L. Veuillot
En Grèce, en Pologne, aux Etats-Unis. — En Prusse. — Les inquiétudes de Napoléon III. — Rudoyé par son cousin. — La prédominance de la Prusse appelée par les vœux de la presse sectaire. — Napoléon III joué par Bismarck. — La question du Luxembourg. — Celle d'Espagne. — Dépêche menteuse qui fait éclater la guerre. — De l'Allemagne unie à « la plus grande Allemagne ».
Pour préparer les esprits à voir sans trop d'effroi les attentats contre les souverains d'Italie et contre le Pape qu'il savait devoir être les suites de la guerre qu'il déclarait à l'Autriche, Napoléon III avait émis des principes qu'il faisait proclamer et défendre par toute la presse à sa dévotion et au service de la
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secte : La non-intervention, le droit des peuples de se soustraire à la souveraineté de leurs princes légitimes, et Vutilité pour eux de se grouper en plus grands Etats, d'après les races et langues, etc. 1 La mise en vogue de ces principes avait servi à renverser les trônes de Naples, de Toscane, de Modène, de Parme et finalement à envahir Rome et à introniser un ce roi d'Italie » au Quirinal.
La nocivité de ces principes, de ces droits nouveaux s'étendit plus loin. Bientôt le roi de Grèce fut détrôné et le trône d'Espagne renversé ; la Pologne fut soulevée et sa prise d'armes violemment étouffée ; une effroyable guerre civile ensanglanta les Etats-Unis et une déplorable catastrophe termina l'intervention puis le refus d'intervention au Mexique.
Mais c'est la Prusse qui comprit le mieux le profit qu'elle pouvait tirer des principes napoléoniens. Elle se hâta de s'autoriser du droit des peuples à se grouper en grandes nations qui avait été si imprudemment proclamé chez nous, à sa porte. Elle n'attendit point l'achèvement du royaume d'Italie... Dès 1859, M. Schleinitz, chef du cabinet de Berlin, dit aux délégués de Toscane que le principe des nationalités appliqué en Italie ne pouvait que plaire à la Prusse et lui profiter. Plusieurs fois, M. de Launay, représentant de la Sardaigne à Berlin, essaya de montrer au premier ministre comment les princes de Savoie pourraient être des précurseurs pour les princes de Hohenzollern. Après Castelfidardo, lorsque les diplomates protestèrent à Turin contre la violation du droit, M. de Cavour dit au ministre de Prusse : « Vous nous remercierez un jour de ce que nous vous avons ouvert le chemin. » Moins de six ans après que Lamoricière eut succombé dans le guet-apens de Castelfidardo, la Prusse déclara la guerre à l'Autriche, alors favo-
i. Le but de la maçonnerie cosmopolite est d'établir la République universelle ou « l'Etat de l'humanité ». Pour atteindre ce but elle doit sacrifier l'une après l'autre toutes les nationalités.
Combien déjà d'Etats indépendants, d'autonomies séculaires ont disparu, grâce à l'ascendant qu'elle a pris dans la politique générale du monde. Pour se débarrasser des petits Etats, elle a proclamé le principe des nationalités ; et à l'abri de ce principe, elle a envenimé partout les questions nationales pour les exploiter ; elle corrompt les mouvements nationaux les plus purs, comme elle fit en Pologne en 1830 et en 1863 et en Irlande en 1881. Elle a exploité le sentiment patriotique des Italiens contre l'Autriche, puis contre le pouvoir temporel des Papes et les souverainetés de la Péninsule ; elle agit de même en Allemagne.
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rable à la France. Sept jours suffirent pour l'écraser à Sadowa, ce qui permit à la Prusse d'expulser de l'Allemagne son antagoniste, sa rivale vaincue, de forcer les autres royautés et principautés à venir se placer plus ou moins directement sous sa main, et de devenir elle-même la tête d'une nouvelle confédération germanique,devenue peu après l'empire d'Allemagne.
L'équilibre européen était rompu. A la place d'une Allemagne divisée en d'innombrables principautés et royaumes indépendants, se trouvait maintenant toute la Germanie, groupée autour d'une nation essentiellement militaire, qui avait affirmé en même temps que sa force, ses désirs illimités de conquête. Toutes les troupes allemandes, jusqu'alors disséminées et sans cohésion, s'empressèrent d'accepter la puissante organisation prussienne, formèrent un tout coordonné et n'attendirent qu'un signe pour se ruer sur la France.
Le 12 juillet 1868, dans un entretien avec son clergé, Mgr Pie appela l'attention sur ce qu'il voyait menacer la France et qui arriva en effet deux ans plus tard.
« Une nation tard venue, qui ne comptait pas parmi les Puissances de la chrétienté, et dont celle-ci a inconsidérément favorisé la naissance malgré les prévisions, les réclamations et les injonctions du Chef de la chrétienté, la Prusse s'étend et s'élève à vue d'œil. Après que nous avons suivi ses desseins en poursuivant à plaisir l'abaissement de notre plus naturelle et plus nécessaire alliée (l'Autriche), cette puissance ambitieuse reprend le rôle de l'ancien empire d'Allemagne, et, dès aujourd'hui, elle a conquis en Europe le rôle pondérateur qui n'avait depuis longtemps appartenu qu'à nous.
» Menacée de descendre au rang secondaire, la France hésite entre la guerre et la paix... En attendant, toutes les nations se mettent sur le pied de guerre formidable ; nos fabriques d'armes vomissent nuit et jour des engins de mort dont le perfectionnement est célèbre comme le prodige de la civilisation et du progrès moderne2. »
2. Dans ce même entretien, Mgr Pie annonça la catastrophe financière que les ambitions de la Prusse devaient amener et dont nous sommes actuellement les victimes : « La paix seule peut empêcher ou du moins retarder une autre catastrophe, je veux dire le plus effroyable désarroi financier, la plus colossale ruine de la fortune publique et des fortunes privées dont il eût jamais été mention dans l'histoire. Des valeurs incalculables qui ne reposaient
Lorsqu 'avait éclaté à tous les yeux le rude coup qu'avait porté à la France la bataille de Sadowa, les hommes les plus éclairés avaient insisté pour mobiliser l'armée. Mais, observe M. de la Gorce, « Napoléon III, par les tendances générales de son esprit, était plus disposé à favoriser la Prusse qu'à la haïr ; il ne haïssait aucun de ses voisins et à des degrés divers il servit tous les peuples,, excepté le sien. » Le prince Napoléon, bien placé près de l'Empereur pour favoriser les plans de la secte judéo-maçonnique, s'emprssa aussitôt de remettre à l'Empereur une note où il était dit : « ...Ceux qui voient dans Napoléon III non le modérateur de la Révolution, mais son chef éclairé, ceux-là seraient bien inquiets le jour où il entrerait dans une politique qui serait le renversement de la véritable grandeur et de la gloire de Napoléon III. » Le même prince disait, à quelques jours de distance, dans un dîner chez M. de Girardin : « Quel est le programme de la Révolution? c'est d'abord la lutte engagée contre le catholicisme, lutte qu'il faut poursuivre et clore... Or le premier obstacle à vaincre, c'est l'Autriche, le plus puissant appui de l'influence catholique dans le monde. La France impériale doit rester son ennemie ; elle doit être le soutien et l'amie de la Prusse, la patrie du grand Luther. L'Italie a la mission de renverser le catholicisme à Rome, comme la Prusse a pour mission de le détruire à Vienne » (Journal de Bruxelles).
L'Opinion nationale avait parlé dans le même sens dès le lendemain de la bataille de Sadowa :
Nous (la secte internationale), sommes pour l'amoindrissement de l'Autriche, parce que l'Autriche est une puissance catholique qui doit être supplantée par la Prusse, boulevard du protestantisme. Or, la mission de la Prusse est de protestantiser l'Europe, comme la mission de l'Italie est de détruire le pontificat romain.
La Liberté appuyait, elle aussi, la politique de la prédominance d'une Prusse protestante en Europe. Et le Siècle disait :
L'unité de l'Allemagne est comme l'unité de l'Italie le triomphe de la Révolution par l'abaissement des puissances catholiques et l'élévation des Puissances protestantes.
que sur des fictions disparaîtront comme la fumée au souffle de la première perturbation sociale ; et semblables 'aux héritiers du prodigue qui a escompté l'avenir, les populations appauvries n'hériteront pour longtemps que d'emprunts â solder et de privations à endurer.
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Souverain arbitre de l'Europe en 1856, et encore après Villafranca, dont les stipulations fermement maintenues eussent arrêté la Révolution, la France parut aux yeux de l'Europe avoir été jouée par Bismarck. Elle se vit atteinte dans sa considération aussi bien que dans la place qu'elle occupait dans l'équilibre européen. L'opinion générale était que la. Prusse avait fait des promesses avant d'entreprendre la campagne de 1866 et que la France avait eu des espérances. On se disait que de même que Nice et la Savoie avaient été le prix de la campagne de 1859, les provinces rhénanes et la Belgique seraient la compensation de la formation de l'empire prussien.
De fait, Napoléon pour pallier sa faute, engagea la politique des compensations que Bismarck appela la politique des pourboires... c'est de l'annexion de la Belgique qu'il fut d'abord question, puis de celle du Luxembourg. Au moment où nous allions porter la main sur cette province, elle nous fut ravie par la Prusse arrogante et par la Hollande apeurée.
De là naquirent des complications qui auraient amené quatre ans plus tôt la guerre de 1870, sans l'intervention des Puissances européennes qui, dans la Conférence de Londres, déclarèrent le grand duché Etat neutre. La question allemande n'en resta pas moins, pour la France, un sujet fécond de préoccupations. Dans la séance du 18 novembre 1867, Napoléon III s'en fit l'écho en disant aux Sénateurs et aux Députés : « De vagues inquiétudes sont venues affecter l'esprit public en Europe... On a répandu cette croyance que toute modification dans le régime intérieur de l'Allemagne devait être une cause de conflit... Il faut accepter franchement les changements survenus de l'autre côté du Rhin, proclamer que, tant que nos intérêts et notre dignité ne seront pas menacés, nous ne nous mêlerons pas des transformations qui s'opèrent par le vœu des populations ».
Les inquiétudes ne cessèrent point et l'Empire se vit obligé, en 1868, de se donner une armée de 1.200.000 hommes pour se sauvegarder contre ses propres théories des nationalités et des grandes agglomérations. En vertu de cette loi, tous les Français en état de porter les armes et ne jouissant d'aucun motif d'exception, étaient appelés au service militaire, incorporés, les uns dans l'armée active, les autres dans la réserve. Sur ces entrefaites était arrivé de Berlin un rapport de notre attaché mili-
taire signalant l'établissement du système militaire prussien dans les provinces annexées et dans toute la Confédération du Nord.
C'est alors qu'éclata en Espagne la Révolution qui détrôna la reine Isabelle. Cette nation resta sans gouvernement régulier jusqu'au 6 juin 1869, jour où les Cortès convoquées par le gouvernement provisoire et élues dans des conditions de violence et de désordre, se réunirent. Elles prononcèrent que ce la forme du gouvernement espagnol est la monarchie », article 33. L'article 32 avait consacré la souveraineté du peuple : c< Tous les pouvoirs émanent de la nation ». A une monarchie, il faut un roi : notre ambassadeur à Berlin annonça à Paris que des négociations étaient ouvertes pour offrir la couronne au prince de Hohenzollern, cousin du roi Guillaume. Napoléon III s'opposa à cette candidature. Le 4 juillet 1870, le télégraphe annonça que ce tous les ministres d'Espagne se réunissaient à la Grangia pour discuter la candidature du prince Léopold de Hohenzollern, qui accepte l'offre qui lui a été faite de la couronne d'Espagne ». Le lendemain, le duc de Gramont, ministre des Affaires étrangères, interpellé, fit une réponse dont les diplomates dirent qu'elle faisait courir le risque d'engager la fierté de l'Allemagne aussi bien que celle de l'Espagne. M. de Gramont, loin de se montrer plus modéré, voulut que le roi de Prusse approuvât explicitement la renonciation du prince Léopold. Celui-ci répondit que s'il avait autorisé le prince à recueillir la proposition du cabinet de Madrid, il l'avait fait comme chef de famille et nullement comme souverain ; il laissait donc toute liberté d'action à son cousin, soit pour accepter, soit pour refuser la candidature. Le 12 juillet, l'ambassadeur d'Espagne à Paris annonça au nom de son gouvernement que le prince Léopold avait renoncé lui-même au trône espagnol. L'esprit public, surexcité par les journaux, regarda cette solution comme insuffisante, et le Corps législatif et le Sénat lui-même partagèrent cette manière de voir. Le gouvernement exigea du roi de Prusse une participation quelconque à la renonciation du Prince. M. Benedetti exposa au Roi lui-même les demandes du cabinet français. Il n'y avait qu'à attendre la réponse, lorsque notre ambassadeur demanda une nouvelle audience. Le Roi fit répondre qu'il ne saurait reprendre une
discussion suffisamment débattue. M. de Bismarck se servit de cet incident, après l'avoir dénaturé, pour mettre le feu aux poudres. Un journal semi-officiel de Berlin annonça que le roi Guillaume avait formellement refusé de recevoir l'ambassadeur français, et le ministre prussien adressa cette nouvelle à tous ses agents à l'étranger. Cette dépêche provoqua l'explosion désirée.