L. Veuillot
Encouragé par d'Arnim, Victor-Emmanuel prépare le siège de Rome. — Le baiser de Judas. — Belle attitude des Romains la veille du siège. — Les Romains ne se laissent point soulever.
— Le même jour, siège de Rome et siège de Paris. — Conduite du ministre de la Prusse à Rome. — Brèche de la porte Pie. Ordre de Pie IX de capituler. — Les zouaves saluent Pie IX. Pie IX les bénit. — Ils se mettent au service de la France.
— Leurs exploits.
« Quand l'Agneau eut ouvert le septième sceau, dit saint Jean dans son Apocalypse, il se fit dans le ciel un silence d'environ une demi-heure. » Ce court silence, la victoire de Mentana le fit régner à Rome, en Italie et dans le monde, de sorte que le concile du Vatican, officiellement annoncé par Pie IX le 29 juin 1867, avec une confiance en la toute-puissance de Dieu, inconcevable h la sagesse humaine, put s'ouvrir au jour marqué. A peine l'infaillibilité pontificale, que la sagesse divine avait surtout en vue, à l'approche des assauts plus terribles que l'en-
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fer se proposait de livrer à l'Eglise, eut-elle été définie et promulguée, que se déchaîna la tempête qui devait ravager la France, bouleverser l'Europe et permettre à la Révolution d'établir son siège à Rome à côté de celui du Vicaire de Jésus- Christ.
Après Mentana, les troupes françaises abandonnèrent successivement les postes qu'elles occupaient ; une division revint à Toulon et l'autre se concentra dans la province de Civita- Vecchia.
Le 11 février 1869, le ministre des armées de Sa Sainteté avait rétabli et organisé le corps des volontaires. Le 1er mars, le comité de Saint-Pierre de Paris adressait aux évêques de France un appel en faveur de l'armée pontificale. Le 20 janvier, VOsservatore romano avait donné la statistique de cette armée. Son effectif était de 16.334 hommes, dont 8.240 Italiens, 2.930 Français. Le 26 janvier, elle avait simulé une attaque et une défense de la ville de Rome, grandes manœuvres qui avaient obtenu un plein succès. Les troupes françaises laissées jusqu'à nouvel ordre à la garde de l'Etat pontifical, étaient commandées par le général Dumont, qui avait son quartier-général à Civita-Vecchia.
Les choses demeurèrent en cet état jusqu'au conflit entre la France et la Prusse.
Le 27 juillet, le ministre des Affaires étrangères en France annonça au Pape que l'Empereur, ayant besoin de toutes ses forces, se voyait dans la nécessité de rappeler le général Dumont et de retirer ses troupes de Civita-Vecchia.
L'ambassadeur de France, le marquis de Banneville, avant de prendre congé du Pape, demanda respectueusement à Pie IX s'il comptait défendre Rome dans le cas où les Italiens l'attaqueraient, ce Ma petite armée, répondit le Pape, ne soutiendra pas un siège, et, dans ce moment où les fleuves de la France sont teints de sang, le Pape ne veut pas que les eaux du Tibre soient rougies du sang de ses soldats ; mais je veux, ajouta-t-il d'une voix forte, que la violence du roi d'Italie soit constatée.:»
Le 4 et le 6 août, dates de nos premiers revers à Wissembourg, Wœrth et Reischoffen, le gouvernement de Napoléon III espérant décider l'Italie à envoyer une armée en France pour combattre l'invasion prussienne, donna l'ordre à la division de
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Civita-Vecchia de s'embarquer pour la France. Au lieu de venir à notre secours, l'Italie disposa aussitôt ses troupes poulies faire marcher sur Rome, au mépris de la foi jurée par la convention du 14 septembre. Le camp d'occupation dont l'effectif atteignait trente à quarante mille hommes, fut placé autour de ce qui restait de l'Etat pontifical. Le 20 août, M. Visconti- Venosta adressa aux représentants de Victor-Emmanuel à l'étranger une circulaire destinée à préparer les gouvernements et les peuples à une nouvelle et suprême invasion.
Le 25 août, fête de notre saint roi, Pie IX se rendit, selon son habitude, à Saint-Louis des Français, et là, il dit à notre ambassadeur : « M. le marquis, croyez que je prie Dieu de toute mon âme pour la France dont j'ai reçu tant de témoignages de dévouement. Croyez aussi que j'espère qu'elle aura de meilleures destinées après les jours d'épreuve. » Le 4 septembre, un gouvernement provisoire était proclamé à Paris. Il y avait dix ans, jour pour jour, que Napoléon III avait dit aux généraux de Victor-Emmanuel se disposant à envahir les Etats pontificaux : « Faites, mais faites vite. » La prise de Rome fut alors décidée.
Trois jours après la déchéance de Napoléon III, le 7 septembre, nouvelle dépêche aux Puissances, disant en substance : « Le Saint-Siège menace la sécurité de l'Italie, le roi Victor- Emmanuel a donc le droit de prendre des mesures pour sauver la vie et les propriétés de ses sujets. » Aucune protestation ne s'éleva de la part des gouvernements, l'Italie était donc libre d'agir. Elle fut même encouragée à l'action par M. d'Arnim, représentant de la Prusse près le Saint-Siège. Victor-Emmanuel, lui, adressait à Pie IX, le 10 septembre, neuf jours avant le siège de Rome par ses troupes, ce monument insigne de la plus basse hypocrisie.
« Bienheureux Père, disait le roi de Piémont, avec une affection de rils, avec une foi de catholique, avec une loyauté de roi, avec un sentiment d Italien, je m'adresse encore, comme j'eus à le faire autrefois, au cœur de votre Sainteté.
)> TTn orage plein de périls menace l'Europe. Le parti de la Révolution cosmopolite augmente de hardiesse et d'audace. Je sais, Très Saint Père, que la grandeur de votre Ame ne le céderait jamais à la grandeur des événements; mais moi. roi catholique et roi italien, et comme tel gardien et garant, par la divine Providence et par la volonté de la Nation, des destinées de tous les Italien^, je sens le devoir de prendre, en face de
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l'Europe et de la catholicité, la responsabilité du maintien de l'ordre dans la péninsule et de la sécurité du Saint-Siège.
» Or, Très Saint Père, l'état d'esprit des populations gouvernées par Votre Sainteté et la présence parmi elles de troupes étrangères venues de lieux divers avec des intentions diverses, sont un foyer d'agitation et de périls pour tous. Le hasard et l'effervescence des passions peuvent conduire à des violences et à une effusion de sang qu'il est de mon devoir, Très Saint Père, de prévenir et d'empêcher.
» Je vois l'inéluctable nécessité, pour la sécurité de l'Italie et du Saint- Siège, que nos troupes déjà préposées à la garde des frontières s'avancent et occupent les positions qui seront indispensables à la sécurité de Votre Sainteté et au maintien de l'ordre.
» Votre Sainteté ne voudra pas voir un acte hostile dans cette mesure de précaution. Mon gouvernement et mes forces se restreindront absolument à une action conservatrice et tutélaire des droits facilement conciliâmes des populations romaines avec l'inviolabilité du Souverain Pontife, et de son autorité spirituelle avec l'indépendance du Saint-Siège.
» Si Votre Sainteté, comme je n'en doute pas et comme son caractère sacré et la bonté de son âme me donnent le droit de l'espérer, est inspirée d'un désir, égal au mien, d'éviter tout conflit et d'échapper aux périls d'une violence (de ma part), elle pourra prendre avec le comte Ponza di Martino, qui lui remettra cette lettre et qui est muni des instructions opportunes par mon gouvernement, les accords qui pourront mieux conduire au but désiré.
» Que Votre Sainteté me permette d'espérer encore que le moment actuel, aussi solennel pour l'Italie que pour l'Eglise et pour la Papauté, rendra efficace l'esprit de bienveillance, qui n'a jamais pu s'éteindre dans votre cœur envers cette terre qui est aussi votre patrie, et les sentiments de conciliation que je me suis toujours étudié, avec une persévérance infatigable, à traduire en actes, afin que, tout en satisfaisant aux aspirations nationales, le chef de la catholicité, entouré du dévouement des populations italiennes, conservât sur les rives du Tibre un siège glorieux et .indépendant de toute souveraineté humaine.
» Votre Sainteté, en délivrant Rome de troupes étrangères, en l'enlevant au péril continuel d'être le champ de bataille des partis subversifs, aura accompli une oeuvre merveilleuse, rendu la paix à l'Eglise et montré à l'Europe, épouvantée par les horreurs de la guerre, comment on peut remporter des victoires immortelles par un acte de justice et par un seul mot d'affection.
» Je prie Votre Sainteté de vouloir bien m 'accorder sa bénédiction apostolique, et je renouvelle à Votre Sainteté l'expression des sentiments de mon profond respect. »
Pie IX ne fut pas surpris d'entendre Victor-Emmanuel lui dire qu'il s'emparerait de Rome si le Pape ne voulait pas la lui livrer ; mais il fut profondément affligé du ton de la lettre royale. Comme Jésus-Christ, il était trahi par un baiser. C'était en demandant sa bénédiction apostolique, c'était en protestant de son titre de roi catholique, tout dévoué aux intérêts de la religion et du Saint-Siège,, que le roi de la Révolution s'apprêtait à fouler aux pieds les droits les plus sacrés. « Voilà
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donc, murmura l'auguste Pontife, jusqu'où la Révolution a pu abaisser un prince de la maison de Savoie ! Il ne lui suffit pas de chasser les rois ou même de faire tomber leur tête sous le couteau; elle s'amuse à les déshonorer. »
Le comte de San Martino, qui avait été chargé de remettre cette lettre à Pie IX, balbutia quelques mots de' justification pour son maître, sa sincérité, les sérieuses garanties qu'il offrait pour l'indépendance du Saint-Siège : « Et qui me les garantira ces garanties? repartit Pie IX. Votre roi ne peut rien promettre. Votre roi n'est plus roi. Il dépend de son Parlement, qui aujourd'hui dépend des sociétés secrètes. »
Le messager, continuant son rôle hypocrite, osa mettre en avant les vœux de vingt-quatre millions d'hommes qui poussaient le roi à agir. « Vous mentez, Monsieur, s'écria Pie IX indigné; vous calomniez l'Italie! Sur ces vingt-quatre millions, vingt-trois me sont dévoués, m'aiment, me respectent et ne demandent qu'une chose, c'est que la Révolution nous laisse tranquilles, eux et moi. Il y a un million de malheureux que vous avez empoisonnés de fausses doctrines et de honteuses convoitises. Ce sont là les amis de votre roi, les fauteurs de ses ambitions, mais ils le précipiteront quand ils n'auront plus besoin de lui. Allez, Monsieur, je vous ferai parvenir ma réponse demain, je suis trop ému de douleur et d'indignation pour écrire en ce moment. » Et d'un geste, il congédia le comte qui, couvert de sueur,, traversa les salles du Vatican et se jeta dans sa voiture en blasphémant.
Pie IX, lui, descendit dans la basilique de Saint-Pierre et pria longuement devant le Saint-Sacrement, les bras étendus, absorbé dans de douloureuses réflexions. Puis ce fut à la Vierge des douleurs qu'il s'adressa devant la Madone de Michel-Ange. Le peuple ému l'avait suivi et répondit aux litanies que récita le Saint-Père.
Dans l'après-midi du même jour, Pie IX devait présider l'inauguration de la fontaine Acqua Pia sur îa place des Thermes de Dioclétien. Les Romains ont toujours été passionnés pous les belles eaux. Pie IX avait voulu leur en donner une de plus, en amenant sur la place des Thermes, en face du chemin de fer, au milieu d'un square élégant, une source magnifique et très abondante pour alimenter ce quartier de Rome, qui
n'était pas aussi pourvu que le reste de la ville. Une estrade avait été préparée pour le Pape et sa cour, pour le sénateur et les princes romains. Le peuple, qui avait envahi toute la place, poussa des cris d'enthousiasme à l'arrivée du Pape-Roi.
Le comte Ponza de Martino était au milieu de la foule. Il s'était fait précéder d'une assez généreuse distribution d'or piémontais, dans le but de troubler la fête par des acclamations au roi d'Italie. LTne société de jeunes gens l'apercevant, l'encercla pour l'obliger de rester jusqu'à la fin. Il put constater à loisir que Pie IX était bien là un père au milieu de ses enfants. Déjà s'avançaient vers la ville sainte les corps d'armée qui devaient, quelques jours plus tard, couvrir ces mêmes lieux d'une grêle de projectiles et arracher à ce pauvre peuple toute sa joie innocente. On prétend qu'en quittant cette place, M. Ponza maudit l'heure où il avait mis le pied à Rome et qu'on l'entendit dire : « C'était bien la peine de payer si cher pour assister à une telle ovation. »
Le lendemain, 11 septembre, Pie IX répondit à la lettré aussi insolente qu'hypocrite que venait de lui remettre le comte de San Martino. Il le fit dans les termes suivants :
« Sire, — le comte Ponza di San Martino m'a remis une lettre qu'il a plu à Votre Majesté de m'adresser ; mais elle n'est pas digne d'un fils affectueux qui se fait gloire de professer la foi catholique et s'honore d'une loyauté royale. Je n'entre pas dans les détails de la lettre même, pour ne pas renouveler la douleur qu'une première lecture m'a causée. Je bénis Dieu qui a souffert que Votre Majesté comblât d'amertume la dernière période de ma vie. Au reste, je ne puis admettre les demandes exprimées dans votre lettre, ni me rallier aux principes qu'elle renferme. J'invoque de nouveau Dieu et je remets entre ses mains ma propre cause, qui est entièrement la sienne. Je le prie d'accorder des grâces abondantes à Votre Majesté, de la délivrer de tout péril, et de lui faire part des miséricordes dont elle a besoin. »
Le 12, les restes du territoire du Pape étaient envahis de trois côtés à la fois par les généraux Cad orna, Bixio et Angioletti, ayant chacun vingt mille hommes sous leurs ordres.
Le 19, les trois corps d'armée commencèrent le siège de la
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capitale du monde chrétien, et le même jour les soldats prussiens commencèrent le siège de Paris.
La France avait trahi la mission qui lui avait été donnée au baptême de Clovis ; Dieu lui en demandait compte.
Aux premiers coups de canon, le Saint-Père se rendit à Saint- Jean de Latran, et malgré son grand âge, gravit à genoux les vingt-neuf marches de la Santa Scala consacrées par la Passion de l'Homme-Dieu. Arrivé au sommet, il se prosterna devant la chapelle des reliques et d'une voix pleine de larmes il adressa à Dieu une ardente prière. Elle ne fut pas exaucée sur l'heure pas plus que ne le fut celle de Jésus au jardin des Oliviers. Le divin Sauveur ressuscita trois jours après sa Passion et sa mort. La Papauté aura aussi sa Pâque au jour marqué par la sagesse divine.
Toutes les ruses, tous les artifices, tous les expédients auxquels recourut le général Cadorna pour jeter le désarroi parmi les assiégés et provoquer au sein de la foule un mouvement hostile à l'armée fidèle, échouèrent. C'est en vain également que le ministre de Prusse, le trop célèbre comte d'Arnim,, se livrant aux plus louches manèges, multiplia les allées et venues entre le camp italien et le Vatican et laissa s'accréditer les plus fausses rumeurs, comme s'il s'était assigné pour mission d'énerver la défense et d'affoler une population facilement inflammable. Aussi dénué de tact qu'insensible aux considérations du plus élémentaire respect, le représentant du roi Guillaume ne poussa-t-il pas l'inconvenance jusqu'à harceler le Pape de ses sommations ! Auprès du général Cadorna, d'Arnim semblait jouer un rôle encore plus étrange! Ses collègues l'accusèrent de renseigner le général Cadorna sur les ressources de la Ville-Eternelle, sur ses moyens défensifs et sur les dispositions stratégiques de l'armée pontificale.
Mais rien ne fit sortir les assiégés de la ligne du devoir. Le Piémont aurait voulu qu'une émeute, ou même moins qu'une émeute, une échauffourée, une simple bagarre, justifiât l'intervention des troupes royales ; ce spécieux prétexte fut refusé à Victor-Emmanuel. Personne ne bougea. Privé du concours des Romains, le chef de l'armée italienne dut se résigner «à se présenter aux portes de Rome, non comme un libérateur,, mais comme un ennemi.
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Le 19 septembre, marqué par l'apparition de la Vierge à la Salette, les soldats de Cadorna assiégèrent la capitale du monde chrétien, et les soldats prussiens commencèrent le siège de Paris. Les trois corps d'armée étaient réunis autour de Rome, Pie IX n'avait à leur opposer que dix à douze mille hommes. Le 17, d'Arnim, ministre de Prusse qui, pendant le Concile du Vatican, avait tramé dans l'ombre ses perfides excitations au schisme, avait convoqué le corps diplomatique pour lui faire signer une adresse au Saint-Père, le suppliant d'ouvrir les portes de Rome. En même temps, lui, ministre accrédité auprès du Pape, le trahissait indignement. Tous les journaux du temps ont constaté les signaux qu'il donnait au tir des canons piémontais et ses allées et venues dans le camp ennemi. Tous les ambassadeurs et ministres, M. Lefebvre de Béhaine, ministre de France en tête, repoussèrent énergiquement la proposition du ministre prussien qui avait dit à Florence : « La Prusse défendra l'Italie contre toute puissance qui voudrait lui disputer Rome. La Prusse victorieuse, qui dictera la paix, aura soin que la France ne moleste pas l'Italie à cause de Rome. » Ce danger était peu à craindre avec les hommes du 4 septembre; mais d'avance la Prusse encourageait les envahisseurs et prenait sous sa garde l'œuvre qu'ils allaient accomplir.
Le 19, le comte d'Arnim se rendit de nouveau chez le Saint- Père pour le presser de céder pacifiquement la Ville-Eternelle à l'envahisseur. L'occupation de Rome, disait le représentant de la Prusse, pouvait seule consolider le trône de Victor-Emmanuel, ébranlé par la Révolution ; si le roi ne donnait pas Rome pour capitale à l'Italie, les mazziniens proclameraient immédiatement la République et supprimeraient le pouvoir spirituel lui-même. Toute cette rhétorique se heurta au non possumus de Pie IX. Débarrassé du comte d'Arnim, le Souverain- Pontife écrivit la lettre suivante au général Kanzler :
« Monsieur le général, — Maintenant que l'on va consommer un grand sacrilège et la plus énorme injustice, maintenant que les troupes d'un roi catholique, sans provocation, sans même l'apparence d'un motif, assiègent la capitale du monde catholique, je sens d'abord le besoin de vous remercier, vous, Monsieur le général, et toutes nos troupes, de la conduite généreuse
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que vous avez tenue jusqu'à présent, de l'affection dont vous avez donné des preuves au Saint-Siège, et de votre volonté de vous consacrer entièrement à la défense de cette métropole.
» Que ces lignes restent comme un document solennel pour certifier la discipline, la loyauté et la valeur des troupes qui ont été au service de notre Saint-Siège. Quant à la durée de la défense, il est de mon devoir d'ordonner qu'elle consiste uniquement en une protestation constatant la violence, et rien de plus; c'est vous dire qu'on entamera, dès que la brèche sera ouverte, des négociations pour la reddition de la ville.
» Dans un moment où l'Europe déplore les très nombreuses victimes d'une guerre entre deux puissantes nations, on ne pourra jamais dire que le Vicaire de Jésus-Christ, quoique assailli, ait consenti à une grande effusion de sang. Notre cause est celle de Dieu, et nous mettons en lui toute notre confiance.
» Je vous bénis de cœur, Monsieur le général, et toutes nos troupes. ))
Cadorna avait résolu de bombarder la ville sur cinq points à la fois. La brèche fut pratiquée à la Porta Pia, malgré la défense héroïque des zouaves, et Cadorna donna l'ordre de lancer les colonnes d'assaut 2. Il était dix heures. Le Pape était entouré de tous les ambassadeurs et ministres des cours étrangères. Un officier d 'Etat-Major vint apporter de la part du général Kanzler la nouvelle que les brèches étaient praticables ; le corps diplomatique se retira et laissa le Saint-Père délibérer avec le cardinal Antonelli. Après quelques instants il fît appeler les ambassadeurs et ministres et leur adressa ces paroles :
2. Est-ce Cadorna ou son fils qui, en décembre 191 7, a présidé à la déroute des Italiens? Un député de Hauran au Parlement ottoman, l'Emir Chékeb Araland dit à ce sujet :
« L'armée italienne bat en retraite ; sa défaite prend de plus en plus la forme d'un vrai désastre ; en une quinzaine de jours elle a perdu plus de 270.000 prisonniers et 2.500 canons, sans compter les tués et les blessés. Une partie du Nord de l'Italie est envahie ; on évacue déjà Venise. L'effet de cette catastrophe a été si foudroyant en Italie et même en France, que les gouvernements de ces pays ont dû fermer complètement leurs frontières et que nous ne savons plus exactement ce qui se passe dans ces « pays-boîtes ».
» Les Alliés qui ont poussé l'Italie à la guerre sont accourus. Le Tintes promet un grand secours. Généraux et politiciens de France et d'Angleterre se réunissent à Rome pour délibérer sur la situation on ne peut plus grave de la « fidèle » alliée ; ça ressemble un peu au malade dont l'état est presque désespéré et pour lequel on consulte les sommités médicales de la ville. Eh bien ! nous ne le regrettons pas. Tous les gens qui regardent cette guerre et jugent la conduite de l'Italie déclarent que son sort était mérité. »
« Je viens de donner l'ordre de capituler. On ne pouvait plus se défendre sans répandre beaucoup de sang, ce que je ne veux pas. Ce n'est pas sur moi que je pleure, mais sur ces pauvres enfants qui sont venus me défendre comme leur Père. Vous vous occuperez chacun de ceux de votre pays. Je vous les recommande tous pour que vous les préserviez: des mauvais traitements dont d'autres eurent tant à souffrir, il y a quelques années ».
Aucune douleur ne fut épargnée aux défensurs du Saint- Siège. D'abord ils avaient vu tomber à leurs cotés, morts ou mortellement frappés, une centaine des leurs : le lieutenant Niel, les jambes broyées près de sa batterie ; le lieutenant Brondois, Burel frappés à mort ; Claudret, Sauvet, Desportes, L'Estourbeillon, Maurice de Giry, Duchet, Dammel, Crombez, Courtry. Puis après que le drapeau blanc eut été arboré, les vainqueurs, loin de saluer tant d'héroïsme, s'oublièrent jusqu'à l'invective, jusqu'à l'outrage, vis-à-vis des vaincus désarmés.
Le sacrilège forfait, préparé depuis si longtemps par les loges maçonniques, était accompli. Sénard, ambassadeur près de Victor-Emmanuel, des hommes qui achevaient la perte de la France, lui adressa cette note : « La convention de 1864 cesse virtuellement d'exister avec la proclamation de la République française. Je félicite le Roi au nom du gouvernement français et en mon nom personnel pour la délivrance de Rome et la consécration définitive de l'unité italienne. »
Les zouaves, qui avaient passé la nuit sous les colonnades de la place Saint-Pierre, se formèrent en carré à sept heures du matin sous les ordres du colonel Alet. Il leur fit alors présenter les armes et, élevant son épée, il cria : Vive Pie IX, pontife et roi ! Ce cri attira le Pape à la fenêtre de sa chambre, il se montra encore une fois à ses chers soldats. Debout, entouré de quelques prélats, il étendit les bras comme pour presser tous ses enfants sur son cœur, puis levant vers le ciel ses mains et ses regards, il prononça les paroles de la bénédiction.
Vive Pie IX ! répétèrent de nouveau tous les soldats. Les dragons et les artilleurs déchargèrent leurs carabines comme pour donner encore à leur roi une dernière salve d'honneur. On agitait les képis ; les uns présentaient les armes, les autres les
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élevaient fiévreusement ; tous les yeux étaient pleins de larmes.
Cette scène fut trop forte pour le cœur de Pie IX,, sa voix s'éteignit dans un sanglot et il tomba à moitié évanoui dans les bras de ceux qui l'entouraient.
Le corps entier des zouaves pontificaux voulait se retirer en France pour se mettre au service de notre pays, le 'gouvernement italien ne le permit pas ; les Français seuls purent gagner le sol de leur patrie envahi par les Allemands. On sait comment à Orléans, au Mans, à Loigny, ils illustrèrent la France de leurs exploits, sauvèrent l'honneur de leur pays et rirent admirer l'esprit qui les animait et qu'ils tenaient de leur éducation catholique 3 .
Le 20 octobre 1871, Pie IX publia la Bulle par laquelle il
3. Faut-il mettre en regard de la conduite des zouaves pontificaux, celle des Garibaldiens ? Le premier acte de Garibaldi arrivant en France fut une proclamation.
S 'adressant aux habitants de la Côte-d'Or, après les avoir exhortés à se lever en masse pour chasser l'envahisseur, il leur disait à la date du 25 janvier:
<( Il est inutile d'y penser, si vous prêtez confiance aux paroles du prêtre » qui n'a point de patrie et qui fait aujourd'hui la cour à Guillaume, le » nomme chef du Saint-Empire, chef de la devise antique : Trône et autel, » c'est-à-dire chef des imposteurs et des brigands.
» Inutile aussi d'écouter ces riches et ces puissants, dont la majeure partie, » énervés par vingt années de sybaritisme, et habitués à vivre dans le luxe » et la débauche, ont peur de voir leurs châteaux ruinés, et leur cantine mise » à sac par les insatiables soldats du Nord. Inutile ! ! »
C'était, en présence de l'ennemi, une odieuse excitation à la guerre civile.
Quant à se mettre en campagne, c'était le moindre de ses soucis, et M. de Freycinet, après avoir inutilement fait appel à son génie, devait encore, le 28, évoquer son « grand cœur » pour obtenir de lui la diversion désirée. Ce qu'il put obtenir se termina par le mouvement rétrograde qui abandonna Dijon à l'ennemi par la plus désordonnée des retraites.
Garibaldi n'était qu'un pauvre invalide de corps et d'esprit, qui se laissa dominer par son favori Bordone. En revanche, il ne voulut jamais se soumettre au gouvernement, qui eut la honte de n'employer jamais avec lui que le ton de la prière. Cependant le 16 novembre 1870, M. Challemel-Lacour, préfet de Lyon, eut le courage de télégraphier à Gambetta : « Veuillez donner ordre à tous les prétendus garibaldiens qui sont ici d'aller s'organiser ailleurs. Il faut à tout prix que Lyon soit purifié de cette engeance... Ils viennent d'assassiner deux hommes dans la même nuit. Lyon ne peut pas être plus longtemps leur lieu de rassemblement. Je demande qu'on m'en débarrasse. » Ce même jour, 16 novembre 1870, Garibaldi écrivit à M. Guemet une lettre qu'a fait connaître l'agence Havas d'après le Précurseur d'Anvers. Il y disait: « J'applaudis à la dynastie jusqu'à Sedan. Elle n'était pas voleuse alors, et l'humanité lui doit de nous avoir délivrés de ses plus grands ennemis: l'imposteur de Rome et son protecteur (Napoléon III) ».
Dans une autre lettre du 3 décembre 1872, que le journal italien la Riforma, s'est empressé de publier, il faisait encore cette profession de foi :
« Lorsqu'en 1870 je me rangeais sous le drapeau républicain de la France, j'obéissais à mes sentiments démocratiques, mais avec la douleur dans l'âme, devant combattre le noble peuple allemand. »
suspendait le concile du Vatican. Il a pris le temps de jeter un dernier regard sur cette société humaine subitement enveloppée de ténèbres et de faux. Il se demande ce qu'elle saura faire par sa propre sagesse pour échapper à la mort.
Pour ce qui est de la France, Lamartine écrivit le 10 mars 1848, à l'un de ses amis, une lettre qui fut publiée dans le Correspondant le 9 janvier 1861, alors que les trois complices, Napoléon, Victor-Emmanuel et Garibaldi s'appliquaient à leur œuvre aussi néfaste à la France qu'à l'Eglise : « Nous descendons doucement vers la cataracte du Niagara. Dans deux ans, sauve qui peut! Vous savez ma pensée sur V unité italienne prélude de V unité allemande, deux stupidités et deux trahisons en une, par des Français ». C'était cinq ans avant Sadowa que le Correspondant publiait cette lettre et neuf ans avant Sedan.
Tandis que Rome était ainsi envahie par l'armée piémontaise et les hordes de la Révolution, la France assistait, le 18 janvier 1871, à la chute de l'Empire et au couronnement, dans le palais de Louis XIV, du roi Guillaume comme empereur d'Allemagne. Cet empire devait être en apparence tempéré par une Diète et par des princes fédérés qui continueraient à se dire souverains; mais en réalité c'était une puissante monarchie militaire qui était constituée, s 'étendant du Niémen à la Moselle, des Alpes à la Baltique.
En 1872, M. le duc de Gramont, ancien ministre des Affaires étrangères de Napoléon III, publia un livre où il fit cet aveu : « Les événements de 1866 sont et restent la cause première de tous nos maux, de même que ceux de 1859 ont été le préambule de la. guerre prussienne. Il y a entre ces trois dates de 1859, 1866 et 1870 une corrélation manifeste qui n'échappe pas aux esprits sérieux. » A ces trois dates il faut désormais en ajouter une quatrième, 1914. C'est donc bien en 1852, dans l'appel fait au Piémont d'aller en Crimée joindre sa troupe aux armées de France et d'Angleterre, que fut mis en terre le germe de la plante qui devait porter les abominables fruits, dont l'éclosion jette aujourd'hui l'Europe et le monde dans un effroi toujours grandissant.
Monseigneur Guibert, étant encore archevêque de Tours, écrivit à M. Delangle, ministre de Napoléon III : ce La chute du Pouvoir temporel produira de telles perturbations que la
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Société en sera ébranlée pour un espace de temps dont personne ne peut prévoir la durée. »
Ni Guillaume, ni Bismarck n'avaient osé espérer un succès si grandiose. Leur ambition se trouva-t-elle satisfaite? Elle prit, au contraire, dans ce succès même, l'espoir et la volonté d'aller plus avant. L'Allemagne était unifiée, il fallait songer à faire