L. Veuillot
Protestants et protestants. — Luther : Naissance. Etudes. Profession religieuse. — Triste noviciat. — Causes de sa Réforme. — Sa haine contre la Papauté s'exalte de jour en jour jusqu'à sa mort. — Sorti de ce monde par le suicide. — Son pamphlet : Image de la Papauté — La haine du Pape est restée la caractéristique de la religion protestante. — Pour elle, le Pape est l'antéchrist. — Oscillations dans la conscience de Luther.
Les deux points capitaux de sa doctrine : Négation du libre arbitre. Justification sans les œuvres. — Luthéranisme et maconnisme.
Pour apprécier avec connaissance de cause l'influence que le protestantisme a exercée sur l'état actuel de l'Europe,il est nécessaire de connaître ce qu'il est en lui-même. Rien ne peut mieux nous le dire que ses origines. Dans ce que nous aurons à rappeler,
les protestants de France pourraient se sentir blessés. Nous n'entendons jamais parler des sentiments de tous et attribuer à tous les actes de quelques-uns. Il est des protestants (et nous voulons croire qu'ils sont assez nombreux), qui ont reçu de leurs ancêtres le vieux sang français, qui aiment la France, qui veulent son intégrité, sa prospérité et sa grandeur. Ce que nous devons faire ressortir, c'est l'esprit du protestantisme qui, pour triompher, pour supplanter le catholicisme, a toujours eu tendance à s'unir aux nations hérétiques pour écraser les gardiens de l'antique foi et s'emparer du gouvernement de notre pays, afin de faire régner chez nous et sur nous Calvin et Luther. De là nos guerres de religion, génératrices de ceiles delà Révolution et de celle d'aujourd'hui. Rappelons donc en quelques pages les origines du protestantisme. Elles nous révéleront son esprit, qui est un esprit aussi anti-français qu 'anti-religieux.
Quelques observations préalables s'imposent.
Saint Paul, dans sa première Epître aux Corinthiens, a écrit cette parole qui, au premier aspect, étonne et trouble: Oportet hœreses esse. Il faut qu'il y ait parmi vous des sectes, afin que les frères d'une vertu éprouvée soient manifestés parmi vous l ». L'homme jouissant du libre arbitre, l'erreur, l'hérésie deviennent pour lui un objet de son choix comme tout autre mal. Cette préférence est l'un des faits les plus constants et les plus marquants de l'histoire du genre humain. C'est l'erreur qui a ouvert constamment le champ de bataille où l'humanité aura constamment à lutter pour se maintenir dans le bien et y progresser avec l'assistance de Dieu. S'il n'avait pas ces luttes à subir, ces combats à livrer, ces séductions à terrasser, comment l'homme pourrait-il entrer dans le ciel qui ne s'ouvre qu'aux humbles et aux victorieux? Il faut aussi des hérésies pour notre instruction ; toutes, par l'opposition qu'elles ont rencontrée, ont servi à mettre la vérité en lumière plus pleine et plus radieuse. Et ainsi elles ont toutes produit un bien et un grand bien. Il est vrai qu'elles portent en elles le mensonge; mais pour que nous puissions nous en défendre, Dieu fit ces deux grands luminaires, Luminaria magna. L'un fixe et permanent comme
i. Cor., xi, 19.
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le soleil, c'est le Credo ; l'autre, intermittent dans son éclat et ses manifestations comme la lune, mais non moins correct et non moins certain, c'est l'Eglise. Il les plaça au firmament de sa doctrine. C'est le devoir d'avoir les yeux fixés de leur coté. Le divin Sauveur, avant de nous quitter, a fait au monde ces deux dons que l'homme peut toujours trouver dans la Sainte Eglise, car ils y sont pour jusqu'à la fin des temps: la Vérité infaillible et l'Unité parfaite et visible. Ils suffiraient à écarter à jamais tout schisme et toute hérésie2. Mais le péché a fait entrer au cœur de l'homme l'orgueil de l'intelligence et l'amour de l'indépendance vis-à-vis de l'autorité ; et sans cesse le monde est prêt à aider tout homme qui se révolte contre l'autorité ou qui dresse l'étendard contre le précepte de l'humilité. C'est ainsi qu'il y a toujours eu des schismes et qu'il y en aura toujours; c'est l'ivraie qui croît dans le champ du père de famille, malgré la vigilance de ceux qu'il a commis à la garde des moissons.
Disons que cette ivraie n'étouffe point partout le bon grain. Dans les communautés chrétiennes séparées de l'Eglise, il y a des multitudes d'âmes qui ne sont point à l'égard de Dieu, dans un état de déloyauté personnelle, et qui n'ont point à porter la faute des auteurs du schisme ou de l'hérésie accomplis plusieurs siècles avant leur naissance. Il faut même reconnaître, qu'il s'en trouve parmi elles qui sont assez fidèles à la grâce pour donner au cœur du divin Sauveur de vraies consolations.
2. Luther s 'étant dressé contre le Pape et détaché de l'Eglise, dut chercher un autre luminaire. Il dit l'avoir trouvé dans la Bible, mais le divin Sauveur ne s'est pas mis à écrire, il a parlé, parlé devant les foules, à ses disciples, à ceux qu'il constituait les dépositaires de sa doctrine, à ses Apôtres. Il ne leur a pas commandé de l'écrire, mais de la prêcher, de la porter de vive voix jusqu'aux extrémités du monde. « Allez, enseignez toutes les nations. » Ce qu'il fonda, c'est donc une Eglise enseignante et à cette Eglise il promit l'indéfectibilité jusqu'à la fin du monde, il la dota de l'infaillibilité. Dès le lendemain de l'Ascension, elle se mit à l'œuvre. Saint Pierre, son chef, convertit trois mille personnes au jour de la Pentecôte. Va-t-il leur donner la Bible en leur disant: « Ouvrez-la. C'est elle qui est votre soutien et votre guide » ? Non, il les baptise ; et ils se montrent assidus aux prédications, aux réunions, aux prières communes, â la fraction du Pain (eucharistique). C'est l'Eglise naissante qui grandira, mais qui dans sa croissance et ses développements sera toujours, comme tout être vivant, identique, elle-même, semblable en tout à elle-même. Son histoire l'atteste à toutes ses pages: même foi, mêmes sacrements, mêmes pfières liturgiques, même autorité doctrinale, même organisation, même gouvernement, sous l'autorité du même Pasteur, le successeur de saint Pierre. C'est le grain de sénevé qui, devenu arbre, sert d abri aux oiseaux du ciel.
Mais l'état des chrétiens qui sont hors de l'Pjglise ne doit pas moins être regardé comme plein de péril. Car, outre la résistance, si commune, aux grâces qui font naître dans la conscience des doutes, des craintes de n'être point dans la voie du salut, les hérétiques ont à porter les innombrables désavantages et les pertes spirituelles de la condition dans laquelle le crime de la séparation les a entraînés. C'est d'abord l'enseignement imparfait du symbole catholique, c'est l'existence en dehors de la hiérarchie légitime, c'est l'absence toujours probable dans le schisme et souvent certaine dans l'hérésie du véritable sacerdoce, c'est l'usage de sacrements mutilés ou même faux; c'est enfin une constante aliénation d'esprit et de cœur à l'égard de la véritable Eglise, avec la privation des inestimables privilèges qui appartiennent de droit à ses enfants.
Ces préliminaires posés, venons-en à l'histoire.
On sait que le protestantisme eut pour premiers auteurs Martin Luther suivi par Calvin et par Henri VIII.
Luther naquit à Eisleben, dans la Saxe, le 10 novembre 1488. Il fut baptisé le lendemain, en la fête de saint Martin, qui lui fut donné pour patron.
Luther n'est point son vrai nom de famille. Il a défiguré celui-ci pour échapper aux quolibets de ses camarades : Lûder ou Luider, comme s'appelaient ses parents, désigne, disons le mot, l'excrément humain 3. Proclamé, encore jeune, Maître-èsarts, il se promenait un jour à la campagne, quand il vit son condisciple tué à ses côtés par un coup de foudre. Il se recommanda à sainte Anne et fit vœu de se faire moine si l'orage l'épargnait. Il entra comme novice, le 17 juillet 1505, chez les Ermites de Saint-Augustin d'Erfurth, fut ordonné prêtre en 1507, et devint en 1508 professeur à l'Université de Witten-
3. Maintes fois Luther a signé: Luder : Lettres à Lohr (1514), à Spalatinus (1515), à Dressel (1516), à Lang (1517), à Staupitz (1518), etc. Ses parents, de Môbra (Thuringe), berceau de la famille, écrivaient indifféremment jusqu'au XVIIe siècle : Luder, Lûder ou Luider. En 1906, un juge protestant prussien condamna à six semaines de prison un habitant catholique de Burgoberbach, coupable d'avoir traité feu flfrther et ses doctrines de Luder, équivalent de « charogne ».
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berg. Dœllinger lui-même raconte que le P. Staupitz, provincial des Augustins, pris d'une certaine tendresse pour le jeune novice, l'exempta de tous les exercices humiliants prescrits par les Constitutions de l'Ordre, et qui auraient été si puissants pour abattre l'orgueil démesuré de Luther. Il ajoute que celui-ci fut ordonné prêtre sans s'y être suffisamment préparé. Luther luimême a reconnu dans la suite cette fâcheuse précipitation, lorsqu'il a déclaré devoir à la patience infinie de Dieu de n'avoir pas été engloutis vivants dans la terre entr 'ouverte subitement sous leurs pieds, lui et l'évêque qui l'avait ordonné. Il avouait que dès sa jeunesse, il s'était laissé vaincre tous les jours par les tentations de la haine, de l'envie, de la colère et de la luxure qui, dit-il, bouillonnaient comme un volcan dans son cœur.
Dans une lettre à son supérieur, qu'on lit dans la préface du premier volume de ses œuvres, il avoue qu'il n'aimait pas Dieu, qu'il le haïssait au contraire, à cause de sa justice si terrible pour les coupables. Il ajoute qu'il n'avait été jusque-là qu'un hypocrite, cachant sous les dehors de la religion une conscience bourrelée de remords. Lorsqu'il rentrait dans la cellule de son couvent, la vue du crucifix qui était dans son oratoire remuait toutes ses haines ; il baissait les yeux pour ne pas l'apercevoir, et il affirme qu'il aurait préféré plutôt voir le diable que l'adorable figure de Notre-Seigneur souffrant. Le diable, en effet, était son compagnon familier. C'est l'un des traits saillants de toute sa vie.
Nous n'avons point à faire ici sa biographie. Ceux qui désirent la connaître pourront lire le livre de M. l'abbé Cristiani : Luther et le luthéranisme4. Ce livre est un excellent abrégé de l'œuvre maîtresse du P. Denifle, portant le même titre dans la traduction en français faite par M. J. Paquier 5.
Il donna à son entreprise le nom de « Réforme » que ses partisans veulent toujours conserver, mais contre lequel a prévalu, même chez eux, celui de « Protestantisme ». Le choix de ce nom, Réforme, n'était point sans habileté. Depuis plusieurs siècles, les saints appelaient de leurs vœux
4. Cristiani, un volume, chez Bloud ; Denifle, Pasquier, quatre volumes. Paris, chez Picard.
S- D'autres études sur les origines du protestantisme ont été publiées en ces derniers temps par #)œllinger, Janssen, Pastor, Wein, etc. Elles ont occasionné beaucoup de retours au catholicisme dans les classes instruites.
une réforme dans l'Eglise, car si l'élément divin qui est en elle est incorruptible, il n'en est pas de même des éléments humains. On désirait la réformation de la discipline ecclésiastique, dont la nécessité s'imposait. « Qui me donnera, avait dit saint Bernard, de voir l'Eglise de Dieu, comme elle était dans les premiers jours ? » Vers 1440, le cardinal Julien appela l'attention du pape Eugène IV sur les désordres du clergé, particulièrement en Allemagne. Il témoignait pressentir l'apparition d'une secte plus redoutable à l'Eglise que celle des Bohémiens. « Elle est venue, cette secte, sous la conduite de Luther, dit Bossuet dans son Histoire des Variations, Et en prenant le titre de Réforme, elle s'est vantée d'avoir accompli les vœux de toute la chrétienté, puisque la réformation était désirée par les peuples, par les docteurs et les prélats catholiques ». « Mais, continue-t-il, personne ne songeait à changer la foi de l'Eglise ; à corriger son culte qui consistait principalement dans le sacrifice de l'autel ; à renverser V autorité de ses prélats et principalement celle du Pape, qui était le but où tendait toute cette nouvelle réformation dont Luther était l'architecte 6. »
La vraie réforme fut faite par l'Eglise elle-même, assemblée en concile dans la ville de Trente. Dans chacune de ses vingtcinq sessions, non contente de pourvoir à l'intégrité de la foi, elle a entrepris la réformation des mœurs, rétabli la discipline par des décrets et des règlements rendus obligatoires, conservant le bien qui était en usage, rétablissant celui qui commençait à tomber, corrigeant les abus que le temps avait introduits, perfectionnant ce qui n'était pas encore arrivé à la perfection désirée pour l'honneur de l'Eglise et l'avancement du clergé et des fidèles dans les voies du salut.
La réformation de la discipline et des mœurs ne fut point le but poursuivi par les prétendus réformateurs dans leur séparation d'avec l'Eglise catholique, puisqu'on les vit aller, eux, jusqu'à donner l'autorisation de prêcher la bigamie 7. Cette réformation