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LES MORTS SUSPECTES

L'histoire est pleine de morts mystérieuses. A l'occasion de celle de Félix Faure, arrivée au moment où sa présence à la tête du gouvernement était un obstacle à la réhabilitation de Dreyfus, plusieurs journaux s'occupèrent de faire le relevé des morts mystérieuses arrivées de nos jours. Ils ont rappelé : 1° l'assassinat du duc de Beny, l'héritier futur du roi Charles X ; 2° la mort inattendue d'Alexandre Ier de Russie au moment de sa conversion au catholicisme; 3° l'assassinat du comte Rossi, ministre de Pie IX ; 4° celui de Garcia Moreno qui venait de consacrer au Sacré-Cœur la République de l'Equateur dont il était le représentant ; 5° celui de Ferdinand II, à la veille de l'entreprise garibaldienne en Italie x ; 6° la mort du comte de Chambord, sur laquelle les premiers médecins français et autrichiens se sont trompés et qui est restée une douloureuse énigme ; 7° la disparition de Gambetta qui a été aussi un mystère ; le docteur Lannelongue qui soigna la blessure du revolver, a déclaré qu'elle ne pouvait avoir aucun rapport avec le mal qui provoqua la mort du tribun. A toutes ces morts mystérieuses sont venues s'ajouter celles-ci :

1° Le 13 janvier 1886, le préfet de l'Eure, Jules Barrême,

i. Le 20 janvier 1859, tous le? journaux de Londres annoncèrent la mort de Ferdinand II, roi de Naples. Cette nouvelle était bien invraisemblable. Ferdinand II était âgé de quarante-neuf ans, dans toute la force de l'âge, d'une stature colossale et d'un tempérament exceptionnellement vigoureux. 11 venait de quitter sa capitale pour aller recevoir à Manfredonia sa belle-fille. Le 9 mars, il débarqua à Castellamare. Il apparut au peuple de Naples comme un moribond. A Naples et à la cour d'Autriche, le bruit s'accrédita que Ferdinand II avait été empoisonné pendant son voyage clans les Pouilles. « Ce qui est certain, dit M. Robinet de Cléry, c'est que tous les journaux de Londres avaient annoncé, dès le 20 janvier, sa mort, qui n'est survenue que le 23 mai.»

Cette mort était un événement considérable. L'expédition de Garibaldi en bicile se préparait ouvertement. Le roi Ferdinand, le roi Bombatore, suivant 1 expression de Cavour, eût été, pour cette entreprise, un adversaire autrement redoutable que son fils, âgé de vingt-trois ans, tenu jusque-là loin des affaires pub iques. Ferdinand II mort, Garibaldi pouvait sans crainte débarquer en Sicile, ht cette mort était annoncée quatre mois d'avance.

était tué d'un coup de revolver dans un compartiment de chemin de fer, entre les gares de Maisons et de Houilles. L'assassin est resté introuvable, bien qu'il ait laissé partout des traces de son passage et qu'il ait été vu par plusieurs personnes.

2° Jacques de Reinach disparut en 1893, au lendemain d'une importante entrevue avec MM. Clemenceau, Rouvier et Constans. Jacques de Reinach était, dans l'affaire de Panama, le corrupteur des républicains progressistes, comme Cornélius Hertz le fut des radicaux.

3° Le commandant d'Attel, qui assistait par ordre à la dégradation d'Alfred Dreyfus, au Champ-de-Mars, en 1894, et qui entendit, après la cérémonie, le capitaine Lebrun-Renault lui répéter les aveux du condamné : ce Si j'ai livré quelques documents sans importance, c'était pour en obtenir de plus importants », fut, peu de temps après, trouvé mort dans un compartiment de chemin de fer, sur la ligne du Nord, un peu avant Ermont. Il ne put jamais être établi à quel genre de mort avait succombé le commandant d'Attel.

4° On trouva aussi pendu à l'espagnolette d'une fenêtre, dans un hôtel borgne de la rive gauche, Lemercier-Picard... Ses pieds traînaient à terre ! Lemercier-Picard avait été agent du service des renseignements au Ministère de la Guerre, et avait eu l'imprudence de dire certaines choses, et laisser entendre qu'il en savait baucoup d'autres. Sa mort a mis fin à ses indiscrétions.

5° M. de Freycinet avait fait, à la tribune, une claire allusion aux fonds réunis en Europe, en Amérique et partout, pour soutenir le procès en révision et en réhabilitation de Dreyfus. La caisse internationale réunissait un certain nombre de millions, et M. Laurenceau, préfet du Nord, eut l'imprudence de déclarer publiquement qu'il possédait la preuve que des fonds avaient été réunis en Belgique pour la campagne dreyfusarde. Quelques jours après cette déclaration, M. Laurenceau quittait Lille pour aller rejoindre sa femme dans le Midi. Il eut l'imprudence de s'arrêter dans un hôtel en passant par Paris. Le lendemain matin, on le trouvait mort dans son lit.

6° M. Chaulin-Servinière, député, avocat et confident du capitaine Lebrun-Renault, trouvé mort sur la voie du chemin de fer, un peu avant la gare du Mans, où il devait descendre. H était tombé à contre-voie. Comment ? Personne n'a pu l'établir.

I h mystérieux compagnon de voyage, qui se trouvait seul avec lui dans son compartiment au départ de Paris, n'a jamais pu être retrouvé.

7° La mort du marquis de Mores fut une délivrance pour tant de gens, qu'on peut bien se demander si le coup n'était pas j) ré médité.

8° Mystérieuse aussi la mort tragique du colonel Henry à la suite de ses aveux au Ministre de la Guerre, Cavaignac. Mis au secret dans une cellule, il fut trouvé mort, le soir même, la gorge ouverte d'un « coup de rasoir ». Or, on visite toujours la « cantine » des officiers emprisonnés, et on ne leur laisse ni arme, ni couteau, ni rasoir.

9° et 10°. Le tirailleur algérien Bachir était l'ordonnance du colonel Sandherr, lorsque celui-ci occupait au Ministère de la Guerre les fonctions qui mêlaient son nom à l'affaire Dreyfus. Bachir passait aux yeux de bien des gens pour être renseigné sur beaucoup de choses. Il mourut, au début de la campagne révisionniste, dans les mêmes conditions que Gabriel Syveton, survenue en décembre 1904. C'était un homme de plume et un homme d'action. On le savait bien, et on le craignait. Il fut supprimé d'une façon détournée et habile, la veille de sa comparution aux assises où il devait faire des révélations écrasantes sur le rôle de la Franc-Maçonnerie.

11° Le 18 juillet 1905, on « suicidait» Arton. Il fut trouvé mort dans son lit, tué par un poison foudroyant, et n'ayant même pas laissé un mot d'adieu à sa famille. « Il n'avait eu que le temps de se retourner vers le mur. » On ne fit pas d'enquête judiciaire à propos d'Arton, mais le gouvernement fit apposer les scellés sur ses papiers, comme sur ceux d'un ambassadeur pouvant contenir des secrets d'Etat.

12° Signalons encore la mort plus récente d'Almereyda dans sa prison.

Hors de France on pouvait citer également nombre de morts inexpliquées.

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