CHAPITRE IX
Le Syllabus.
Le Saint Père a pris soin d'allumer au milieu de la nuit du monde ce grand fanal qu'il a nommé le Syllabus ou l'abrégé de toutes les ereurs inventées dans ces temps pour tuer la vérité. A la veille de la tempête le Syllabus a jeté un trait de lumière sur tous les écueils où nous alloyis toucher. Il y a un article du Syllabus partout où V expérience nous a montré un péril et partout où le simple intérêt de la conservation nous fait pressentir un remède.
Au milieu de V agitation qui n'est plus que le travail d'une dissolution inévitable, l'Eglise se borne à garder le germe qui sera l'avenir.
L'Encyclique Quanta cura. — La préparation qu'elle avait reçue. — Sa publication. — Paroles de l'archevêque de Rouen au Sénat. — Interdiction faite aux évêques de la transmettre à leurs diocésains. — Condamnation de deux évêques. — Quelquesunes des vérités rappelées dans le Syllabus, rappelées en 1906. — Annonce du concile du Vatican. — Intrépidité de la foi de Pie IX.
C'est dans ces conjonctures que Pie IX jugea nécessaire de donner, comme le dit Mgr Baunard dans la Vie du cardinal Pie, un grand coup d'aviron, destiné à dégager la société des écueils sur lesquels l'avait poussée le naturalisme de toutes nuances. Il publia, le 8 décembre 1864, dixième anniversaire de la définition dogmatique de l'Immaculée Conception de la Très Sainte Vierge, l'Encyclique Quanta cura, suivie du Syllabus ou résumé des principales erreurs de notre temps.
Dès 1853, Pie IX avait établi une congrégation ou corn-
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mission spéciale, présidée par le Cardinal Fornari, ancien nonce en France, ayant mission de préparer contre les erreurs de nos jours une bulle semblable à celle dirigée par Pie VI contre les erreurs théologiques du siècle précédent. En 1860, Mgr Gerbet, évêque de Perpignan, avait publié une Instruction pastorale sur diverses erreurs ayant cours. Il exposait ainsi les motifs qui l'avaient déterminé à faire ce travail : « Les grandes commotions intellectuelles et sociales font éclore et apparaître des essaims d'idées fausses et corruptrices qui s'abattent sur les âmes et qui semblent, suivant un des traits marqués par le prophète des destinées de l'Eglise, « avoir reçu le pouvoir de nuire aux hommes qui n'ont pas sur le front le signe de Dieu 1. »
Ces idées fausses acquéraient à ce moment cette puissance de corruption de l'esprit public que dominent les faits, et surtout les faits environnés aux yeux du vulgaire de l'auréole que le succès leur prête.
Pie IX ne se proposait point seulement de condamner les erreurs contraires au droit des gens, si indignement foulé aux pieds par Victor-Emmanuel et Napoléon III, mais tout ce qu'il y a de faux et de funeste dans le rationalisme, le naturalisme, le socialisme, le libéralisme, c'est-à-dire dans les doctrines philosophiques, politiques, économiques, sociales et révolutionnaires de notre époque.
Lorsque les évêques de l'univers catholique se rendirent à Rome en 1863 pour la canonisation des saints martyrs japonais, le Pape fit remettre à chacun un exemplaire du travail préparé par la Congrégation, en réclamant leurs observations. Le Syllabus fut publié moins de deux ans après cette communication.
Dans la séance du 14 mai 1865, Mgr de Bonnechose signala à l'admiration du Sénat « ce vénérable vieillard de soixantetreize ans qui, ne voyant devant lui sur terre qu'un avenir plein d'angoisses, trouvait encore dans sa conscience assez d'énergie pour oublier ses propres périls et pour signaler à l'univers catholique les écueils sur lesquels iraient peut-être se briser les sociétés modernes qu'un torrent d'illusions emporte vers les abîmes ». Il y avait mérite à parler ainsi. Le gouvernement impérial avait sévèrement interdit aux évêques de France la
i. Apocalypse, IX.
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publication de l'Encyclique et du Syllabus. L'archevêque de Besançon et l'évêque de Moulins avaient été condamnés comme d'abus par le Conseil d'Etat pour avoir passé outre. Mais si les évêques étaient réduits au silence, la presse irréligieuse avait toute licence, sinon tous encouragements pour se déchaîner contre l'enseignement pontifical.
Signalons quelques-unes des vérités affirmées à nouveau dans cet acte pontifical, celles qui demandaient à être spécialement consolidées dans la conscience des fidèles contre les assauts que la presse, l'enseignement public et surtout le succès des actes révolutionnaires leur faisaient subir 2.
XIX. L'Eglise est une véritable et parfaite société pleinement libre ; elle jouit de ses droits propres et constants, que lui a conférés son divin fondateur, et il n'appartient pas au pouvoir civil de définir quels sont les droits de l'Eglise et les limites dans lesquelles elle peut les exercer.
XX. La puissance ecclésiastique a le droit d'exercer son autorité sans la permission et l'assentiment du pouvoir civil.
XXIV. Il est faux que l'Eglise n'ait pas le droit d'employer la force, et qu'elle n'ait aucune puissance temporelle directe ou indirecte.
XXVII. Il est faux que les ministres sacrés et le Pontife romain doivent être exclus de toute gestion et autorité sur les choses temporelles.
XXXIX. L'Etat ne jouit pas, comme étant l'origine et la source de tous droits, d'un droit qui ne soit circonscrit par aucune limite.
XLII. En cas de conflit légal entre les deux pouvoirs, ce n'est pas le droit civil qui prévaut.
LIV. Les rois et les princes, non seulement ne sont pas supérieurs à l'Eglise, quand il s'agit de trancher des questions de juridiction, mais ils ne sont pas exempts de la juridiction de l'Eglise.
LV. Xi l'Eglise ne doit être séparée de l'Etat, ni l'Etat séparé de l'Eglise.
LIX. IJ est faux que le droit consiste dans le fait matériel, que tous les devoirs des hommes soient un mot vide de sens et que tous les faits humains aient force de droit.
LX. L'autorité est autre chose que la somme du nombre et des forces matérielles.
LXI. Il est faux qu'une injustice de fait qui réussit ne porte aucune atteinte à la sainteté du droit.
LXII. Il est faux qu'on doive proclamer et observer le principe de non intervention.
LXIII. Il n'est pas permis de refuser l'obéissance aux princes légitimes, encore moins de se révolter contre eux.
2. Les propositions du Syllabus étant condamnées par l'Eglise, leur contradictoire devient par là même la règle de la foi catholique. Nous donnons ici, non la traduction littérale des propositions condamnées, mais leurs contradictoires plus claires à l'esprit de tous.
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LXXV. Les fils de l'Eglise chrétienne et catholique sont d'accord sur la compatibilité de la royauté temporelle avec le pouvoir spirituel.
LXXVI. L'abrogation de la souveraineté civile dont le Saint-Siège est en possession ne servirait pas le moins du monde à la liberté et au bonheur de l'Eglise.
LXXVII. Même à notre époque, il est utile que la religion catholique soit regardée comme l'unique religion de l'Etat, à l'exclusion de tous les autres cultes 3.
LXXX. Le Pontife romain ne peut ni ne doit se réconcilier et transiger avec ce qu'on appelle progrès, libéralisme et civilisation moderne.
Combien il était nécessaire de rappeler l'enseignement constant de l'Eglise contenu dans les propositions ci-dessus, fut un jour mis en pleine lumière par un mot de Mgr Plantier à M. de Sartiges. « Il n'y a plus aujourd'hui, dit-il, de religion d'Etat, mais le Césarisme moderne veut établir une doctrine d'Etat. C'en est fait des opinions politiques, il faut au gouvernement des dogmes politiques ». Le Syllabus était une réponse claire, directe, complète aux dogmes politiques que les gouvernants modernes professent et dont ils font la base de leur action gouvernementale et de leur politique nationale et internationale. Le Syllabus était un fanal élevé par le Vicaire de Jésus-Christ pour éclairer les consciences catholiques au milieu des ténèbres qu'ont accumulées en Europe la Réforme et la Révolution.
Cela est compris même par des hommes qui n'ont pas le bonheur de jouir des lumières de la Foi. En février 1906 a été fondé à Paris, à l'Hôtel des sociétés savantes, un Institut d'enseignement supérieur, dans le but d'aider les Français de bonne volonté à revenir à la vérité sociale et politique. La première chaire de cet Institut reçut ce nom Chaire du Syllabus. Elle fut inaugurée le 8 mai, sous la présidence d'un académicien, M. Paul Bourget. Quelques jours après, M. Charles Maurras écrit dans V Action française:
« Les plus hautes valeurs morales, politiques et sociales, assignées et fixées par la critique et la science positives sont identiques à celles que désigne l'enseignement de l'Eglise » ;
et il publia dans son journal un long article pour mettre cette vérité en évidence. Il le fît suivre du texte du Syllabus, en
3. Qu'on le remarque, il est dit « unique religion de l'Etat » et non l'unique religion dont la profession soit admise dans la société.
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raccompagnant de quelques notes marquées au coin du suprême bon sens.
Sur la proposition XIX, par exemple, qui condamne la doctrine affirmant qu'il appartient au pouvoir civil de définir quels sont les droits de l'Eglise et les limites dans lesquelles elle peut les exercer,, M. Ch. Maurras dit :
Cela, c'est la théorie de la liberté octroyée, qui n'est pas juste, même pour les libertés communales ou professionnelles. Toute doctrine de l'Etat dispensateur et distributeur des droits sera dissoute par cette simple observation que la société, tant temporelle que spirituelle, est antérieure, tant logiquement qu'historiquement à l'Etat.
Aux propositions XLI et LXII, il oppose cette vérité de sens commun que « le temporel ne peut prévaloir sur le spirituel, non plus que le moins noble sur le plus noble ».
Sur la proposition LV relative à la séparation de l'Eglise et de l'Etat, il dit : « Comment admettre dans une société catholique ce monstre ou plutôt ce cadavre : l'âme d'un côté, le corps de l'autre? »
Sur la proposition LXII, il fait cette observation : « La nonintervention a été souvent funeste à ceux qui l'ont professée comme un « principe ». C'est ainsi que les capitalistes ont laissé s'accumuler beaucoup de rancunes et d'envie dans les classes qu'ils employaient. C'est ainsi que les princes ont laissé faire beaucoup de révolutions chez les voisins. Et les uns et les autres ont dû payer par la suite.
Sur la proposition LXXII, disant qu'à notre époque, il n'est plus utile que la religion catholique soit considérée comme l'unique religion de l'Etat, il dit : « Voilà pourtant qui serait bien utile, partout où ce serait possible, à la cause de la civilisation générale, également menacée par le protestantisme et la démocratie, l'anarchie des esprits, la barbarie des cœurs. »
Citons encore l'observation sur la proposition LXXX, disant que le Pontife romain peut et doit se réconcilier et transiger avec le progrès, le libéralisme et la civilisation moderne : ce Le Pontife romain, dit Charles Maurras, estime avec raison qu'il représente un principe supérieur au libéralisme et que la civilisation moderne, le progrès, tout le positif du monde contemporain, c'est lui, Pape, qui en est la figure vivante ».
Les journaux à la dévotion du gouvernement impérial ou de
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la République française ont eu beau s'acharner à démolir le Syllabus, et les catholiques libéraux prétendre qu'il ne porte point tous les caractères des définitions ex cathedra, il a fait son chemin dans les esprits vraiment français, et lorsque la crise actuelle aura déblayé le terrain, il apparaîtra à notre société comme l'ancre du salut 4.
Un mois après la publication du Syllabus, en janvier 1865, Pie IX fit connaître à plusieurs des évêques venus ad limina Apostolorum, sa pensée de convoquer un concile œcuménique et de manifester son dessein à la réunion des évêques que le centenaire de saint Pierre amènerait à Rome.
Qui n'admirerait l'intrépidité de la foi de ce Pontife? La France, engagée dans les liens qu'elle s'était faits par la constitution du 15 septembre, allait quitter Rome; l'Italie revendiquait hautement cette ville pour sa capitale ; les frontières de l'Etat pontifical, déjà si réduit, étaient infestées par un brigandage toléré, encouragé sans doute, par l'Italie qui l'encerclait, il n'y avait plus de nation disposée à défendre le Pape-Roi, plus de secours humain à attendre ; et ce Pape convoque, pour une date qu'il détermine, une date prochaine, le 8 décembre 1869, tous les évêques du monde à venir près de lui, pour délibérer sur les questions les plus vitales et leur donner une solution. Non seulement il sait combien sa situation est précaire, mais il n'ignore pas que son Syllabus a soulevé dans le monde catholique libéral qui compte des évêques en France, en Allemagne et ailleurs, des répulsions qui ne manqueront pas de se manifester dans l'assemblée conciliaire et de la troubler. Et de fait, M. Ollivier, alors principal ministre de l'Empire, a fait connaître que ce parti n'avait pas reculé devant une demande d'intervention et même de menaces de la part du pouvoir civil, si les opposants n'avaient pas satisfaction.
Pie IX s'appuyait sur la Très Sainte Vierge. C'est le 8 dé-
4. Aux visiteurs qui lui parlaient du mauvais accueil fait au Syllabus par les libéraux, Pie IX dit : « Je suis constitué de Dieu comme le médecin de l'humanité. La société moderne, avec de belles et bonnes qualités, est cependant dévorée par un cancer, auquel j'ai appliqué le fer de l'Encyclique. Personne n'aime plus que moi la vraie civilisation et la vraie liberté ; mais je ne veux point d'une barbarie masquée d'une fausse civilisation et d'une tyrannie masquée d'une fausse liberté. Je condamne seulement la barbarie et la tyrannie, inventées pour opprimer, étouffer la civilisation et la liberté. »
cembre qu'il l'avait glorifiée devant le monde en proclamant son Immaculée Conception, c'est le 8 décembre et sous ses auspices qu'il avait publié le Syllabus, et c'est le 8 décembre qu'il ouvrit le Concile du Vatican. Il savait que c'est la Très Sainte Vierge qui de son pied immaculé écrase les hérésies. Gaude Maria Virgo, cunctas hœreses sola interemisti in universo mundo. Notre confiance en elle est la même, notre espérance en son intervention finale et définitive pour faire triompher l'Eglise de Jésus-Christ sur l'Eglise de Satan, pour renouveler toutes choses dans le Christ, est toujours vivante en nos cœurs.