'était déjà subrogée à la France, dans le patronage de l'Italie naissante.
Le 6 juin 1861, Cavour était appelé par la mort, à l'âge de cinquante ans, à aller rendre compte à Dieu de l'œuvre qu'il avait accomplie, en foulant aux pieds toutes les lois divines et humaines4. Ce jour-là même, le ministre de Napoléon III,
chirait du « joug papal ». Dans cette audience, le souverain avait expliqué à l'évêque qu'il s'agissait de sauver l'Eglise de France et d'opposer une digue aux progrès de l'irréligion. Le Prélat promit de se consacrer à l'oeuvre qu'on attendait de lui et prit l'engagement de faire refleurir « les traditions et les doctrines de Bossuet ». Sorti des Tuileries, il réfléchit sur l'acquiescement qu'il vient de donner à ce qui n'était rien moins qu'un projet de schisme. Il court chez l'archevêque de Paris, la conscience bouleversée, et il dit : « Je suis bien coupable. Je viens d'accepter de l'Empereur la mission de favoriser la rupture de l'Eglise de France avec le Saint-Siège ». Et soudain le cardinal Morlot voit son interlocuteur blêmir et tomber sur le sol. Monseigneur Thibault était mort.
4. (( Cavour descendu dans la tombe, Napoléon, demande M. Pierre de la Gorce, allait-il recouvrer son indépendance si longtemps aliénée et pourvoir enfin, à l'exclusion du reste, à l'intérêt français? L'Italie, quoiqu'elle dût traverser encore bien des orages, était désormais constituée. Du moins et pour l'avenir (le passé étant irréparable), une double prévoyance s'imposait : il importait d'abord que notre protégée ne devînt pas notre rivale ; il importait surtout que, si quelque part surgissait un second Cavour, il fût dès l'abord deviné, dénoncé, contenu.
» Ici commence la seconde partie du règne. Cavour eut un successeur,
08 l'œuvre DE NAPOLÉON III.
Thouvenel, adressa aux Puissances catholiques une pièce diplomatique où le gouvernement français, après avoir prodigué, selon son habitude, de belles paroles en faveur de la cause pontificale, disait ne pas approuver ce le système qui regarde les Etats du Pape comme une propriété de main-morte, affectée à la catholicité toute entière et placée, en vertu d'un droit, qui n'existe nulle part, au-dessus des droits qui régissent le soi~b des autres souverainetés. » On ne pouvait dire plus clairement aux Puissances : Nous sommes là pour protéger l'œuvre de Cavour et voici les principes qui nous engagent à désirer son achèvement.
Toute l'Italie, sauf Rome et Venise, se trouvait réunie sous un même sceptre. C'est vers Rome que le gouvernement de Turin se tourna d'abord. ce Aller à Rome, disait et répétait Ricasoli, m'occupe et me préoccupe toute la journée. » Une nouvelle réconfortante arriva de Paris à Turin. M. Benedetti était accrédité auprès de Victor-Emmanuel en remplacement de M. de Talleyrand, et M. de la Valette recueillait à Rome la succession de M. de Gramont. En mandant ces nominations, l'agent piémontais Vimercati écrivait : ce Si avec eux, on ne réussit pas à envoyer au diable le temporel, toute la faute sera de notre côté. » Interrogé à Compiègne, Napoléon III dit : ce Je ne puis me dégager de Pie IX... Après... Oh après... On verra... Agissez sur la presse et tâchez, si vous le pouvez, de mettre le Pape dans son tort 5. »
mais non en Italie, où il ne laissa à proprement parler que des élèves et des disciples. Six mois auparavant, le 2 janvier 1861, s'était éteint à Berlin, après une longue démence, le roi Frédéric-Guillaume, ce prince mystique, étrange, qui, dans ses lueurs d'illuminisme, avait, comme jadis Charles- Albert à Turin, entrevu et à demi prédit la grandeur de son pays. Il avait eu pour héritier celui qui devait être l'empereur Guillaume et devait, dans le nord de l'Europe, comme Victor-Emmanuel au sud, grandir par la ruse et par l'épée. Jalouse de compléter les similitudes, la fortune qui avait donné un si grand ministre à Victor-Emmanuel, ménageait au roi de Prusse un conseiller de même habileté, de même persévérance, de même hardiesse, sans scrupules et sans frein. Celui-là serait le vrai successeur de Cavour. Il représentait alors son roi à Saint-Pétersbourg, et bien que déjà fort en vue, ne portait encore rien en lui qui pronostiquât la grandeur. Son couvre ressemblerait à celle du grand Italien, mais plus implacable, plus farouche, avec une plus grande effusion de sang, et il lui serait réservé de se déployer sur un théâtre plus tragique, quoique non avec plus de génie. On l'appelait Othon de Bismarck-Schcenhaùsen. Il allait remplir toute la scène que Cavour venait d'abandonner. »