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L'AFFAIRE DREYFUS

quaient aux parties vives de la défense nationale, quant à l'affaire ellemême, elle l'a toujours, dans son robuste bon sens, abandonnée à la justice qui possédait seule à ses yeux les éléments nécessaires pour la juger et la bien juger ».

Il est bon de rappeler l'opinion des divers ministres de la Guerre qui se sont succédé durant cette affaire.

Général Mercier. — Le capitaine Dreyfus a commis une trahison.

Général Billot. — Dreyfus, en mon âme et conscience de soldat et de chef de l'armée, Dreyfus est coupable, Dreyfus est un traître.

M. Cavaignac. — Je demeure convaincu de la culpabilité de Dreyfus et aussi résolu que précédemment à combattre la révision.

Général Zurlinden. — L'étude approfondie du dossier judiciaire de Dreyfus m'a trop convaincu de sa culpabilité pour que je puisse accepter, comme chef de l'armée, toute autre solution que celle du maintien intégral du jugement.

Général Chanoine. — Puisqu'on parlait tout à l'heure de cette affaire néfaste, devant laquelle mes prédécesseurs se sont retirés, je déclare que, respectueux de la chose jugée, j'ai le droit d'avoir une opinion : elle est la même que celle de mes prédécesseurs.

Cette affaire secoua non seulement l'Europe, mais le monde, grâce à la situation que les Juifs ont su prendre dans toutes les nations depuis leur émancipation par la Révolution. C'est qu'en effet, il s'agissait de tout autre chose que de la culpabilité ou de l'innocence d'un homme, fût-ce d'un Juif. C'était en réalité le premier acte de la tragédie dont la guerre mondiale fut le second. Avant d'attaquer la France dans son existence, il fallait la ruiner dans son honneur et briser sa force. Depuis vingt ans surtout, le gouvernement, la magistrature, les administrations, même les pouvoirs locaux, étaient recrutés dans les couches les plus infimes. L'armée, elle aussi, avait été atteinte, mais il y restait des sentiments de dignité, d'honneur et de -patriotisme qui se manifestaient trop souvent pour n'être pas redoutés. L'affaire Dreyfus devait, dans la pensée de ceux qui la sucitèrent et la poursuivirent durant douze ans, les éteindre. Mais l'intelligence, la noblesse d'âme, le courage civique de nos soldats, du plus haut grade au plus humble, éclatèrent aux yeux du monde, en même temps que les sollicitudes et le labeur qui avaient été dépensés pour la sauvegarde du pays. L'œuvre merveilleuse de défense nationale qui avait coûté trente années de travail et qui avait coûté à la France vingt-cinq milliards, était jetée à terre, par les secousses imprimées à l'Etat-major général.

En deux ans, de 1898 à 1900, les fonctions de chef de PEtat-

major avaient passé des mains du général de Boisdeffre à celles du général Renouard, des mains du général Renouard à celles du généra] Brault, des mains du général Brault à celles du général Delanne qui finit par donner sa démission pour se soustraire à l'obligation de prendre sous sa responsabilité les mesures que lui imposait le général André. S'il y a dans le gouvernement d'un peuple, un organisme qui doit être permanent, soustrait aux fluctuations de la politique, c'est bien l'Etat-major de l'armée, sur qui repose la sécurité du pays, de qui peut dépendre son existence même, car c'est lui qui, en cas de guerre, donne l'impulsion aux rouages si compliqués de la mobilisation générale.

Toujours pour la vengeance de Dreyfus, après l'Etat-major, les Conseils de guerre durent être immolés. En 1909, la loi qui régissait la justice militaire en France depuis le 9 juin 1857, fut annulée. Depuis cinquante ans, elle assurait dans des conditions satisfaisantes le maintien de la discipline. La nouvelle loi bouleversa de fond en comble le fonctionnement de la justice dans l'armée de terre et dans la marine, et elle fut trouvée si incohérente, qu'il fut aussitôt question de la refaire. Etait-ce pour l'améliorer? Non, mais pour livrer aux civils les causes militaires.

Enfin, le service des renseignements fut, lui aussi, démoli, ce qui tira du cœur du colonel Gaudron, devant le tribunal, ce cri de douleur : ce II ne reste plus rien de l'édifice construit pour notre sauvegarde, ni agent, ni argent, ni procédé, ni méthode. Monsieur le Président, je n'ai plus rien à dire. »

Après le procès, le service des renseignements, qui a une telle importance qu'en Allemagne c'est l'Empereur lui-même qui le préside fut donc, lui aussi, mis en pièces. Et par quoi le remplaça-t-on ?

Dès le 27 août 1899, on annonça « le rattachement au Ministère de l'Intérieur du service de police confié à l'Etat-major ». Le 5 septembre, le Ministre de la Guerre prescrivit la suppression du service des renseignements, bien que le capitaine François, qui appartenait à la section de statistique, lui eût adressé un rapport pour exposer le fonctionnement du bureau des renseignements, la nécessité de son maintien, les « énormes services » qu'il avait rendus et l'impossibilité où se trouvait la

Sûreté Générale de remplir pareille mission. Nos agents d'espionnage, disait-il, qui s'étaient confiés personnellement aux officiers, ne devaient pas consentir à s'aboucher avec le personnel de la Sûreté générale4.

Cette fonction fut néanmoins retirée à l'armée pour être confiée aux ce mouchards »..., et à leur tête le gouvernement mit M. Grunbach et M. Cavard, l'un et l'autre Juifs, et cousins par alliance de Dreyfus !

Enfin, suprême infamie, au moment le plus critique, alors que le sort de la France était sur le point de se décider, que les Allemands se renforçaient, se concentraient vers la Meuse et préparaient leur champ de bataille, la Chambre mettait le Ministre de la Guerre dans la nécessité de se retirer et M. Ribot, avec l'assentiment de M. Poincaré, oiïrait son portefeuille à M. Painlevé °, un dreyfusard des plus signalés qui s'empressa de l'accepter. Quel coup plus cruel pouvait être porté à notre armée, et quelle cause de découragement au cœur de la France, car les autres ministres, tout le gouvernement, en un mot, était de même qualité.

4. Ainsi donc, c'étaient ces braves policiers, ne possédant ni culture technique ni idées générales, bons primaires, excellents pour découvrir l'apache cambrioleur ou le souteneur des boulevards extérieurs qui étaient chargés de renseigner le gouvernement et le ministère de la Guerre sur les actes secrets de la puissance militaire et politique la plus redoutable et la mieux organisée que le monde ait connue jusqu'ici.

Résultat : tandis qu'en 1898, à la veille de l'affaire, nous arrivions à posséder copie, à Paris, des circulaires les plus confidentielles du cabinet militaire de l'empereur, trois semaines après qu'elles avaient été lancées de Berlin; en août 1914, notre généralissime Joffre n'avait à sa disposition que les renseignements douteux et incomplets fournis par la Sûreté. Il Croyait que les Allemands allaient commencer avec vingt-huit corps d'armée de première ligne, soit un million cinq cent mille hommes environ, au lieu de deux millions sept cent mille hommes présents sur leur front le 20 août ; il comptait sur douze cents pièces d'artillerie lourde seulement, tandis qu'ils en amenaient trois mille, et sur sept mille mitrailleuses, tandis qu'ils en avaient quarante mille disponibles. Ceci nous a été révélé par M. Buré, ancien chef de cabinet de M. Briand, dans le journal l'Eclair.

5. Le procès Caillaux a fait connaître le rôle joué pendant la guerre par ce ministre.

Note complémentaire,

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