‹ Les pourquoi de la guerre mondiale (volume 2)Chapitre 28 sur 96 · CHAPITRE XIIL Le droit pontifical · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIIL Le droit pontifical

L'Eglise catholique est-elle capable de bien administrer et de bien gouverner ses sujets ? Il serait ridicule de discuter une telle question, la poser, c'est la résoudre. La puissance morale qui a civilisé le monde peut naturellemeut conduire un petit Etat. Ximénès, d'Amboise, Richelieu, Mazarin, Fleury sont des noms de ministres qu'aucun autre, sans exception, n'éclipsera jamais. Etre du clergé, cela seul, sans doute, ne donne pas la capacité administrative ; mais cela ne l'exclut pas. Qui dit clergé, dit classe nécessairement instruite, morale, décente, laborieuse, désintéressée : ce dont le monde a besoin pour être bien gouverné.

Granier de Cassagnac.

Attaques sous Pie VI, sous Pie VII, sous Pie IX. — C'est le grand crime du siècle dernier. — La destruction de ce droit fait crouler tous les autres. — C'est la source du cataclysme qui nous submerge. — Ou la restauration du droit ou la mort. — Le devoir des hommes d'État. — Actes qui montrent que les souverains en ont conscience. — Sauf Loubet. — Dans quel dessein l'Italie est-elle entrée dans « l'entente » ? Elle a préalablement exigé que le fait accompli soit maintenu et garanti. — Dieu a le pouvoir de ressusciter ce qui a été tué.

En 1797, Pie VI avait été contraint par le traité de Tolentino de sacrifier le Comtat Venaissin, le Bolonais, le Ferrarais, la Romagne annexés à la République cisalpine. La secte voulait davantage. Bientôt le général Berthier vint à Rome avec une armée y proclamer la République, arracher du Vatican Pie VI, âgé de plus de quatre-vingts ans, le traîner à Sienne, puis à

112 l'œuvre de NAPOLÉON III.

Florence et enfin à Valence où le Pontife mourut en 1799. Son successeur, Pie VII, proclamé à Vienne en 1801, fut ramené à Rome et rétabli dans sa souveraineté royale. Le projet de la secte antichrétienne avait échoué. Il fut repris en 1848. La République fut de nouveau proclamée à Rome et la royauté pontificale déclarée abolie à tout jamais. Pie IX, exilé à Gaëte, rentra aussi à Rome, et l'œuvre de Pépin et de Charlemagne fut de nouveau rétablie.

Napoléon III et Victor-Emmanuel s'y prirent pour la troisième fois et ce à quoi ils ont abouti, nous l'avons sous les yeux.

Comme cela avait été fait lors de l'annexion des Romagnes, de Parme, de Modène, de Naples, on demanda au peuple romain de ratifier par son vote l'exploit des criminels. Il le fut par les Piémontais introduits à Rome avec les soi-disants émigrés romains, rebut de toutes les villes de l'Italie, que quatre ou cinq trains avaient versés instantanément pour une ovation à laquelle l'Europe devait paraître croire. En attendant le plébiscite, ils se joignirent aux forçats que les libérateurs de la ville s'étaient hâtés de mettre en liberté. On compte jusqu'à quatre-vingts assassinats commis dans les premières heures par ces brigands qui, par une coquetterie nouvelle, se promenaient flans Rome avec leurs chaînes et leurs boulets qu'ils faisaient résonner sur le pavé des rues 1. Eût-il été accueilli par l'unani-

i. Un député juif, un personnage acquis au gouvernement, M. Arbib, fit en 1881 à la Chambre des députés italiens un aveu qui n'a pas été réfuté et qui montre que les plébiscites qui suivirent n'eurent pas plus de valeur que li- premier..

<( Le royaume d'Italie, cette gloire des libéraux, a dit le nouveau Balaam, n'est au fond qu'une usurpation et une mystification. Les plébiscites ont été accomplis sous le coup de la terreur, au milieu des troubles de la guerre. L'Italie vraie, l'Italie réelle est avec le Pape; elle souffre et espère avec lui. Voyez comme les églises sont remplies, tandis que les salles de vote demeurent désertes. Bien que vous n'ayez conféré le droit de vote qu'à un petit nombre de citoyens, ceux-là mêmes ne s'en servent pas. Ils croient que vous représentez un gouvernement transitoire condamné à disparaître. Interroge/ l'Italie réelle si vous en ave/ ]<• courage ; demandez à chacun son opinion, et l'Italie réelle vous dira qu'elle n'est pas avec vous, qu'elle ne pactise pas avec vous, qu'elle ne pactise pas avec la Révolution : en un mot qu'elle vous subit, mais ne vous accepte pas. »

Le Messager de l'Union protestante, a exprimé dans les termes suivants une pensée qui se rapproche de celle-ci :

« Quoique nous n'ayons aucune raison de nous faire les avocats du Pape, nous devons reconnaître que la question romaine n'a pas été résolue (.\u tout par l'invasion de la Porta Pia. Et nous partageons absolument l'opinion du Grentzboten, qui estime que l'occupation italienne d< Rome ne se conso-

LE ROYAUME D'iTALIE. 113

mité des Romains, le plébiscite ireût conféré aucun droit à Victor-Emmanuel .

« Le Pape ne peut pas être un prince italien, ni dépendre d'un prince italien ou d'une confédération italienne : il est ie Pape, dit Louis Veuillot. De même, le peuple italien ne peut pas se donner à un autre prince, ni faire parti d'une confédération quelconque, ni devenir un peuple italien ; il est le peuple romain, le peuple de saint Pierre, le peuple de Jésus-Christ. La paix, la liberté, la dignité du peuple chrétien répandu sur toute la terre exigent que le peuple romain conserve la constitution particulière qui lui est assignée pour remplir un rôle à part dans la famille humaine. Il n'a pas plus le droit de refuser ce service, les conditions, les honneurs et les charges de ce service, qu'un citoyen n'a le droit de refuser le service militaire ».

La coïncidence de la lutte dont la France était le théâtre favorisa l'inertie naturelle aux gouvernants qui ne firent rien en faveur du Pape et ne répondirent à la protestation du cardinal Antonelli que par des paroles évasives et sans portée. Leur devoir était tracé quand bien même les Romains eussent appelé les Piémontais et leur eussent ouvert spontanément les portes de la cité sainte.

Supposons, dit L. Vêuillot, un sol privilégié, où germerait une plante nécessaire au genre humain; et sur ce même sol, un peuple assez fou pour vouloir détruire la précieuse plante, sous prétexte qu'on vient de toutes parts la visiter et que les soins qu'exige sa culture le privent de certains avantages dont les autres peuples sont en possession, par exemple de faire la guerre à ses voisins et d'être envahi et rançonné par eux, d'entretenir des chambres, de soulever et d'apaiser des émeutes, de changer sans cesse de gouvernement et de lois, etc., etc., se ferait-on un grand scrupule de mettre garnison chez ce peuple insensé pour l'obliger à vivre en paix des tributs des autres nations ?

Or, îa papauté qui a son sol naturel a Rome et non ailleurs, est une plante dont le monde peut moins se passer que de quinquina ou de blé. »

M. Granier de Cassagnac a présenté les choses sous un autre

aspect.

« Sans les Papes et sans les richesses immenses que l'établissement de

lidera jamais au point de perdre son unique et véritable caractère : <c Celui d'un épisode qui, tôt ou tard, fera place à l'ancien ordre de choses. »

Cela est d'autant plus certain qu'aux premiers jours de l'invasion piémontaise, le 12 juillet 1862, un des chefs de la Franc-Maçonnerie italienne, le F.:. Petruceïli délia Gattene, a ainsi exprimé à la Chambre des députés de Turin, la pensée dernière de la secte: « La base granitique de la future politique de l'Italie doit être la guerre contre le catholicisme sur toute la superficie du globe. Nous devons combattre la prépondérance catholique dans le monde, partout et avec tous les moyens. »

Dieu a pu, en vue de l'exécution de ses desseins, laisser l'Italie et la secte, poursuivre la leur ; mais elles rencontreront au jour marqué le grain de sable sur lequel elles iront échouer.

Les Pourquoi de la Guerre mondiale. — II 8

114 l'œuvre de napoléon III.

la Papauté a attirées à Rome, l'ancienne ville des Césars, tant de fois brûlée et détruite, serait une vaste ruine et un cloaque pestilentiel. C'est l'argent de la catholicité qui a relevé les vieilles ruines de Rome et qui a édifié ses monuments ; ce sont les redevances régulières payées pendant des siècles sur la mutation des bénéfices, en Espagne, en Portugal, en Angleterre, en Allemagne, en France, au Mexique, au Pérou, qui ont payé les travaux de Bramante, de Michel-Ange, de Raphaël, de Bernin et de tant d'autres, qui ont formé les musées ».

De tout cela il ne fut tenu aucun compte. La secte antichrétienne dirigeait et commandait, elle fut obéie. M. Louis Thouvenel publia à Paris un livre intitulé : Le secret de V Empereur, contenant la correspondance privée de son père, ministre des Affaires étrangères de Napoléon III, avec les ambassadeurs français près du Saint-Siège et près de la reine d'Angleterre (du 4 janvier 1860 au 18 octobre 1862) à l'époque où s'accomplit l'œuvre principale de la révolution italienne. M. Thouvenel y reproche à Pie IX des plaintes contre Napoléon III. Mais il admet qu'il y eut un secret dans la politique du Bonaparte. Ce secret, d'après lui, venait des relations intimes de Louis Napoléon avec le parti libéral. Il eût pu mieux préciser et dire, s'il avait voulu parler ouvertement, avec le carbonarisme italien.

Dieu rétablira-t-il les choses dans l'état où elles étaient autrefois? On peut se demander s'il leur aurait laissé subir une si longue interruption, pendant laquelle toutes choses ont pris une nouvelle face, s'il n'avait le dessein d'assurer l'indépendance du Vicaire de Jésus-Christ par des moyens en rapport avec les temps nouveaux qui s'ouvrent pour le monde, moyens que sa sagesse infinie peut concevoir et que son infinie puissance peut réaliser. La destruction du pouvoir temporel de l'Eglise est le point capital du crime commis au siècle dernier : l'apostasie des nations. Nous avons vu que tous les Etats catholiques en ont été, les uns directement coupables, les autres complices. L'Europe entière a conspiré contre la souvraineté pontificale ; il était juste que l'Europe entière soit enveloppée dans la conflagration qui en est la suite. D'autant plus qu'en chaque nation, c'est plus ou moins la faute de tous, si le gouvernement a pu en son nom, commettre le crime. Les Parlements ont laissé faire, la Presse a applaudi Victor- Emmanuel après avoir poussé Napoléon, et l'opinion publique s'est montrée indifférente, là où elle n'était pas ouvertement favorable à l'œuvre impie que la secte voulait accomplir.

LE ROYAUME D'iTALIE. 115

Justifia est fundamentum regnorum, dit la Sainte Ecriture. Peut-on se figurer une injustice plus grande que la spoliation du Saint-Siège? Un droit, légitime en son principe comme nul autre, un droit consacré par une possession de dix siècles, un droit qui, aux yeux de deux cents millions d'hommes répandus sur toute la surface de la terre porte le sceau religieux, a pu être violé et il reste violé. Faut-il s'étonner que l'Europe en soit aujourd'hui réduite à chercher la sécurité de n'importe quel droit ? Tout devient la proie de la violence : les nations par les guerres les moins justifiées* les propriétés par les spoliations les plus criantes 2.

C'est l'autorité qui maintient le droit, et les détenteurs de l'autorité ont eux-mêmes violé le droit là où il était le plus sacré, le plus légitime, le plus ancien et le plus universellement reconnu qui fût, celui qui reposait sur la tête du Vicaire de Jésus-Christ ; et ceux qui n'ont point participé à cette violation, l'ont tolérée et en pratique sinon en paroles expresses, ont absous les usurpateurs et spoliateurs.

Par là, ils ont porté un coup mortel à leur autorité propre, bien plus à l'Autorité et au Droit sans lesquels ne peuvent être

2. Au moment où l'Angleterre jetait des yeux de convoitise sur les possessions africaines dont le Portugal était en possession depuis les XVIe et XVIIe siècles, le Movimento de Madrid exprima ces réflexions :

(( Qu'on se rappelle les origines de l'unité italienne ; qu'on examine quelle est la conduite du gouvernement de Humbert de Savoie envers le monarque le plus légitime du monde, le représentant le plus auguste du droit et de la justice. Et qu'on nous dise alors si l'Europe a autorité pour condamner la conduite de l'Angleterre envers le Portugal, alors qu'elle a donné son assentiment à ce crime abominable contre lequel proteste chaque jour la voix de ce vieillard, le Vicaire de Jésus-Christ.

» Quel droit est supérieur à celui que le Pape a de gouverner ses Etats ? N'importe-t-il pas au monde entier que la souveraineté du Pape soit intangible? Eh bien, si i'on a violé ce droit, si l'on a réduit cette souveraineté à la condition misérable d'une victime de sectaires tels que Crispi et la tourbe infâme des individus qui ont érigé une statue à Giordano Bruno, il n'y a pas lieu d'espérer qu'on respectera, les autres droits, les autres souverainetés. Quand une grande puissance aura une bonne occasion d'en dépouiller une autre petite, elle le fera sans aucun doute parce qu'il n'y a plus d'autre code de droit international que celui qu'on écrit avec la pointe de l'épée, ni d'autre source de justice que la raison humaine, indépendante de la raison divine.

» Nous nous proclamons civilisés ; nous prétendons être tolérants et respectueux envers tout le monde ; mais cela est un grand mensonge de notre état social : en réalité, nous sommes soumis à la législation politique de la barbarie.

» Ne dissimulons pas la vérité. Tant que le Pape n'occupe pas son trône, Gensériç pourrait n'être nullement déplacé parmi les rois de notre temps. Il ne ferait rien de plus que ce que le Piémont a fait contre le Souverain- Pontife, ou ce que l'Angleterre veut faire contre le Portugal. »

116 l'œuvre de NAPOLÉON III.

maintenus les liens et les rapports sociaux. Ainsi voyons-nous l'anarchie et la force brutale dresser la tête de toutes parts et précipiter l'Europe dans une barbarie et une anarchie telles que le monde n'en a point vu, la barbarie d'une guerre sans lois ni scrupules, l'anarchie dont la Russie donne l'exemple, qui menace de s'étendre à toutes les nations et de mettre sens dessus dessous tout l'ordre social.

Ne nous étonnons pas de ce que fait souffrir à l'Europe le forfait européen. L'attentat contre le Pape-roi, Vicaire de Jésus- Christ, est une aggravation* de celui commis contre Louis XVI. En la personne de l'oint, sacré lieutenant du Roi des rois, c'est la royauté de Jésus-Christ sur les nations que la Révolution a voulu frapper ; en la personne de Pie IX, dépouillé de sa souveraineté, c'est la souveraineté de Jésus-Christ sur le monde racheté et chrétiennement civilisé que la secte a voulu anéantir.

Au-dessus de ce péché de l'Europe, il n'y a que le péché d'Israël, le déïcide. Le Juif expie son crime depuis dix-neuf siècles. L'Europe n'est sous l'anathème que depuis cinq quarts de siècle, et déjà elle se sent périr. Du sein des cataclysmes on entend s'élever de partout le cri de l'universelle imploration, inspirée par l'universelle épouvante : la paix et le droit ! le droit et la paix !

Mais le droit, père de l'ordre, condition de toute paix, le droit pour chacun et pour tous, le droit en tout et partout ne peut être réintégré, maintenu et assuré que par le rétablissement au sommet de la chrétienté du droit premier, base et appui de tous les autres, enveloppant tous les autres de son rayonnement, les faisant tous participer à la dignité et à la vertu qu'il tient de son origine divine : le droit du Vicaire de Jésus- Christ.

C'est ce que n'ont point compris les souverains qui régnaient sur les peuples de l'Europe en 1870. On en a vu tyrannisés d'une part par la secte internationale, et ayant d'autre part le sentiment de l'ébranlement dont était atteint l'ordre social qu'ils avaient mission et droit de maintenir, poser des actes en continuelle contradiction, selon qu'une prudence peu sage les inclinait à droite ou à gauche : suivant Victor-Emmanuel de Turin à Florence, puis de Florence à Rome, reconnaissant l'un après l'autre le royaume d'Italie ; mais conseillant, peut-être

LE ROYAUME D'iTALIE. 117

même exigeant la loi dite des garanties, maintenant à Rome même leurs ambassades auprès du Saint-Siège, se pliant à toutes les formalités que le Pape exigeait d'eux avant de leur accorder audience, formalités qui attestaient et qui proclamaient devant le monde l'imprescriptibilité du droit pontifical3.

Le cardinal Jacobini put, dans sa note de 1892, se réclamer de ces faits en confirmation de la juridique souveraineté du Pape, même après l'occupation de ses Etats et de sa capitale. De fait, les nonces du Pape furent maintenus près des différentes cours et y conservèrent le rang qu'ils avaient avant 1870. Ce rang a été solennellement reconnu même aux représentants extraordinaires qui furent envoyés par le Pape au couronnement du tzar, au jubilé de la reine Victoria et au couronnement d'Edouard VII.

Lorsqu'on discuta au Parlement italien la loi des garanties, Mancini voulait que le Pape n'eût plus la faculté d'envoyer et de recevoir des ambassades, si ce n'est celles de caractère purement religieux ; sans cela, disait-il, nous viendrons à reconnaître au Pape le titre et le caractère de souverain politique. Mais, comme l'observa l'historien Scaduto, « pour introduire un pareil amendement, il eût fallu un Etat plus fort et plus solidement constitué que l'Italie ».

Qu'adviendra-t-il après la guerre? Les plus puissants souverains ont disparu dans la tourmente. Leurs actes de déférence et de velléité n'ont pu effacer la tache de leur complicité ou de leur adhésion au crime de Victor-Emmanuel et de Napoléon III ;

3. Les chefs d'Etat catholiques acceptèrent de ne point visiter à Rome le roi d'Italie. Les souverains d'Autriche, d'Espagne, de Portugal, de Saxe, de Bavière, de Belgique, se sont interdit même des visites de famille à Rome, n'ayant aucun caractère politique, afin de ne point se mettre dans l'obligation morale d'y saluer l'usurpateur. Les empereurs et rois des nations schismatiques eux-mêmes ont voulu, dans leur voyage à Rome, marquer leur intention de sauvegarder les droits du Saint-Siège. Ils ont eu pour cela, recours à cette combinaison : ils prenaient domicile à leur ambassade qui fait partie de leur territoire et de là ils se rendaient au Vatican, souvent dans des équipages qu'ils avaient amenés de leur pays, faisant ainsi au Pape une visite dans laquelle ils protestaient ignorer la présence à Rome de l'usurpateur. Ne pouvant faire céder sur ce point ni un empereur ni un roi, la Maçonnerie eut recours à M. Loubet qui, lui, n'avait rien du sens royal, n'étant point souverain de race et de sang, ne connaissant ni les devoirs de la souveraineté, ni ses responsabilités. Elle obtint de lui qu'il vînt saluer l'intrus dans Rome et dans un palais pontifical frappé d'interdit. C'était la préface d'un acte plus grave encore, la séparation de l'Eglise et de l'Etat.

118 l'œuvre de napoléon III.

tomme celui-ci, ils ont été emportés par les conséquences qui en furent la suite.

Pour ce qui est de la dynastie de Savoie, la guerre l'a élevée aux yeux du monde, et elle voit le royaume d'Italie se dilater de plus en plus et embrasser dans ses nouvelles frontières les contrées qu'elle prétendait être siennes.

Depuis des années, l'Italie avait lié son sort à celui de l'Allemagne et de l'Autriche, formant avec elles la Triplice. Quand la guerre éclata, au lieu de joindre ses armées à celles de ses alliées, elle se détacha et les tourna contre eux. Dans quelles intentions et pour quel but ? Sans doute celui de la secte et le sien.

Bien des fois la secte avait fait connaître ses exigences relativement à la loi des garanties et à tout ce que le Souverain Pontife a conservé des prérogatives royales. Tout cela, l'Italie et la secte veulent le faire disparaître. En preuve, qu'il suffise de rappeler le manifeste émané du Grand-Orient, le 2 juin 1911, à l'occasion de l'inauguration du monument Victor-Emmanuel ; il contenait le passage suivant :

« Italiens, préparez-vous à de grands événements, pour qu'enfin notre patrie soit définitivement libérée, et que disparaissent les dernières traces de ce pouvoir qui seul renie et déteste son unité et son indépendance ».

Ces grands événements ont commencé de se produire trois ans plus tard, et l'Italie s'est hâtée d'y prendre part.

Que la monarchie sarde le veuille ou ne le veuille point, il faut qu'elle obéisse à la secte et exécute ses volontés. Lorsqu'en 1886 il fut question de pourparlers entre le Roi dTtalie et le Pape, Adriano Lemmi, alors grand-maître du « Grande Oriente d'Italia », avait écrit au chef de cabinet une lettre qui en dit long sur l'influence que la secte exerce sur la politique italienne:

« Au président du conseil des ministres du royaume d'Italie,

» Au nom des francs-maçons italiens, j'exige que le gouvernement donne immédiatement des éclaircissements complets au sujet de sérieux symptômes d'un complot clérical contre la patrie, dont presque tous les journaux se sont occupés, ou bien que ce complot soit réprimé avec la dernière rigueur. En attendant, je déclare que les Lo^res maçonniques auront toujours soin de maintenir la conscience populaire en éveil, et de la prémunir contre les menées du Vatican.

» Rome, le 17 février 1886.

» Le Grand-Maître :

» Adriano LEMMI ».

LE ROYAUME D'iTALIE. 119

C'est sans doute à une injonction semblable que l'Italie a obéi en 1915 en exécutant sa volte-face.

Le 25 janvier 1916, la Gazette de Cologne a fait connaître que le gouvernement italien, au moment de s'engager dans la guerre actuelle, a mis pour condition à la convention de Londres que la Quadruple Entente s'engagerait à ne pas remettre en jeu la question romaine. La Gazette faisait connaître en même temps que les milieux francs-maçons et anti-cléricaux d'Italie se préparaient à lancer la populaoe contre le Vatican, qui, disaient- ils, a osé espérer qu'avec l'aide des Puissances centrales, ses protestations contre l'unité italienne allaient avoir leur effet 4.

La Gazette de Cologne faisait suivre cette information de

ces observations :

« On sait par . expérience qu'il n'est pas difficile d'entraîner la populace romaine à des excès, même contre la Papauté ; et quant à ce qui concerne la convention de septembre, les perspectives d'une révision de la loi des garanties et de toute la question romaine, au moment du futur congrès de la paix, ne semblent pas brillantes ; puisqu'on sait d'avance que la France, l'Angleterre, l'Italie et la Russie seront contre ; que d'autre part, la Turquie, la Bulgarie, les Etats neutres du Nord sont indifférents ; et qu'enfin les Puissances centrales se trouveront obligées de reconnaître que, pendant quarante-cinq ans, elles n'ont rien trouvé à objecter contre la loi des garanties pas plus que contre la chute du pouvoir temporel de la Papauté ».

Ainsi donc, d'après la Gazette de Cologne, la secte était décidée à soulever la populace, à faire une révolution si le gouvernement italien ne se décidait point à se lancer dans la mêlée ; elle connaissait assez les dispositions de l'Entente pour n'avoir point à craindre après la guerre une motion en faveur d'une restauration quelconque de la souveraineté pontificale. Dès lors elle n'hésitait pas à faire courir à l'Italie les chances d'une guerre qui pouvait l'élever, la grandir, avancer les destinées qu'elle lui a promises par la voix de Mazzini avant même qu'elle lui eût fait obtenir Rome comme capitale : « Rome, disait-il, doit commander au monde ; d'abord ce fut la Rome des Césars, puis la Rome des Papes ; dans l'avenir ce sera la troisième Rome, la Rome du peuple ; elle s'élèvera sur les ruines du catholicisme et deviendra la capitale de la République Européenne. »

4. Personne n'ignore que depuis l'occupation de Rome par les Piémontais, la population de Rome, noyée dans un afflux d'étrangers, n'est plus ce qu'elle était au temps des Papes.

120 l'œuvre de NAPOLÉON III.

Les agrandissements de territoire obtenus par cette guerre paraissent être dans la pensée de la secte un acheminement de la Rome révolutionnaire vers ce terme de son ambition? la fin de la dynastie de Savoie ° et l'anéantissement des espérances des catholiques. Les disciples d'Emmaûs avaient espéré le rétablissement du royaume d'Israël. Ils avaient mis pour cela leur confiance en Jésus-Christ ; et Jésus-Christ était mort, d'une mort ignominieuse qui réduisait tout à l'impuissance et ne laissait place qu'à une amère déception. Et cependant au moment même où ils exprimèrent leur mécompte et leurs regrets « spe-

5. Saint François de Sales a fait cet éloge des ancêtres de Victor-Emmanuel : <( Les vertus de cette maison, autant que sa valeur incomparable et ses talents militaires furent admirés de toute l'Europe. » Un rapide coup d'œil jeté sur son histoire montrera combien cet éloge était mérité.

Le père de la dynastie, Humbert aux Blanches mains, ainsi appelé pour la pureté de ses mœurs et sa profonde piété, trace un premier sillon dans l'histoire de sa maison par ses libéralités envers l'Eglise.

Adélaïde de Suze, duchesse de Turin, paraît vers le milieu du XIe siècle. Le B. cardinal Pierre Damien la compare à Débora pour la sagesse de son gouvernement. Elle fut l'arbitre des souverains dans ce temps où de nombreux différends s'élevaient entre les puissances de l'Italie. A ce beau témoignage, saint Grégoire VII en ajoute un autre. Enumérant les monastères qu'elle avait érigés et dotés, les fondations religieuses qu'elle avait instituées et l'attachement inviolable qu'elle avait voué au Siège Apostolique, il lui décerne, par un bref, le glorieux titre de Fille de saint Pierre.

Amédée le Grand devient le sauveur de Rhodes. Il maintient dans la possession de cette île célèbre les chevaliers de Jérusalem et confond l'audace de la Porte Ottomane. Il immortalise son nom dans la devise qui est restée attachée aux armes de sa maison : F. E. R. T. Fortitudo ejus Rhodum tenuit ; ou, selon une autre version: Fœdere et Religione tenemur. On la voit encore sur les monnaies italiennes.

Amédée VIII, le Pacifique, surnommé le Salomon de son siècle, qui devint Pape sous le nom de Félix V, renonça à la tiare en 1449 pour mettre fin au schisme d'Occident. A l'époque de la Réforme, le- roi de Sardaigne dit à ceux de ses sujets qui s'étaient mis à la suite de Calvin : « Depuis bientôt » cinq ans, l'épée spirituelle, à ma grande consolation, a déjà arraché la » plupart d'entre vous aux égarements du protestantisme. Mais si elle ne » suffisait pas à vous ramener tous à la croyance de vos aïeux, sachez que » j'ai le pouvoir d'y suppléer. J'aimerais mieux n'avoir point de sujets que » d'en avoir qui vous ressemblent. »

Mais les siècles passés ne sont pas les seuls qui aient fourni de tels souverains à la maison de Savoie. Nous admirons dans les temps modernes un Charles-Emmanuel IV, prince vraiment grand dans le malheur. Son auguste compagne, Marie-Adélaïde-Clotilde de France, âme grande, femme d'une haute vertu, ne contribua pas peu à lui adoucir les peines de l'exil. Ses vertus héroïques porteront peut-être un jour le Ciel et le Vatican à joindre à son titre de Bienheuruse une plus brillante auréole. Charles-Emmanuel finit par abdiquer sa couronne d'épines, dont le poids, disait-il, était au-dessus de ses forces, et mourut dans un couvent de Jésuites, avec les sentiments de la plus parfaite piété.

Victor-Emmanuel Ier lui succéda dans l'exil et rencontra des ruines au lieu d'un trône. L'Eglise ajoutera un titre de plus à sa gloire en accordant les honneurs des autels à sa filin Christine, reine des Deux-Siciles, dont la cause de béatification est en cours.

LE ROYAUME D'iTALIE. 121

re bannis », leur espérance était réalisée, Je Rédempteur était sorti du tombeau, il était vivant et le royaume de Dieu allait s'établir et s'étendre à toute la terre. Sera-ce l'histoire de demain? Dieu veut-il faire aujourd'hui un ouvrage qui soit manifestement tout entier de sa main? Et est-ce pour c>ela que tout est réduit à l'impuissance et au désespoir jusqu'à ce que vienne le moment où il a résolu de se montrer, Lui, et d'agir? Infinie est sa sagesse, infinie est sa puissance. Il n'est pas tenu à rétablir les choses dans l'état où elles étaient. Il a d'autres moyens d'assurer l'indépendance de son Eglise et le libre exercice du ministère sacerdotal que celui fondé et établi par saint Léon et Charlemagne 6. Il peut même se servir pour

6. C'est à Rome qu'est le nœud de la question européenne, on peut dire la question mondiale. Que faut-il faire de Rome ? Que faut-il faire du Pape ? se sont demandé mille fois les hommes d'Etat, les politiciens et les journalistes. Cette question n'a cessé de se poser devant le monde. On ferait un livre si on voulait rappeler tous les fantastiques projets présentés depuis 1870 pour résoudre la question romaine. Ce fut d'abord Bismarck qui, au moment où il apprit l'entrée des Italiens au Quirinal, songea à offrir au Pape un asile à Cologne. D'autres proposèrent le transfert du Saint-Siège à Malte, à Corfou, aux Baléares, dans la principauté de Licbtenstein. Un Américain se rendit à Rome pour proposer la royauté des Açores. Ce n'est, disait-il, ni l'Europe ni l'Amérique.

En 1885 parut en Allemagne une brochure qui fit assez grand bruit. Elle avait pour titre : Le rétablissement du pouvoir temporel du Pape par le prince de Bismarck. L'auteur commençait par constater la nécessité de ce pouvoir. Mais comment le rétablir ? Le royaume d'Italie existe avec Rome pour capitale... Mais il y a la question d'Orient qui ne peut se prolonger indéfiniment. Quand elle prendra fin, « Constantinople, dit l'auteur de la brochure, ne doit appartenir à aucune des puissances de l'Europe ».

Que faire donc de Constantinople ? C'est bien simple : la donner au Pape, qui régnerait de là avec majesté sur tout le monde catholique et y serait, au besoin, protégé et défendu par le nouvel empire d'Autriche. L'auteur allemand de cette brochure, qui a été attribuée à l'inspiration de Bismarck, prévoyait la guerre actuelle et faisait espérer à l'allié de la Prusse qu'elle aurait pour conclusion la création d'un empire slave de l'Est, empire autrichien, différent par sa base de l'empire slave de Russie. Ne semble-t-il pas, disait la brochure allemande, que la Providence ait créé la situation actuelle et ses complications afin d'indiquer une solution de nature à satisfaire toutes les parties? On le voit, l'auteur ne présente pas la translation du Pape dans la nouvelle Rome comme une mesure provisoire. Il place sur là même ligne et met en parallèle le don fait au Pape du pouvoir temporel par Pépin et Charlemagne et le don de Constantinople que lui ferait l'Europe: « Les mêmes considérations politiques, dit-il, qui ont conduit jadis le roi des Francs à faire don à son allié, le Pape, de l'Etat pontifical, que lui-même n'eût pas pu conserver longtemps, ces

122 l'œuvre de napoléon iii.

l'exécution de son dessein de la Maison de Savoie, malgré l'indignité de ses derniers représentants. La chose a paru possible même aux Prussiens. Î/Adelsbladt, organe de la noblesse allemande, voyait cette possibilité lorsqu'il disait : ce Pour qu'un accord intervînt entre le Pape et la dynastie de Savoie, il faudrait que celle-ci commençât par se séparer du parti révolutionnaire qui l'a poussée à Rome. Si elle ne le fait pas, elle sera engloutie par lui 7. »

mêmes conditions amèneront l'empereur du nouvel empire byzantin à abandonner à la souveraineté de son allié, le Pape, Constantinople, qu'il ne pourrait pas réclamer pour lui-même. »

A ce beau projet, il n'y a qu'une réponse à faire, et que nous a con-. servée Pétrarque. In Pape d'Avignon manifesta son mécontentement de la conduite des Romains. Un de ses familiers se permit de lui donner le singulier conseil d'enlever à la ville de Rome la Papauté, et de la transférer à... Cahors. Le donneur de ce conseil était de cette ville. Le Pape se prit à rire et il lui dit : « Vous m'avez trompé ; je vous avais considéré jusqu'ici comme un homme de bon sens. Mais ne voyez-vous pas que le beau moyen que vous avez imaginé ferait de moi et de mes successeurs des évêques de Cahors, et que l'évêque de Rome serait le Pape ».

Depuis que cet Allemand a publié ses brochures les choses sont déjà tellement changées qu'il ne s'arrêterait sans doute plus au beau projet qu'il avait imaginé. Pour nous, catholiques, il reste ce qu'il est, impossible que la Papauté soit transférée hors de Rome. » Plusieurs fois les souverains pontifes durent s'éloio-ner de Rome, plusieurs habitèrent Avignon, Pie VII fut tenu captif à Fontainebleau. Pie IX dut se réfugier à Gaëte : chaque fois que les circonstances leur rendaient le séjour de leur capitale impossible. Mais toujours tout indiquait que leur domicile de droit était là, et le monde catholique tout entier l'entendait ainsi. Le droit humain parlait en même temps que le droit divin. Lui aussi a fait du Pape le roi de Rome. Il y a entre Rome et la Papauté une union qui ne peut être rompue, ayant été nouée de main divine.

7. Au lendemain de la guerre de 1914-1918, une Ligue Apostolique a été constituée en vue de préparer le retour de l'ordre social, fondé sur la loi chrétienne, Ligue de prières, de sacrifices et d'action. Le souverain pontife souhaite que tous les catholiques y adhèrent, et par l'exemple d'une vie publique et privée vraiment chrétienne, par leurs prières et leurs actions privées et publiques hâtent le moment où toutes les nations seront constituées sut les principes de l'ordre social chrétien.

Profitant de la réunion à Paris des représentants de tous les peuples pour élaborer la paix, cette ligue a commencé par faire parvenir : « Au roi d'Angleterre, au roi d'Espagne, au roi des Belges, à la reine de Hollande, aux Présidents de la République française, de la République des Etats- Unis, de la Confédération Suisse, à tous les chefs ou représentants des Nations présents à la Conférence une lettre où sont exposées les nécessités qui réclament l'indépendance de la Papauté pour qu'elle puisse exercer sa mission, o ... Les millions de catholiques répandus par le monde entier réclament nour leur Père commun des conditions telles

que son entière indépendance et liberté soient assurées par toutes les Nations où se trouvent des catholiques. Le Congrès de la paix sera une occasion unique de poser cet acte de Justice. Si on reconstitue la Pologne, la Bohême... etc.. parce que les aspirations de ces peuples réclament la reconstitution de leur Pays, pourquoi n'entendrait-on pas la voix des catholiques de l'univers entier demandant chacune à son Pays et à son gouvernement pour le Souverain Pontife les conditions nécessaires de sa liberté et de la leur. Pourquoi le Pape dont les fils sont répandus partout, ne serait-il pas admis, malgré tous les pactes, là où doit se débattre la grande question d'ordre moral : La Paix du monde... »

» Il est à craindre que si l'on ne met pas à la base des graves négociations qui vont avoir lieu, le Prince de la Paix, Jésus-Christ et son Vicaire, tous les calculs humains n'aboutissent qu'à d'amères déceptions. Pauvre humanité ! si elle est sans Jésus-Christ et sans Celui qui tient sa place. Voilà ce que professent des millions de catholiques. Peut-on ne pas tenir compte de leurs pensées et de leurs aspirations, quand on met ces aspirations à la base des traités qui vont se conclure ?

» C'est un vibrant appel que nous adressons aux Princes et aux Rois, aux Gouvernants, à quiconque jouit de quelque autorité dans l'univers. Rendez au Christ et à l'Eglise leur place dans la société et vous aurez la paix vraie, la seule qui soit durable, la seule qui puisse satisfaire l'homme.»

Ont signé entre autres notabilités : Dom Besse, de l'ordre de Saint Benoît ; le R. P. Edouard, de l'ordre de Saint-François; le chanoine Thiriet. directeur de la Bonne Nouvelle; M. François Veuillot . ; le chanoine Fonssagrives, directeur du Cercle du Luxembourg; Mgr Périer; l'abbé Yves de La Brière ; l'abbé de La Valette-Montbrun.

Le duc de La Roche-Guyon, le comte de Maupas, le comte Saint-Méleuc, M. Tastevin de Nouvel, président du Syndicat des journalistes français ; M. Maurice Brillant, secrétaire de rédaction du Correspondant ; M. Victor Bucaille, vice-président de la Jeunesse catholique; M. Alfred Poizat, M. Gabriel Aubray, M. Monval.

MM. Emmanuel Faure, comte de Rouvray, Joseph Ageorges, du comité directeur de l'Œuvre de Saint-Luc.

Page 1