‹ Les pourquoi de la guerre mondiale (volume 2)Chapitre 6 sur 96 · L. Veuillot · texte numérisé non relu

L. Veuillot

Le Piémont appelé à apporter son petit contingent aux Français et aux Anglais contre la Russie. — Pour qu'il puisse dire son mot après la victoire. — Cavour entendu au congrès. — Il y introduit la question italienne.

La guerre de 1854 entre la Russie d'une part, la France, l'Angleterre, la Turquie et le Piémont de l'autre, fut au point de vue du prétexte invoqué, nécessitée par la question d'Orient, que la Russie voulait résoudre à son avantage. Par là elle se présentait comme la suite de celles que nous avons vues s'échelonner du VIIIe siècle au XIXe, de Charles Martel à Charles X, de Poitiers à Alger. Mais il y avait chez ses auteurs une autre intention qui fut soigneusement cachée d'abord, qui ne fut révélée que peu à peu par les événements qui en furent la suite. La pensée de Palmerston, de Napoléon III et aussi de Victor- Emmanuel, était foncièrement anti-papale. Par ce caractère elle devint l'un des préludes, îe premier et le plus néfaste de la imerre de 1914.

Cette assertion demande à être justifiée.

Disons d'abord comment la France a été amenée à applaudir Napoléon, allant soutenir en Crimée la Turquie. Elle avait le sentiment du danger que la Russie faisait courir à l'Europe et au catholicisme. Une lutte de neuf siècles, depuis le pape Nicolas Ier qui excommunia Photius jusqu'à Sobieski, roi de Pologne qui détruisit sous les mure de Vienne la dernière grande armée des successeurs de Mahomet, n'avait point préparé l'Europe latine à voir d'un œil serein Constantinople redevenir le siège d'un empire anticatholique, qui, en se bâtissant une capitale sur la Neva, avait fait entendre qu'il entendait avoir des sujets à Constantinople comme il s'en était donné à Varsovie. Après avoir pris la Pologne et s'être mis à dévorer ce peuple catholique, rempart de la république chrétienne, le Czar portait ses regards vers Constantinople, pour de là, régner par le schisme grec sur tout l'Orient.

Approuvant cette guerre. Louis Veuillot disait dans son journal :

Nous espérons que la France, fût-elle seule dans le monde, se souviendra d'elle-même. Il n'est pas possible à la France d'ignorer que le schisme oriental croira n'avoir rien fait tant qu'il n'aura pas brisé l'épée de Clovis. Bientôt que Dieu lui offre une occasion de se rajeunir, de se purifier, la France se lèvera. Puisse-t-elle ne pas trop attendre ! Puisse-t-elle voir retremper avec elle toute l'Europe dans une de ces guerres vraiment justes, vraiment saintes qui relèvent les peuples et sauvent une dynastie. Le schisme grec, est l'islamisme de notre temps. Entre l'Europe et lui, puisse la France avoir encore une fois la gloire de creuser l'abîme ! Elle se sauvera elle-même et elle sera récompensée des peuples et de Dieu.

Cette guerre, si hautement appelée par ceux qui en ignoraient les dessous, fut ouverte un an plus tard. Dans le discours qu'il prononça à l'ouverture de la session de 1854, Napoléon III se montra résolu à l'entreprendre.

« La postérité le remerciera, dit encore Louis Veuillot, d'avoir vu les dangers dont la Russie menace la civilisation latine et de ne les avoir pas laissés grandir. Entrons donc avec confiance dans cette guerre. C'est une calamité sans doute, mais le succès de la politique russe eût été un désastre. L'empereur de Russie à Constantinople, ce ne serait pas la ruine de l'islamisme, ce serait la prépondérance assurée d'un anti-catholicisme bien autrement redoutable que ne l'est l'islamisme maintenant et ne le sera désormais ; ce serait le sabre de Mahomet dans la main de Photius 1.

i. L'empereur Nicolas avait renouvelé de nos jours les actes les plus odieux des persécuteurs païens. Ce prétendu protecteur des chrétiens d'Orient

Ainsi présentée, la guerre de Crimée fut accueillie par la France et son armée, et même par les peuples qui en étaient les spectateurs, comme marquée d'un caractère religieux. « Cette guerre vient de Dieu, » disait Mgr de Salinis dans un mandement. Un publiciste ajoutait :

« Malgré les efforts des diplomates français et anglais, le conflit sorti de la maison du prince Menchikoff a pris, aux yeux des populations chrétiennes de l'Orient, un caractère purement religieux. Le peuple musulman lui-même est un peu de cet avis. On pourrait après tout s'éloigner davantage de la vérité ».

Nous aurons à montrer à quel point on en était éloigné, et combien il importe à la Presse bien pensante de se montrer circonspecte j^our ne point se laisser illusionner par ceux qui ont intérêt à le faire.

L'armée était partie sur une flotte, décorée des images de la Sainte Vierge. Le premier général en chef était de Saint- Arnaud, excellent militaire, de nature chevaleresque. Sous la conduite du P. de Ravignan; il était revenu à la pratique ferme et même ardente des devoirs du chrétien. Il répondit au Père Jésuite qui lui demandait de donner des aumôniers à ses soldats : ce Comment avez-vous pu penser un instant que je négligerais d'entourer les braves soldats de l'armée d'Orient de tous les secours et de toutes les consolations de la religion ? )> Les troupes montraient des dispositions conformes à celles de leurs chefs. Les emblèmes religieux, les médailles de la Vierge, les scapulaires étaient répandus dans le camp et accueillis avec empressement. Le dévouement des Sœurs de charité fit éclater aux yeux des anglicans et des musulmans la vertu qui est le premier fruit de la foi catholique : la charité.

Le général de Saint-Arnaud mourut du choléra le 29 sep-

avait fait périr sous le fouet, avait enterré dans les neiges de la Sibérie, avait livré aux balles des montagnards du Caucase des milliers de martyrs ; le zèle de ses bourreaux avait fait apostasier des diocèses tout entiers.

La France disait au Czar : a Vous tenez sous l'oppression la plus dure quatorze millions de chrétiens catholiques ; la France ne peut tolérer plus longtemps leur supplice; qu'ils soient libérés par ma victoire! Hélas! ils ne le sont point encore ; et cela parce que la guerre de Crimée avait eu un autre motif que celui qui apparaissait aux yeux de L. Veuillot et qui était étalé aux yeux du monde catholique, — les articles de V Univers avaient été reproduits dans le Moniteur — qui ne pouvait alors être connu et que la guerre d'Italie a dévoilé lorsque ses conséquences se manifestèrent et que les secrets mobiles qui l'avaient fait déclarer furent découverts.

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tembre 1851 ". Il fut remplacé par le général Pélissier ; celui-ci choisit expressément, dans un sentiment de confiance en la Très Sainte Vierge le jour de sa Nativité pour l'assaut suprême à donner à la tour de Malakoff, qui était la principale défense de Sébastopol3. La largeur et la profondeur du fossé, la hauteur et l'escarpement des talus en rendirent l'ascension extrêmement difficile pour nos hommes ; mais enfin ils parvinrent sur le parapet, refoulèrent les Russes et le drapeau de France fut planté sur Malakoff pour ne plus en être arraché.

La France rendit grâces de sa victoire à la Vierge Immaculée. En face de l'antique cité du Puy se dresse un rocher presqu'à pic, haut -de 700 mètres, il parut être un piédestal posé par le Créateur lui-même pour recevoir l'image de la Reine de la France. Une souscription nationale fut ouverte. Trois cent mille francs furent offerts à l'artiste M. Bonnassieux, choisi entre cinquante-trois concurrents, pour son travail et l'achat du marbre du socle et de la matière de la statue que ce sommet devait porter. De quoi devait-elle être faite? « Demandez des canons à l'empereur, avait écrit le maréchal Pélissier devant

2. Il en avait ressenti les premières attaques le 24. 11 fut conduit à Balaklava au milieu des marques de sympathie de tous les soldats. Le 29 au matin, de la misérable chaumière où il venait de recevoir les derniers sacrements, Français et Anglais accourus dans un respectueux silence virent sortir le maréchal mourant, étendu sur un lit d'honneur recouvert d'un drapeau tricolore et porté par des marins ; tous les fronts se découvrirent et la foule émue l'accompagna jusqu'au Bertholîet ; une cabine avait été préparée sur la dunette, le navire largua ses amarres, et à 4 heures du soir, presque en vue de Sébastopol sous la dernière bénédiction du prêtre, l'âme du vainqueur de l'Aima quitta son enveloppe terrestre et s'envola vers Dieu.

3. «C'était en Crimée, en 1855 ; dans un dernier conseil de guerre, le général en chef avait décidé qu'un assaut suprême serait livré a Sébastopol, le 8 septembre. Après le conseil, un des généraux français, plus vaillant en face des Russes que contre le respect humain, vint trouver le futur duc de Malakoff et lui adressa de discrètes mais pressantes observations sur le choix de l'époque de l'assaut.

— <( Peut-être les Anglais, fanatiques adversaires du papisme, verraient-ils dans la désignation du 8 septembre, jour de la Nativité de la Mère de Dieu, une coïncidence préméditée frisant la dévotion. Peut-être serait-il bon de ne pas exposer l'armée française au reproche de bigoterie. >>

— « Laissez-moi donc tranquille ! répliqua avec sa vivacité naturelle le général Pélissier. Si les Anglais n'aiment pas la sainte Vierge, ce sont des imbéciles : voilà tout ! Un roi de Franc1 a consacré la monarchie à Marie ; je veux vouer spécialement l'armée française que je commande à cette bonne Madone! Ma date dévote est bien dûment choisie : l'assaut de Sébastopol aura lieu le jour de la Nativité de la sainte Vierge! »

Et Sébastopol fut pris le huit septembre.

Mgr Pavy, évêqtte d'Alger.

Sébastopol. Nous les prendrons ». Et la paix signée, Napoléon III donna à l'évêque du Puy deux cent trente canons, représentant cent cinquante mille kilogrammes d'airain. L'Enfant Jésus sur le bras de sa Mère, étend sur la France une main chargée de bénédictions. Douze archevêques ou évêques et cent vingt mille pèlerins assistèrent à l'inauguration de cet ex-voto de l'action de grâces.

Chaque fois que la France a trouvé ouverture pour manifester les sentiments de son âme foncièrement chrétienne, toujours ils ont éclaté. Mais depuis cinq quarts de siècle ses gouvernants n'ont cessé de mettre la main sur son cœur pour en réprimer les battements, pour en étouffer les vœux et les aspirations ; bien pis, ils n'ont cessé, avec plus ou moins de volonté, de ruse ou de violence à pervertir ces sentiments, à fausser ces vœux, à détourner ces aspirations. Depuis cinq quarts de siècle, la France n'a plus à sa tête l'autorité qui aime et qui dirige, qui soutient dans le bien et qui y encourage. A cette autorité chrétienne et paternelle, « nous lui avons coupé la tête », a dit Clemenceau dans son brutal langage. Le Père de famille n'est plus, et les mercenaires, les loups et les renards ont successivement pris la direction de notre vie sociale.

Les renards ne tardèrent pas à se montrer. Napoléon III et Palmerston avaient dit, en ouvrant la campagne de Crimée, qu'ils allaient au secours des chrétiens d'Orient. Mais, concertée entre eux, elle l'avait été en bien d'autres intentions.

Le gouvernement anglais, ayant définitivement rompu avec Louis-Philippe à cause des mariages espagnols, lord Palmerston, en qualité de chef du Grand-Orient maçonnique anglais, ouvrit des négociations avec le prince Louis-Napoléon qui résidait à Londres. La restauration napoléonienne en France fut négociée et les conditions en furent convenues dans des lettres échangées entre eux. Il paraît que les documents originaux de cette correspondance sont conservés aux archives du Grand- Orient. De ces pièces, il ressort que Napoléon aurait pris l'engagement, dès 1847, de ne pas avoir de politique française pour les questions extérieures, mais de suivre et servir partout et toujours les intérêts britanniques sur tous les points du globe, particulièrement dans FOrient. Guerre de Crimée, expédition de Chine, guerre d'Italie, Mexique, l'étude de toutes ces grandes

affaires fut abordée, discutée, stipulée dans les lettres de 1847 4.

La pensée secrète de Napoléon, de Victor-Emmanuel et de Palmerstbn commença à se manifester, du moins pour les clairvoyants, au congrès européen qui suivit la cessation des hostilités.

Le Piémont avait été appelé à être quatrième dans la coalition France, Angleterre, Turquie. Il n'y avait à cette participation aucun motif, aucune raison valable. Mais la part prise à l'expédition donnait à Napoléon III et à Palmerston un prétexte spécieux de faire entrer le ministre de Victor-Emmanuel, Cavour, au congrès où seraient réglées les conditions définitives de la paix.

La guerre de Crimée n'a jamais été bien expliquée dans ses origines, dit Claudio Jannet 5. Elle reste un mystère sous bien des rapports. Il est frappant de voir que, dès le 12 mars 1849, cette idée était mise en avant par un journal de la secte publié à Rome. Il préconisait une alliance entre la Turquie, l'Angleterre et la France contre la Russie. Ce fait si curieux est rapporté dans le Mémoire documentai de M. Mencacci, t. I, p. 85.

L'admission des Piémontais dans cette alliance était le côté le plus obscur de ce mystère. Le Piémont n'avait aucun intérêt à se liguer avec la Turquie contre la Russie. C'est Victor- Emmanuel qui, personnellement et malgré ses ministres, engagea sa petite troupe dans cette guerre. Par lui son pays, comme la France par Napoléon III, était mis au service de la secte internationale pour l'exécution de ses desseins mystérieux.

Dès le 6 juin 1853, Victor-Emmanuel faisait au duc de Guiche, ministre de France à Turin, des ouvertures très précises, qui aboutirent, six mois plus tard, au traité du 8 juin 1854. L'opinion publique fut préparée, et l'on apprit vers le milieu de décembre que le Piémont négociait avec la France et l'Angleterre un traité d'alliance, mettant une force de 15.000 hommes au service de la cause commune. Une note publiée dans le Moniteur du 12 juillet disait : « Associés dans la guerre, les gouvernements anglais, français, piémontais le seront encore dans les négociations, lorsque la paix sera conquise pat leurs armes. Dangers, honneurs, avantages, tout sera partagé. » On

4. Voir le volume ajouté à l'œuvre de M. Deschamps Les sociétés secrètes et la société, par Claudio Jannet. III. La Révolution italienne.

5. Les sociétés secrètes et la société, par M. Deschamps. III vol. Notes et documents recueillis par M. Claudio Jannet. Page 165.

verra combien furent minces les dangers qu'eut à courir le Piémont et quels avantages lui étaient secrètement assurés.

Il y eut des Français qui se tinrent en observation dès les premiers jours.

Entendant les battements de mains qui accompagnaient les drapeaux unis de la France, de l'Angleterre et du Piémont au rivage de la Crimée. Monseigneur Pie demandait de s'inquiéter et de prier. « Puisse, disait-il, le résultat définitif des longues luttes qui se préparent se résumer, avant la fin du siècle, dans ces deux lignes : l'Asie devenue chrétienne par le concours de toutes les Puissances de l'Europe, redevenues elles-mêmes catholiques sous le sceptre religieux du successeur de Pierre. » Les luttes ont succédé aux luttes. Sommes-nous à la dernière ? et sommes-nous près de voir l'Asie chrétienne et les Puissances européennes catholiques ?

Toutes les affaires de cette période, dit Claudio Jannet 6. ont été traitées par des conventions secrètes entre les principaux auteurs des événements. Presque constamment les documents diplomatiques, les notes ministérielles expriment le contraire de ce que préparaient Victor-Emmanuel, Napoléon III et Palmerston. Leur manière d'agir est celle d'hommes engagés dans les sociétés secrètes et qui ont à compter avec des éléments tout autres que ceux apparaissant sur la scène extérieure de la politique.

Après la paix entre la Russie et les Puissances coalisées, un congrès s'ouvrit à Paris sous la présidence du ministre des Affaires Etrangères de France, Walewski, pour régler les suites que comportait la victoire des alliés. De temps immémorial, tous les traités se stipulaient au nom de la Très Sainte Trinité. On fit à la Turquie ce plaisir de lui sacrifier cette croyance fondamentale de la chrétienté. On se contenta du nom de Dieu7.

L'expédition de Crimée avait été si bien dans la pensée de Napoléon III, une simple opération préliminaire, que, dans cette assemblée où les ministres des divers Etats avaient à rédiger

6. Lettre publiée par M. Deschamps, Les sociétés secrètes et la société, I. II, p. 261.

7. Une médaille commémorative fut gravée sur l'ordre de Napoléon III. Elle le représentait au milieu avec le mot Catholicisme au-dessus de sa tête ; à la droite, Victoria, reine d'Angleterre, avec le mot Protestantisme, au-dessus; puis, à gauche, le Sultan, et au-dessus : Mahométisme. Comme exergue, il v avait : Dieu les protège tous ! C'était une nouvelle manière de montrer l'Etat indifférent aux diverses religions et les mettant toutes sur le même pied.

32 l'œuvre de napoléon m.

L'instrument de paix, on commença la campagne révolutionnaire et diplomatique qui devait aboutir à la guerre d'Italie et à la constitution de l'unité italienne sous le sceptre de Victor-Emmanuel. Dès 1821, la maison de Savoie avait accepté le fruit empoisonné que les sociétés secrètes offrent aux princes et aux nations, fruit que la maison de Bourbon avait toujours repoussé, dont l'Angleterre se nourrissait et s'engraissait depuis deux siècles, et qui depuis, a fait « la grande Allemagne ». Comme le tentateur du Christ, la Révolution promet des royaumes à qui consent à l'adorer.

Avant d'aller plus loin, quelques mots sur la politique secrète de Napoléon s'imposent pour Finteîligence de ce qui va suivre.

Pendant tout son règne Napoléon III resta fidèle aux idées reçues et aux engagements pris dans les ventes des carbonari où sa jeunesse s'était écoulée. Il avait eu pour précepteur le fils du lieutenant de Robespierre, Lebas, et le philosophe Vieillard, deux athées. Il avait été initié à la haute Carbonara par Orsini, le père de celui qui devait lui rappeler par les bombes fulminantes le serment prêté dans cette initiation, de détruire le prîneipat romain et de mettre fin h l'Eglise catholique. Il avait écrit à Grégoire XVI, une lettre où il disait que « si le Pape renonçait au pouvoir temporel, il l'adorerait et que lui et ses amis deviendraient les plus chauds partisans de la vraie religion, purifiée par un grand pape ». En 1831, il avait pris rang parmi les insurgés contre le gouvernement pontifical. "L'Opinion nationale, organe de son cousin Jérôme, rappela ce premier attentat du futur empereur contre la Papauté au cours même de son règne.

L'Empereur décida que les ministres sardes seraient traités au congrès de la paix sur le même pied que les autres plénipotentiaires, malgré le sentiment contraire qui avait été exprimé. Dans des entretiens habilement recherchés, Cavour s'appliqua à capter la bienveillance des plénipotentiaires anglais et russes. Pour ce qui est des Prussiens, l'intimité entre eux et Cavour naquit bientôt, si elle n'existait déjà, de la similitude des convoitises et des situations. Les Prussiens avaient été admis au congrès par concession et sans motif.

M. de Cavour n'arrivait pas sans munitions.

M. Minghetti, ancien ministre de Pie IX en 1848, avait été invité à recueillir des documents établissant la situation malheureuse des Etats italiens et spécialement des Etats de l'Eglise, à rédiger une pétition contre le gouvernement pontifical, à recueillir le plus de signatures possible, et à rejoindre ensuite Cavour à Paris. Il y arriva dans les premiers jours de mai 1856 et il fit remettre sa note à l'Empereur. Le 27, cette note fut transformée en Mémorandum et remise aux plénipotentiaires. Le 31 mars, le traité fut signé. Tout semblait fini. Mais non, le 8 avril, nouvelle séance. On ne s'y occupa que de l'Italie. Lord Clarendon condamna la domination sacerdotale, flétrit et railla l'inepte despotisme du roi de Naples et des petits princes italiens.

A la fin, M. de Cavour, au nom sans doute des vingt-huit Sardes que l'armée piémontaise avait perdus à la bataille de Traktir 8, dénonça à son tour les vices du gouvernement pontifical, critiqua le régime des Légations et demanda qu'elles fussent pourvues d'institutions autonomes. M. Walewski, représentant de la France, vint à son aide. Il signala les conditions anormales dans lesquelles se trouvaient les Etats romains et émit un vœu en faveur de leur prochaine évacuation par les troupes françaises et autrichiennes. Tout cela fut dit en revendiquant pour l'Empereur le titre de fils aîné de l'Eglise9.

C'est ainsi que la question italienne fut introduite et posée au congrès des principales puissances européennes, délibérant, après la guerre de Crimée, sous les auspices de Napoléon III et en dépit de l'Autriche.

Cavour remit au congrès une note diplomatique. Elle soulevait la question 1° du détachement des Légations du domaine de Saint-Pierre, 2° de l'amnistie générale, 3° de la sécularisation de l'administration pontificale et de la substitution du code Napoléon aux lois qui régissaient les Etats du Pape 10.

8. C'est toute la perte que firent les Piémontais sur le champ de bataille durant cette guerre. Il faut y joindre 2.000 hommes enlevés par le choléra. Les pertes des Français s'élevaient à 95.000 hommes, celles des Anglais à 20.000.

9. Ne manquons pas de faire observer que l'ambassadeur d'Autriche objecta que le congrès n'avait pas été convoqué pour faire connaître à des souverains indépendants des vœux relatifs à leur organisation intérieure. (Correspondant, 25 juillet 1856, page 658.)

10. Ce qui fut réclamé au congrès de Paris comme l'une des conclusions

Les Pourquoi de la Guerre mondiale. — II 3

C'était demander : par V adoption du code Napoléon, l'anéantissement de l'ancienne propriété et d'une législation à laquelle président le nom de Dieu et l'esprit de l'Eglise; par Vamnistie générale, une deuxième prime d'encouragement aux carbonari ; et par la sécidarisation de l'administration, la laïcisation du gouvernement pontifical, alors qu'il était établi dans des relevés incontestables, rappelés par M. de Corcelles, que contre 6.836 fonctionnaires laïques, sans compter les officiers de l'armée, il n'y avait que 289 ecclésiastiques, y compris 179 chapelains de prison et 10 attachés au Vicariat. C'était enfin la reprise à nouveau de ce qu'avait voulu contre la Papauté, le Directoire, puis le Premier Empire; c'était la suite de la lettre à Edgar Ney. Au moyen de ce Mémorandum et de ses trois postulats, le pouvoir temporel des Papes devenait une question ouverte dans les cabinets européens et les parlements de France, d'Angleterre et du Piémont. On l'introduisit aussitôt dans les préoccupations du public par les journaux au service de la secte, qui déclamèrent à qui mieux mieux sur l'impopularité du gouvernement pontifical. Le Pape répondit à cette accusation par le voyage qu'il fît dans les Romagnes, la portion de ses Etats la plus calomniée au sujet de ses dispositions à l'égard du Pontife-Roi. Il y fut reçu par son peuple avec des transports d'enthousiasme, de vénération et d'amour.

Dès ce moment il ne pouvait plus y avoir de doute sur la suite des événements. Le protocole n'englobait pas seulement le Pape et Naples, mais Florence, Parme et Modène ; car il se

à donner à la guerre de Crimée. Napoléon I avait établi le code civil à Rome, dépouillée du suprême pontificat. En 1814, avant que le prisonnier de Fontainebleau lui fût arraché, il le laissa reprendre la route de ses Etats. Pie VII s'en allait à petites journées. Une proclamation affichée par son ordre à Rome et annonçant son retour, portait entre autres réformes projetées : Le code civil est aboli à jamais ! En 1848, le successeur de Bonaparte écrivit à son ami Edgard Ney : Etablissez le code civil à Rome !

« Qu'est-ce donc que le code civil, demande un savant juriste, M. Coquille, sinon le code de la révolution, le code de l'instabilité des familles et des fortunes? Par son système de division forcée substitué au principe d'indivision dans les intérêts, il sapait par la base toutes les confréries et corporations sur qui reposait le gouvernement civil des Etats de l'Eglise.

Les Papes gouvernaient facilement parce qu'ils avaient peu à gouverner et que le peuple catholique se gouvernait lui-même dans ses confréries et corporations. Ces cadres de la vie populaire brisés, il restait un peuple sans direction, livré à l'incertitude de l'existence, accessible à toutes les suggestions du dehors, en proie «à l'action des sociétés secrètes. Là ont commencé les difficultés du gouvernement papal.

servait des mots : les gouvernements de la péninsule italienne. Aussi, le 11 avril 1856, M. de Bunsen, ministre de Prusse à Londres, écrivit à M. Colden :

Que Dieu soit béni du retour de la paix ! Mais partout on ne la regarde que comme la fin de la première guerre punique, c'est-à-dire cosaque, Le théâtre de la seconde sera l'Italie. Je suis sûr que Napoléon s'y est décidé déjà.

Depuis cette époque, tout le travail politique et diplomatique a eu pour objet de détruire la puissance temporelle du Saint- Père, d'amener le Pape à se dépouiller lui-même, de préparer les peuples à voir tranquillement cet événement s'accomplir par la force, s'il le fallait. Le terrain étant ainsi préparé, le Piémont ne tarda point à obliger l'Autriche à le menacer. La France prit fait et cause pour le subalpin et Napoléon III entra en campagne.

Mais, entretemps, il avait fait avec l'Impératrice un pèlerinage en Bretagne, à Sainte-Anne d'Auray, où il se trouva le jour de sa fête, 15 août 1858. L'un et l'autre y communièrent ; et le 20, à la suite d'un banquet officiel offert par la ville de Rennes, l'Empereur prononça un discours où il dit : « Il était dans mes sympathies de me trouver au milieu du peuple breton qui est, avant tout, monarchique, catholique et soldat... Que, tout en hâtant sa marche dans les voies de la civilisation, il conserve intacte la tradition des nobles sentiments qui l'ont distingué depuis des siècles. »

Cet acte, ces paroles endormirent les craintes qu'avait fait naître dans le cœur des catholiques la tournure qu'avait prise le congrès de Paris. Louis Veuillot exprima ainsi ses sentiments partagés par plusieurs.

Ce voyage est aussi un événement religieux ; l'influence en sera considérable dans le monde. Le souverain de la France en pèlerinage, à genoux devant l'autel de Sainte-Anne d'Auray, sous les yeux de l'Europe attentive, respectueuse et émue ; autour de lui, plein d'enthousiasme et d'amour, comme à la solennité d'un sacre, le peuple qui a donné le dernier sang versé pour le trône et pour la croix ; à ses côtés l'Impératrice, le visage inondé des larmes de son cœur, parce que ce cœur de chrétienne, d'épouse et de mère, sentait cette force, sentait cette gloire, comprenait cet avenir qu'aucune pompe ne pouvait mieux lui révéler ! Non, Cherbourg lui-même n'a pas offert un spectacle si grand, ne pouvait éveiller de pareilles pensées. Cherbourg est une arme puissante ; la forteresse, c'est Sainte-Anne d'Auray.

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