L. Veuillot
Transfert à Florence de la capitale de l'Italie. — Reconnaissance du royaume italien par l'Espagne. — Discours du trône à Florence et à Paris. — Le Times rappelle les antécédents de Napoléon III. Il est reproduit par le Moniteur.
Garibaldi au congrès de la paix. — Il recrute des volontaires, soldés par un comte florentin. — Garibaldi se met en marche, est arrêté et mis en liberté. — Mouvement de ses hommes en avant, ils sont battus par la troupe pontificale. — Mgr Dupanloup accuse la Prusse. — 80 zouaves contre 1200 garibaldiens. Ordres et contre-ordres de l'Empereur. — L'amiral de Guyedin brusque, et déjoue la duplicité napoléonienne. — A Mentana. — Le « jamais » de M. Rouher. — Au Parlement prussien. Guillaume substitue le mot « Allemagne » au mot « Prusse ».
Reprenons la suite des événements, fruits de la civilisation moderne et conduits par elle, au mépris de la morale, du droit des gens et du droit international.
80 l'œuvre de NAPOLÉON III.
Pie IX avait montré la vérité ; individus et gouvernants étaient libres de l'accepter; mais ils n'étaient pas libres, s'ils la repoussaient, d'empêcher les conséquences du choix qu'ils feraient. On sait quel fut ce choix et quelles furent les conséquences. Elles n'ont pas manqué de se dérouler jusqu'à Sedan, puis jusqu'à la seconde invasion.
Le 11 décembre 1864, Victor-Emmanuel sanctionna la loi sur le transfert de la capitale à Florence ; à partir de ce jour courut le délai de deux ans fixé par la Convention du 15 septembre pour l'évacuation des Etats Pontificaux par les troupes françaises.
Le 14 juillet 1865, M. Bermadez de Castro annonça dans une dépêche au gouvernement italien la reconnaissance du royaume d'Italie par l'Espagne : ce qui excita une vive agitation dans tout ce pays. Les ambassadeurs de la Reine à Rome et à Paris donnèrent leur démission, tous les évêques protestèrent, le clergé s'unit aux évêques, un mouvement général se produisit parmi les laïques. Le 16 février 1866, les députés catholiques présentèrent un contre-projet d'adresse à la Reine, « La nation a vu avec une peine profonde et une amertume sans égale le gouvernement de la Reine, qui se glorifie du glorieux titre de catholique, reconnaître ce qu'on appelle le royaume d'Italie, résultat monstrueux de vols sacrilèges et d'iniquités révoltantes... Les sentiments et la noblesse proverbiale de notre pays n'admettent pas ce fait ; ses traditions le repoussent comme portant atteinte à sa grandeur dans l'avenir. » L'amendement ne fut pas adopté, mais les députés ne donnèrent la majorité aux ministres qu'après avoir reçu l'assurance que le gouvernement de la Reine n'entendait pas sacrifier la souveraineté temporelle du Pape.
Le 14 novembre, c'est la Saxe qui reconnaît le royaume d'Italie. Quatre jours après, Victor-Emmanuel ouvre la session du Parlement à Florence. Il y dit : « Le peuple italien doit s'affranchir de ces traditions du passé qui sont un obstacle au plein développement de sa vie nouvelle. Vous aurez à délibérer sur la séparation de l'Eglise et de l'Etat et sur la suppression des corporations religieuses. »
Le 22 janvier J866, à l'ouverture de la session législative de France, il fut dit dans le discours du trône : « L'Italie, recon-
LE ROYAUME B'iTALIE. 81
nue par presque toutes les nations de l'Europe, a affirmé son unité en inaugurant sa capitale au centre de la péninsule ».
Le 15 décembre, le Moniteur reproduisit les lignes qui suivent, publiées Pavant-veille dans le Times à l'occasion de l'inauguration de Florence comme capitale :
L'attente n'a point été trompée. L'empereur Napoléon a exécuté à la lettre la convention de septembre... quelle qu'ait été sa conduite vis-à-vis des autres nations et des Français eux-mêmes, l'Empereur a toujours été sincèrement envers les Italiens, ce Louis-Napoléon qui prit les armes en faveur de l'Italie et contre le pouvoir temporel il y a trente-cinq ans... « Lui seul a joué la partie italienne et la partie est gagnée ».
Par la convention du 15 septembre, l'Italie s'était interdit d'attaquer Rome, mais elle ne s'était pas interdit de ce recevoir une annexe spontanée », qu'il est toujours aisé de simuler. Aussi une année ne s'était pas écoulée depuis le départ de nos troupes (novembre 1866), que le gouvernement italien laissait ouvertement Garibaldi organiser ses bandes et envahir ce qui restait de l'Etat romain, au mépris, non seulement de la Convention, mais aussi du sentiment des populations qui, loin d'appeler le condottiere, le repoussaient autant qu'elles pouvaient.
Dès les premiers jours de Tannée 1867, Garibaldi prépara ostensiblement l'invasion de ce qui restait des Etats pontificaux. Le 8 septembre, il était reçu avec enthousiasme à Genève pour l'ouverture du Congrès de la Paix. Il y proclama la fraternité des peuples et annonça la déchéance de la Papauté, ce la plus nuisible de toutes les nations ». En quittant Genève, il parcourut la Péninsule, soulevant autour de lui ses amis. Le 22 septembre, il touchait au territoire pontifical. La connivence italienne ne se dissimulait point. A Florence même un comité de secours pour les volontaires fonctionnait. Le 28 juillet une note avait été publiée dans le Moniteur. Le gouvernement français déclarait s'en remettre au gouvernement de Florence pour protéger contre toute tentative les frontières pontificales. Cette confiance inquiéta les catholiques, qui ne pouvaient douter de la connivence du gouvernement italien.
Le 11 septembre, Garibaldi quitte Genève précipitamment.
Le 22, il arrive à Arezzo. Le gouvernement pontifical concentre ses troupes à Rome. Le gouvernement de Victor-Emma-
Les Pourquoi de la Guerre mondiale. — II 6
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nuel arrête le condottiere au moment où il se prépare à franchir la frontière pontificale et le conduit à Alexandrie. Protestations des députés de la gauche à Florence et désordres dans cette ville le 24 et le 25. Aux vitres des marchands d'estampes, pas un portrait ne se voyait du duc de Magenta ou du maréchal Niel. Il y en avait dix de Garibaldi, et seul, Garibaldi avait l'honneur du portrait équestre. Un quatrain gravé au bas de cette pompeuse image, le traite de fils des dieux. Garibaldi est mis en liberté « sans conditions », dit-il. Cependant les Garibaldiens occupent Acquapendente le 30, et l'invasion s'étend dans la province de Viterbe, favorisée presque publiquement par les ministres du royaume d'Italie. Les troupes pontificales réoccupent Acquapendente et le 5 octobre défont complètement les Garibaldiens à Bagnorea.
M. Rattazzi, président du conseil du ministère, écrit dans l'Italie':
Le moment est arrivé, où à tous risques et périls, il faut trancher le nœud gordien. L'Italie veut compléter son unité et acquérir son indépendance absolue.
Mgr Dupanloup, dans une lettre à M. Rattazzi sur les entreprises de Garibaldi, dit du condottiere : « Il reçoit de l'argent de la Prusse. A-t-il pris au sérieux ces insolences prussiennes que je lisais ces jours-ci dans un journal d'outre-Rhin :
ce II faut espérer que le gouvernement prussien donnera une bonne leçon à l'impudence française... Nous ferons descendre la France, s'il le faut, au rang de troisième puissance en Europe... et si la France nous oblige à la guerre, nous écrirons avec une plume sanglante sur tous les drapeaux de l'Allemagne : L'Alsace et la Lorraine ».
Puis, dans une nouvelle lettre sous le titre de Post-scriptum, l'évêque dit au gouvernement italien : « ...Il s'agirait maintenant d'un marché dont le Pape serait le prix. « Je me donne à qui me le livre, disait l'Italie. Je dois à la France nos victoires, plus la Lombardie, plus la Vénétie. Mais si la Prusse me livre le Pape, je me donne à la Prusse; et si la Prusse fait la guerre à la France, je suis pour les Prussiens. »
Cependant les bandes garibaldiennes paraissaient tantôt sur un point, tantôt sur un autre et les soldats du Pape, dix contre cent dans la plupart des engagements, les faisaient toujours
reculer. Le 13 octobre, à Monte Libretti, quatre-vingts zouaves, commandés par Arthur Guillemin, ne craignirent pas d'attaquer douze cents Garibaldiens. On se demandait ce que faisait le gouvernement français. Il était évident que la convention de septembre ne protégeait pas la souveraineté pontificale. L'Empereur était à Biarritz. Les hommes d'ordre, pour s'expliquer cette absence, ne trouvaient que cette supposition peu fojndée : l'Empereur croyait devoir tolérer ce qui se passe en Italie pour que l'Italie ne se jette pas dans les bras de la Prusse. » Le 22 octobre, pour calmer les alarmes, le Moniteur annonça que « le gouvernement français avait pris la résolution d'envoyer un corps expéditionnaire à Civita-Vecchia. » Mais le gouvernement italien fit parvenir au gouvernement de l'Empereur les assurances et les déclarations les plus catégoriques. Par suite de ces communications, l'Empereur donna l'ordre d'arrêter l'embarquement des troupes. Cependant Garibaldi s'échappait de Caprera, malgré les cinq vaisseaux de guerre qui étaient là pour le surveiller et rejoignait ses deux fils et ses bandes. Le gouvernement français devenait la risée de l'Europe. Le 27, on lisait dans le Moniteur que l'Empereur révoquait les ordres de suspendre l'embarquement des troupes réunies à Toulon. Mais le 28, on apprit par le même journal officiel, que le départ de la flotte était encore une fois retardé. Les ordres et les contre-ordres se succédaient ainsi depuis le 11 octobre. Enfin, le 1er novembre, on apprit que nos troupes étaient entrées à Rome le 31. Le R. P. Clair, dans la vie du commandant de Pas, rapporte que seule la loyauté militaire du commandant de l'escadre française sauva Rome et déjoua les calculs du gouvernement de Paris.
L'escadre se trouvait prête à Toulon. Un jour, elle reçut l'ordre de partir ; mais à peine était-elle sortie du port, qu'un signal tout contraire la forçait de rentrer. Le fait se renouvela deux fois, trois fois, quatre fois. Au bout du compte, l'amiral de Gueydon, qui vit bientôt clair dans ces ordres et contre-ordres continuels, s'indigna de la déloyauté à laquelle on voulait l'associer, et résolut de frapper un grand coup. Un nouver ordre de départ arriva ; l'escadre, toujours sous vapeur, était prête et sortit du port le plus vite possible. Ce que l'amiral avait prévu arriva ; les sémaphores reprirent leurs signaux, mais cette fois, ils eurent beau renouveler leurs attaques, l'officier de quart, qui était un homme de confiance, avait reçu la consigne et ne répondit plus. L'escadre fila à toute vapeur et fut bientôt hors de vue. Alors seulement l'amiral respira ; une tempête s'éleva, elle ne retarda pas la marche et quelques heures
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plus tard les navires français mouillaient en rade de Ciyita Vecchia. Le loyal marin n'en avait pas fini, comme il le croyait. L'escadre s'était à peine arrêtée, que le général de Failly fit appeler l'amiral de Gueydon et lui montra un ordre qui lui défendait de mettre pied à terre. L'amiral ne broncha pas : « J'ai reçu pour instruction, dit-il, de transporter le » corps d'armée sur mon escadre ; votre papier ne me regarde pas ; » j'exécuterai le service public dont on m'a chargé. Général, venez dé- » jeûner avec moi. » Et il emmena l'officier supérieur dans sa cabine, pendant qu'on opérait le débarquement. Ainsi se trouvait déjouée la duplicité napoléonienne.
Enfin, voyant les troupes françaises entrer dans les Etats du Saint-Siège, Victor-Emmanuel résolut de franchir lui aussi la frontière. Il occupa Acquapendente, Orti, etc. Quatre armées allaient se mouvoir dans l'Etat du Pape, ce de dimensions homéopathiques », disait plaisamment Pie IX : l'armée du souverain légitime avec le général Kanzler, celle de la révolution avec Garibaldi, celle de la France avec le général de Failly, enfin celle de Victor-Emmanuel ; confusion étrange et pleine de dangers.
Le 28 octobre, Garibaldi poussa jusque sous les murs de la Ville Eternelle ; il essaya de s'emparer du pont Nomentano, mais après quelques heures de fusillade, il dut se retirer. Un rigoureux état de siège avait fait avorter les tentatives criminelles de ses partisans renfermés dans Rome ; déjà ils avaient réussi à faire sauter une caserne ; on découvrit d'autres mines, on saisit divers dépôts d'armes et de bombes Orsini. On s'empara du quartier-général des conspirateurs, on dispersa leurs bandes, qui avaient pour mission d'ouvrir les portes de la ville aux envahisseurs.
A Monte- Rot ondo, devenu sa base d'opération, Garibaldi organisa ses troupes avec des recrues de l'armée italienne qui se glissaient sournoisement parmi les chemises rouges. Le 3 novembre, les Garibaldiens quittèrent Monte-Rotondo pour se diriger sur Mentana1. Ils y furent accueillis par le feu des
i. Sur une des places de Milan, s'élève un monument, d'allure pathétique, en l'honneur des « tombés à Mentana », ai caduti di Mentana. On y voit l'Italie armée, couronnant ses martyrs; on y lit en lettres de bronze que, sous la conduite de Garibaldi, désespérant de vaincre, ils moururent « avec sérénité » et que sur les traces de leur sang, les Italiens marchèrent à la conquête de Rome. Longue et pompeuse est l'inscription.
Un autre monument a été élevé à Rome, aussi ridicule que grandiose, à la gloire de Victor-Emmanuel.
A un anniversaire du 20 septembre, le roi Humbert inaugura dans la ville
avant-postes, Charette ordonna de charger à la baïonnette. Cette charge entraîna en avant tout le corps d'armée et coupa les Garibaldiens. La légion d'Antibes vint à la rescousse. Les Français étaient impatients d'en venir aux mains depuis qu'ils entendaient le feu. Quand ils entrèrent en scène, l'ennemi se déconcerta. Dans la nuit, Garibaldi regagna la frontière avec ses bandes décimées. Leurs morts s'élevaient à plus de mille hommes. On leur fit seize cents prisonniers. Quelques centaines d'autres furent reconduits, désarmés, à la frontière. Ils abandonnèrent près de huit mille fusils. Les pontificaux n'eurent que trente morts et cent trois blessés. Les Français deux morts et trente-six blessés.
Beaucoup de jeunes gens qui avaient suivi Garibaldi, éblouis par le mirage de l'unité italienne, se laissèrent entraîner dans cette criminelle aventure. Et la plupart de ceux qui tombèrent, trop heureux de rencontrer les aumôniers pontificaux, ont vu se dissiper leurs illusions devant l'éternité. Ils appartenaient à des familles catholiques. Ils étaient de cette noble terre italienne, où des légions de martyrs et de saints ont dû laisser
papale une statue de Garibaldi près du lieu sacré où saint Pierre conquit au Christ le sol romain ; et Crispi, à l'apogée de sa politique, se donna la joie d'insulter officiellement la Papauté. Six mois après, un obscur roi d'Ethiopie balaie une armée italienne, lui abat cinq généraux et lui prend soixante-dix pièces de canon, un peu plus que le nombre des batteries mises en ligne pour ouvrir la brèche de la porte Pia. C'était, semble-t-il, la réponse de Dieu à la consécration du sacrilège attentat de 1870.
A l'occasion de ce désastre, nous avons pu lire avec étonnement dans la très libérale Gazette de Turin :
(( Rome est un monument, Rome est un sanctuaire », écrit ce journal. (( A ce titre elle ne peut devenir le centre, le foyer, la directrice de la vie » civile, politique et sociale d'une nation nouvellement éclose... A Rome, » nous sommes hébergés, nous n'y avons pas de demeure stable. A com- » mencer par le Roi qui habite un ancien palais des Papes — que ceux-ci » réclament avec raison — jusqu'à la salle du Parlement, jusqu'à ce palais » de Montecitorio où siégeaient les tribunaux pontificaux, tout est pour nous » hors de place, tout manque de convenance... Les vrais Romains considèrent » les hommes du gouvernement comme des étrangers... S'ils s'en allaient, » un grand soupir de soulagement s'échapperait des poitrines... Pour laisser » Rome au Pape, il n'v aurait pas besoin de changer la situation générale... » Rome reprendrait son rôle d'ancien et splendide monument et de sanctuaire » vénéré... Tant que les choses resteront en l'état où elles sont, le conflit » entre l'Italie et la Papauté durera à l'infini et dans quelque circonstance » imprévue, il pourra en résulter de graves incidents, non seulement à l'in- » térieur, mais peut-être aussi avec quelque puissance étrangère... »
Ces derniers mots étaient prophétiques. En 1907, l'Italie a reçu une nouvelle et plus cruelle leçon ou avertissement, et cela de la main de l'Autriche son alliée de la veille.