Histoire des Variations. Edition Vives, t. xiv, p
7. M. Maurice Muret a analysé dans les Débats un livre où M. Peter Bergell raconte la bigamie du landgrave Philippe de Hesse au XVIe siècle.
Philippe de Hesse, après avoir épousé Anne de Mecklembourg, s'éprit de Margarethe von der Sale, fille d'une dame d'honneur de sa sœur. Margarethe avait dix-sept ans. « Pourquoi ne deviendrait-elle ma femme, elle aussi ? » se demanda le landgrave. Comme il appartenait au parti de la Réforme, il sut
350 l'œuvre du protestantisme.
ils ne l'opérèrent point, eux, loin de là, puisque de leur aveu, le désordre s'accrut de jour en jour par l'effet même de leur prédication; tandis que l'Eglise l'effectua vraiment par des lois et des règlements observés encore de nos jours.
Pour justifier leur rébellion, ils en vinrent à dénaturer les dogmes confiés à la garde de l'Eglise par le divin Docteur; et chose qui peut paraître bien étrange, ils s'en prirent tout d'abord aux dogmes qui dominent et régissent toute la morale : la liberté où est l'homme de choisir entre le bien et le mal, et la nécessité des bonnes œuvres pour le salut. « Toute la Réforme, dit Bossuet, est convaincue d'avoir commencé par le blasphème, en faisant Dieu auteur du péché et en niant le libre arbitre ».
Luther fut amené à professer cette doctrine monstrueuse dans sa controverse avec les Dominicains au sujet des indulgences. Léon X en avait accordé à ceux qui faisaient des aumônes pour la reconstruction de la basilique de Saint-Pierre ; il avait chargé les fils de saint Dominique de les annoncer et de recueillir les dons des fidèles. L'ordre de Saint-Augustin, ou du moins des membres de cet ordre se montrèrent jaloux de ce privilège, et l'un des leurs, Martin Luther, prit leur cause en mains. Le 31 octobre 1513, il afficha quatre-vingt-quinze thèses contre la prédication de ces indulgences. Elles bouleversèrent l'Allemagne8.
gagner â sa cause Luther et Mélanchton. Le mariage fut célébré à Rothenburg, en présence de Mélanchton lui-même.
Mais les ennemis du prince crièrent au scandale. Luther, qui avait approuvé le second mariage, finit par jurer qu'il n'avait rien approuvé du tout et se tira d'affaire en publiant un pamphlet injurieux.
Cependant le landgrave, fidèle à ses deux épouses, devint après sa mort, un objet de vénération. La guerre de Trente ans ayant laissé les Allemagne* déneuplées d'hommes, un pasteur de Nuremberg se rappela cet exemple et autorisa la bigamie chez ses paroissiens. L'évêque de Wurzbourg et d'autres prélats suivirent le courant. Philippe de Hesse fut salué comme un précurseur pour avoir fondé par ses deux mariages « une sublime et chrétienne famille-» et donné la vie à dix-neuf enfants.
M. Bergell conclut que la bigamie « a sauvé la race allemande au XVIIe siècle » et il laisse entendre, dit M. Maurice Muret, qu'il ne lui déplairait point que les autorités organisassent demain la bigamie comme elles ont organisé avec plus ou moins de succès tant de choses.
M. Peter Bergell marche sur les traces de son maître. C'est avec le plus grand sérieux qu'il édite ce cours de bigamie à l'usage des Allemands du XXe siècle, afin de combler les vides que la guerre a faits. w-t' CïSt Ie 3I octobre 1S17 Pue Luther afficha à la porte de l'église de Wittemberg ses quatre-vingt-quinze thèses contre les indulgences. Ce jour est
Dans la polémique qu'elles suscitèrent, Luther se heurta au dogme de la grâce. Il oublia ou méprisa ce que le grand docteur saint Augustin avait dit sur cette matière, en réfutant l'erreur des pélagianistes. Il en vint bientôt à prétendre que l'Eglise était devenue pélagienne. Appelé à comparaître à Worms devant l'empereur Charles-Quint et la Diète de l'Empire les 17 et 18 avril 1521, il refusa de se rétracter.
1° — Avant l'affaire des indulgences (1515 et 1516), Luther avait donné aux étudiants de Wittemberg un commentaire sur l'Epître aux Romains9 où déjà il exposait sa doctrine principale : l'absence de liberté dans l'âme humaine, déchue par le péché originel. Erasme ayant fait, en 1524 un traité en faveur de la liberté humaine, Luther lui répondit par le livre qu'il intitula : Le Serf-arbitre. Il ne cessa toute sa vie de présenter ce livre comme l'expression la plus fidèle et la plus complète de sa doctrine. Ce manque de liberté enlève toute valeur morale à nos actions, rend vaine et inutile toute règle de conduite dans la société! et dans l'Eglise. Ses auditeurs et ses lecteurs en vinrent à ce point que « le nom même de libre arbitre, dit Bossuet, fit horreur à ses partisans ». Selon Luther, il n'y en avait jamais eu, ni parmi les hommes, ni parmi les anges : il n'était pas même possible qu'il y en eût, et jamais les stoïciens n'avaient fait la fatalité plus raide et plus inflexible. D'après lui la prédestination s'étendait jusqu'au mal, et Dieu n'était pas moins cause des mauvaises actions que des bonnes. Tels étaient les sentiments et les enseignements de Luther. Calvin
une date mémorable pour l'histoire en général et une date sacrée pour les protestants, aussi, le 31 octobre 1917, en ont-ils célébré le quatrième centenaire. Cependant la guerre a empêché en Allemagne et ailleurs de lui donner la solennité dont on s'était proposé quelques années auparavant de l'entourer. Des écrivains protestants ont publié en France, à cette occasion, des études sur le protestantisme dans leur Revue de métaphysique et de morale, entre autres Henri Bois, professeur à la Faculté de théologie protestante de Montauban. M. Pasquier, professeur d'histoire à l'Institut catholique de Paris, a rétabli les faits et les doctrines dans la Revue de Philosophie. M. Imbart de la Tour, dans une étude magistrale, a démontré péremptoirement le « germanisme » exclusif de Luther. Ce réformateur n'est le représentant que d'une race, ^ d'une nation. M. Jacques Chevalier, de Lyon, a aussi publié à cette occasion une étude : Les deux Réformes : le luthéranisme en Allemagne , le calvinisme dans les pays de langue anglaise.
9. Deuxième avertissement aux protestants. L'erreur fondamentale du pélagianisme est que l'homme peut opérer son salut par ses seules forces naturelles sans le secours de la grâce, et qu'il n'y a point de péché originel. Pelage, né en Angleterre, a vécu du TVe au Ve siècle.
352 l'œuvre du protestantisme.
le suivit ; et Bèze, le plus renommé de ses disciples, publia une Brève exposition des principaux points de la religion chrétienne, où il posa ce fondement de sa doctrine : Dieu fait toutes choses selon son conseil défini, voire même celles qui sont méchantes et exécrables 11. Dans celui de ses livres qui porte le titre bien significatif : Du serf arbitre, contre lequel s'élève l'expérience personnelle de tout homme, Luther émet cette assertion qui permet de commettre tous les crimes et d'en faire porter la responsabilité à Dieu : « La volonté humaine, semblable à une brute, est toujours placée dans cette alternative : lorsque Dieu s'en saisit, elle va où Dieu la conduit ; lorsque Satan s'en empare, elle fait et elle veut tout ce que veut Satan. Et il ne lui appartient pas de choisir celui des deux maîtres qu'il lui plaît de chercher ; ce n'est pas elle qui court vers eux, ce sont eux qui se disputent sa possession. » On comprend que cette doctrine amena de tels désordres, que Luther lui-même fut contraint de les déplorer. C'est chose bien digne d'attention que le silence des protestants de nos jours sur ce que fut l'enseignement de leurs premiers docteurs i2.
Il était naturel que la doctrine du serf arbitre gardât son crédit parmi les protestants ; il en est ordinairement ainsi des doctrines qui ont servi de point de départ à une secte. Il n'en a rien été. Les âmes chrétiennes pénétrées de l'enseignement tant de fois séculaire de l'Eglise, et d'ailleurs guidées par le bon sens et l'expérience, l'ont repoussée ; les législateurs ne l'ont point prise pour base de leurs codes; la législation ne s'est laissé ni dominer ni diriger par un principe qui sapait tous les fondements de la morale, et qui, une fois appliqué aux mœurs et aux lois, aurait substitué à la dignité européenne l'abjection des peuples musulmans. En condamnant cette erreur, qui était comme le nœud du protestantisme naissant, le Pape avait d'ailleurs jeté le cri d'alarme et empêché que cette doctrine fît irruption hors
ii. La réclamation faite par Luther au Pape d'attribuer à son Ordre la prédication des indulgences montre bien qu'il savait et qu'il admettait ce que 1 Eglise enseignait alors et enseigne toujours à ce sujet, à savoir que la concession faite à un pécheur d'une indulgence est la conséquence naturelle du pouvoir de remettre les péchés, d'infliger des pénitences et de les lever, pouvoirs donnés par le divin Sauveur à son Eglise. Luther ne s'éleva contre 1 usage de ce pouvoir que par dépit et non par conviction théologiquo. C'est le même état d'âme qui lui fit rejeter successivement les autres dogmes.
12. Histoire des Variations. Œuvres. Edition Vives, t. XV, p. 2.
de son foyer. Par là il sauva la morale, les lois, l'ordre public, la société, il protégea l'avenir de la civilisation.
2° — L'autre doctrine initiale et fondamentale du luthéranisme fut la justification par la foi seule sans bonnes œuvres. Avec la même logique dans l'erreur et le même orgueil à ne point vouloir faire un pas en arrière, Luther, s'appuyant sur ces deux principes : l'absence de liberté dans l'homme et l'inutilité des bonnes œuvres, fut amené à dire que le péché n'est pas à éviter ; bien plus il engagea à le commettre, il alla jusqu'à faire du crime un mérite et un moyen de glorifier Dieu. Il prétendit, en effet, que Jésus-Christ met sa gloire à nous revêtir de sa justice sans nous dépouiller de nos iniquités, et que, plus nous serons souillés d'iniquités, plus la justice de Jésus-Christ fera éclater sa vertu en les couvrant
ce II ne saurait y avoir de folie plus grande pour l'homme que de souhaiter d'avoir fait beaucoup de bien ou d'être resté pur de péchés, car l'espérance en Dieu est plus facile et plus sûre pour l'homme qui est dans le péché que celui qui possède des mérites et pratique le bien. Sois donc pécheur, et pèche fortement, mais plus fortement aie foi et joie dans le Christ qui est vainqueur du péché, de la mort et du monde. Il faut pécher pendant que nous y sommes ; il suffit que nous reconnaissions, par les richesses de la gloire de Dieu, l'Agneau qui porte les péchés du monde; par lui, le péché ne pourra nous perdre, quand bien même, mille et mille fois par jour, nous nous livrerions à l'homicide et à la fornication. »
« Je voudrais, disait encore Luther, pouvoir inventer quelque nouveau péché, pour que le diable apprît à ses dépens que je me moque de tout ce qui est péché. Quand il me murmure à l'oreille : Tu seras damné dans l'autre monde, je lui réponds : C'est faux. Je sais qu'il y a quelqu'un qui a souffert et satisfait pour moi. »
Ainsi, la foi dans la mort et la satisfaction de Jésus, loin d'être pour Luther comme pour saint Paul et pour tous les chrétiens un motif pour mourir au péché et mener une vie nouvelle, toute de justice et de sainteté, est, au contraire, un encouragement à commettre sans scrupules les crimes les plus abominables.
« Crede firmitei', pecca fortiter : croyez fermement et péchez ensuite tant que vous pourrez ! » voilà donc le résumé de l'évangile luthérien. C'est Luther lui-même qui l'a formulé ainsi. Dans une lettre célèbre, écrite le Ier août 1521 à son ami et confident Mélanchton, il dit : « Péchez, péchez vigoureusement ; mais que votre confiance dans le Christ s'accroisse dans la même proportion13. » Se peut-il rien imaginer de plus immoral? Une telle
13. Sois pécheur et pèche fortement... Le péché ne pourra nous détacher Les Pourquoi de la Guerre mondiale. — II 23
354 l'œuvre du protestantisme.
doctrine demandait à être appuyée, ou du moins exigeait un semblant de justificaton. Voici comment Luther s'en tira : Dieu a envoyé son Fils pour racheter le monde. Les mérites de Jésus- Christ sont attribués à ceux qui ont foi ou plutôt confiance en Lui. Ayez foi, et vous serez justifiés. C'est là ce qu'il appelle sa découverte, trouvaille qu'il ne cesse de proclamer dans un lyrisme débordant.
On peut trouver dans les écrits de Luther beaucoup de lignes où il dit qu'il faut observer la morale. Les contradictions ne le gênent pas. Aujourd'hui on n'entend plus les ministres protestants affirmer l'absence de liberté dans l'homme, sa justification sans bonnes œuvres ; mais la doctrine de Luther sur l'abolition du Décalogue et de toute loi morale reste à la base de la mentalité protestante. On en a trouvé des preuves éclatantes dans les règles de conduite données aux armées allemandes à l'ouverture de cette guerre et dans tout son cours. Le mépris de toute loi humaine et divine y est prescrit avec un cynisme effrayant. Luther n'aurait rien désavoué des procédés allemands dans la guerre actuelle. En 1527, il recommandait à la noblesse de « tuer toute la racaille des paysans 14. »
du Christ, ferions-nous mille paillardises en un jour, ou commettrions-nous autant d'homicides*... Des paroles semblables se trouvent constamment dans les livres, les lettres et autres écrits de Luther. Au mois de juillet 1530, il écrivit à Willer : « Toutes les fois que le démon te tente par ces pensées de tristesse, mets-toi à boire. Et quelle autre raison crois-tu que j'ai de boire de moins en moins d'eau et d'aimer de plus en plus les bons repas?... Il nous faut absolument éloigner tout ce décalogue de nos yeux et de notre esprit. » Deux ans après, il développa encore cet enseignement à ce même disciple**. Dans son commentaire sur l'Epître aux Galates, il dit : « Lorsque Thomas d'Aquin et les autres théologiens parlent de l'abrogation de la loi de Moïse, ils disent que ce sont les lois judiciaires et cérémonielles qui ont été abrogées, mais qu'il n'en est pas ainsi des lois morales, c'est-à-dire du Décalogue. Ils ne savent pas ce qu'ils disent. »
14. Dans sa Sincère exhortation du docteur Martin Luther à tous les chrétiens^ Luther décrit les souffrances des classes ouvrières et conclut ainsi : « Le travailleur ne veut pas et ne peut pas supporter plus longtemps un pareil état de choses; et il a assurément le droit de se servir du fléau et du bâton pour frapper ceux qui le tyrannisent... Je suis heureux, pour mon compte, de voir les tyrans trembler. »
Les acolytes du réformateur ne manquaient pas de reproduire ces exhortations. Elles furent entendues par les masses. « Je les ai vus, écrit Erasme, sortir de ces sermons le visage menaçant, les veux enflammés, comme des hommes transportés hors d'eux-mêmes par les discours incendiaires qu'ils venaient d'entendre. »
On ne tarda pas â passer des paroles aux actes. Le socialisme, qui s'an-
* Bruwchsel, t. HT, p. 208.
** Tischreder Luther, p. 2oE.
3° — Il est un autre enseignement fondamntal donné par Luther à sa religion. Celui-ci est resté dans toute sa vigueur et même n'a cessé de se développer au point de devenir le « modernisme » qui ne laisse rien subsister ni de la vérité révélée, ni des vérités naturelles : cet enseignement fait du libre-examen le droit et la règle de l'esprit humain. C'est cela surtout qui a mis l'humanité hors de sa voie, selon l'observation présentée par le Bénédictin Dom Richeby.
« L'homme créé et déchu, dit-il, a besoin, à double titre, d'une autorité doctrinale. L'enseignement purement humain est défectueux ; l'ignorance du maître mêle le faux à la vérité, comme l'atteste l'histoire des peuples à tous les âges.
» Le divin Rédempteur a rétabli l'homme dans la jouissance d'un enseignement pur et infaillible, en communiquant à son Eglise l'Esprit de vérité. Pour la morale, pour la religion, pour tout ce qu'il est essentiel à l'homme de savoir et de pratiquer, l'Eglise lui offre, dès son entrée dans la vie intellectuelle, la possession facile, calme, certaine de la vérité : elle donne à l'enfant, sur la nature de Dieu, sur sa propre origine, sur sa destinée et les lois de son être, des notions métaphysiques et morales qui l'élèvent bien au delà des limites qu'atteignit le génie de Platon.
» Grâce à ce sublime enseignement, les peuples s'avançaient dans la voie de la véritable civilisation : l'esprit de foi et de charité tempérait les misères et rapprochait les différentes classes. L'unité de croyance formait un lien surnaturel et puissant entre toutes les nations de l'Europe.
» C'est ce lien que Luther a rompu, c'est cette lumière de la vérité qu'il a obscurcie, c'est cet esprit de charité qu'il a éteint dans les cœurs. »
A l'enseignement de l'Eglise, Luther a substitué la Bible, et voici le cas que lui-même en faisait. Il avait ajouté dans sa traduction des Livres saints, le mot « seule » au texte de saint
nonce comme devant être le dernier développement du protestantisme, en a été le premier fruit. Les paysans se révoltèrent et mirent tout à feu et à sang, en Souabe, en Franconie et en Thuringe.
Effrayé alors des suites de l'incendie allumé par ses fureurs, craignant de perdre l'appui des princes, qu'il considérait avec raison comme les principaux soutiens de sa réforme, Luther tourna toute la fougue de son éloquence contre les infortunés auxquels il avait mis les armes à la main. « Ces paysans, écrivait-il, ont mérité la mort de l'âme et du corps, parce qu'ils se sont soulevés contre les princes, auxquels ils ont juré soumission, et qu'ils pillent les couvents et les châteaux, qui ne leur appartiennent pas. Aussi assommezles, pendez-les, frappez-les d'estoc et de taille ; car il n'y a rien de plus venimeux, de plus honteux, de plus diabolique qu'un rebelle. »
Dociles à ces exhortations, comme leurs vassaux l'avaient été aux excitations en sens contraire, les princes qui l'avaient écouté et suivi, firent un épouvantable massacre des malheureux paysans. On a calculé que cette guerre n'a pas coûté la vie à moins de cent mille victimes. Loin de décliner la responsabilité de cet affreux carnage, Luther s'en glorifie. « C'est moi, Martin Luther, écrit-il, qui ai répandu le sang des paysans révoltés ; car c'est moi qui ai commandé le massacre. Leur sang est sur ma tête, je le reconnais ; — et l'infâme ajoute : — mais c'est sur le Seigneur Dieu que j'en rejette la responsabilité, puisque je n'ai parlé que sur son ordre. »
356 l'œuvre du protestantisme.
Paul sur la Foi, afin d'autoriser par là sa doctrine sur l'inutilité des bonnes œuvres. Comme on le lui reprochait, il écrivit :
a Si notre nouveau Papiste veut nous ennuyer à propos du mot sola, répondez-lui prestement : Le docteur Martin Luther le veut ainsi et dit : Papiste et âne, c'est la même chose : Sic volo, sic jubeo, sit pro ratione voluntas ; je veux que cela reste dans mon Nouveau Testament, et dussent tous ces ânes de Papistes en devenir fous, ils ne l'en feront pas sortir. »
Le libre-examen, l'interprétation personnelle du sens des écritures soustrayaient les protestants à l'autorité doctrinale de l'Eglise et à son interprète infaillible, le Souverain-Pontife : c'est ce qui le fit proclamer par Luther. La haine du Pape fut l'objet de la suprême recommandation de l'hérésiarque. En 1537, au moment le plus critique d'une maladie qui faillit l'emporter, il adressa aux siens cet odieux appel : « Après ma mort, gardez de moi cela seulement: la haine contre le Pape de Rome ». Ce propos est rapporté par le Dr Ratzeberger, médecin de l'Electeur de Saxe. C'est que le protestantisme est bien réellement et dans son essence même une protestation contre l'Eglise catholique, contre son chef, et même contre toute autorité 15. Luther s'attaqua à l'Eglise et à son chef. Vinrent Voltaire et les conjurés du XVIIP siècle qui firent un pas en avant en se déclarant les adversaires de Notre-Seigneur Jésus-Christ qu'entre eux ils appelaient « l'infâme ». Aujourd'hui la guerre est ouvertement et directement déclarée à Dieu, principe et source de toute autorité, comme de toute vérité 16.
Le cardinal de Polignac dit un jour au trop célèbre Bayle :
15. Gibbon abandonna le protestantisme dans lequel il avait été élevé. 11 avait lu dans sa jeunesse l'Histoire des Variations de Bossuet, et voici ce qu'il en dit dans ses Mémoires: « Dans V Histoire des Variations, Bossuet montre par un très heureux mélange de raisonnement et de narration, les fautes, les égarements, les incertitudes et les contradictions de nos premiers réformateurs, dont les variations, comme il le soutient savamment, portent le cachet de l'erreur; tandis que l'unité non interrompue de l'Eglise catholique est un signe et un témoignage de l'infaillible vérité. Je lus, j'approuvai, je crus ». Lorsqu'il quitta l'Eglise catholique, il ne revint point au protestantisme ; il ne s'arrêta plus à ce milieu illogique et plein d'inconséquences, et il se précipita dans l'incrédulité.
16. La guerre civile suivit les prédications de Luther contre l'Autorité. Il y eut d'abord la révolte de Franz de Lichengen, qui mit l'Empire en péril; puis, après la première diète de Nuremberg, le vaste soulèvement populaire dont Gotz de Berlichengen fut le chef. De Lichengen fut assiégé dans son château-fort de Landstuhl et blessé mortellement. Sur le point de mourir, il dit (mai 1519) : «Où sont maintenant tous nos amis? où sont les seigneurs d'Arnberg, de Furstenberg et de Zollern, les Suisses, nos alliés de Strasbourg et tous les autres de la fraternité ( maçonne) qui nous avaient tant promis et qui nous ont tenu si mal leur parole? »
ce Vous dites que vous êtes protestant ; ce mot est bien vague ; êtes-vous anglican, luthérien, calviniste, etc. ? » Bayle répondit : « Je suis protestant dans toute la force du terme, je proteste contre toutes les vérités. » Le sceptique célèbre donnait ainsi la véritable définition du protestantisme qui est au fond l'ennemi de toute croyance religieuse.
C'est donc contre le Pape que commença au XVIe siècle la révolte de l'orgueil humain qui, de nos jours, se dresse contre Dieu. C'est le 15 décembre 1520 que Luther commença sa révolte en brûlant publiquement dans la ville alors saxonne, aujourd'hui prussienne, de Wittemberg-sur-1'Elbe, la bulle d'excommunication lancée par le Pape Léon X contre lui. A la diète de Worms, — où Luther, par son refus de rétracter ses erreurs, rompit définitivement les ponts entre lui et l'Eglise romaine, — l 'officiai de Trêves, Jean d'Ecken, qui faisait fonctions de procureur impérial, déclara nettement au novateur obstiné, que son procédé de discussion était connu, que tous les hérétiques avaient déjà prétendu s'appuyer sur l'Ecriture, que tous prétendaient aussi interpréter les textes à leur façon, que Luther ne faisait que suivre leur exemple. Pourquoi prétendait-il en être l'inventeur et voulait-il être seul à avoir la science des Saintes Lettres ? cet argument avait frappé Luther au cœur, et, quelques mois plus tard, il écrivit ces lignes, souvent citées : « Que de fois mon cœur tremblant a-t-il palpité, et, se révoltant, m'a-t-il objecté cet argument, le seul que possèdent mes adversaires : Es-tu donc le seul sage ? Tous les autres se trompent-ils? Tant de siècles ont-ils été dans l'ignorance ? Et si tu te trompais ? Et si tu entraînais avec toi tant d'âmes à l'erreur et à la damnation éternelle? »
Luther trouva de hauts complices de son insurrection. Les souverains d'Allemagne supportaient difficilement l'autorité pontificale. Bien des fois ils s'étaient mis en révolte ouverte contre elle et ils furent bien aises d'avoir l'occasion d'en secouer le joug. Le clergé lui fournit d'autres factieux. L'oubli de la discipline ecclésiastique et des règlements synodaux fît accueillir par les mauvais prêtres la révolte contre l'autorité qui censurait les désordres.
358 l'œuvre du protestantisme.
Enfin le peuple aussi vint à lui. M. de Bonald a fait ces observations :
Tout, dans la réforme du XVe siècle, était pour le peuple ; la liturgie en langue vulgaire plaisait aux ignorants qui n'entendaient pas le latin, et qui ne prévoyaient pas que la doctrine changerait avec une langue vivante. Les salaires remplaçant les propriétés de la religion, un culte sans pompe et sans éclat paraissait une chose tout à fait naturelle à des hommes sans fortune qui vivaient du travail de leurs mains, et qui n'avaient aucune idée d'élégance et de dignité. Le ministère ecclésiastique et l'intendance de l'Eglise abandonnés aux laïques, séduisaient tous les marguilliers de paroisse, et l'abolition de toutes les pratiques austères convenait à des hommes étrangers à toutes les gênes que le commerce du monde impose aux gens bien élevés, et qui se mettaient à l'aise avec Dieu comme avec les hommes. Le peuple des voluptueux y trouvait le divorce ; le peuple des intéressés, les biens de l'Eglise, et plus de facilité pour le prêt à usure ; et le peuple des beaux esprits, plus peuple que tous les autres, des disputes métaphysiques et théologiques, et le plaisir de dire en grec et en latin des injures aux rois et aux papes 17.
17. Le Père Honoré, célèbre prédicateur du XVIIe siècle, s 'adressant aux Huguenots, appela un jour leur attention sur ces mêmes causes, quoique d'une façon plus plaisante : « Quelle réforme votre patriarche Calvin a-t-il apportée dans l'Eglise? Il a fait comme ceux qui prétendraient présentement réformer nos bons Pères Capucins, qui vivent si saintement, et qui diraient : « Mes Pères, vous jeûnez trois carêmes dans l'année? Vous ne jeûnerez plus. — Vous couchez sur la dure ? Vous coucherez dans de bons lits mollets. — Vous portez de gros habits sans linge? Vous porterez des chemises fines et des étoffes de prix. — Vous allez les pieds nus? Vous porterez des bas et des souliers... A votre avis, nos bons Pères ne seraient-ils pas bien réformés? C'est ainsi que Calvin a réformé l'Eglise et les chrétiens ; car il leur a dit : Vous jeûniez les Carêmes et les Vigiles, cela était incommode ? Vous ne jeûnerez plus. — Vous alliez à confesse, cela vous faisait peine et gênait vos consciences? Vous ne confesserez plus vos péchés. — Vous faisiez abstinence de viande les vendredis et les samedis? Vous mangerez de la chair ces jours-là comme les autres. — Vous étiez obligés d'entendre la Sainte Messe, fêtes et dimanches, cela paraissait gênant? Vous ne l'entendrez plus. — Vous autres, prêtres et ministres du Seigneur, vous étiez obligés de garder le célibat et il vous était défendu de vous marier ? Vous pourrez recevoir le sacrement et avoir femme et enfants. — Vous aviez des Papes, des Evêques et des curés à qui vous deviez le respect et l'obéissance? Vous n'aurez plus ces supérieurs dont les ordonnances mettaient des bornes à vos désirs, vous ferez tout à votre fantaisie. — Vous étiez tenus d'interpréter l'Ecriture Sainte selon la tradition, les Pères, les Conciles? Vous l'interpréterez désormais suivant votre esprit particulier, vous lui donnerez quel sens il vous plaira et vous lui ferez dire tout ce que vous voudrez pour appuver vos sentiments. N'est-ce pas là, Messieurs, conclut-il, une Eglise bien réformée? C'est cependant ce qu'ont fait Calvin et ses sectateurs ».
Qu'y avait-il à répondre?
Se sentant ainsi appuyé par le peuple, le clergé et les princes, Luther ne mit aucune borne à ses diatribes contre la Papauté. Pour donner une idée de sa fureur contre la hiérarchie et de l'excès de haine qu'il entretint toute sa vie dans son cœur contre le siège de Rome, il suffit de citer l'épitaphe qu'il composa pour être inscrite sur son tombeau alors qu'il était à l'apogée de sa gloire de réformateur.
ce Je m'appelle Martin Luther,
De Dieu envoyé au pays allemand,
Qui, par l'enseignement du Pape et du Diable,
Etait complètement, totalement corrompu...
Et j'ai, par l'Ecriture, prouvé clairement,
Et ce sera toujours, éternellement vrai —
— Que le Pape est l 'Antéchrist ;
Qu'il a son origine dans la malice du démon...
... Le Pape enrage, le mauvais drôle!
De colère il crache un feu infernal...
Ses prêtres deviennent fous et aveugles.
Toute son Ecole aboie après moi... etc.
Il y a du même style plus de quarante lignes.
Tous ses discours, toutes ses lettres respirent la même haine 18. Elle s'est manifestée aussi vivace, aussi ardente que jamais le dernier jour de sa vie. Il venait d'écrire : « Ma gloire, mon honneur, et j'aspire à les mériter, c'est qu'un jour on puisse dire de moi que j'ai versé à pleines mains l'injure, l'outrage et la malédiction sur les papes ! » « Je veux jusque dans ma tombe, m'acharner à injurier, à outrager ces misérables!... Puisque je ne puis pas prier, je puis au moins maudire. Je dirai : que la papauté soit maudite, damnée, exterminée ! Et en réalité, c'est ainsi que je prie tous les jours, sans relâche, soit des lèvres, soit du cœur 19. »
18. Les lettres de Luther, les unes en allemand, les autres en latin, sont en cours de publication depuis un siècle (1804-1903) par Erlangen. Elles se composent de six volumes. L'édition dite complète des œuvres du fondateur du Protestantisme comprend soixante-sept volumes (Erlangen, 1826-1857). Il faut y ajouter les : Opéra exegetica : vingt-huit volumes. Enders et Erlangen sont les deux principaux éditeurs de l'Encyclopédie luthérienne. Total des volumes, parus jusqu'ici : cent cinq. Et ce n'est pas fini !... Le véritable évangile n'a demandé qu'un tout petit volume.
19. Ceux qui ont rougi, dit Bossuet, des injures que l'arrogance de Luther a fait écrire, ne seront pas moins étonnés des excès de Calvin. Ses adversaires ne sont jamais que des fripons, des fous, des méchants, des araignées, des furieux, des enragés, des bêtes, des taureaux, des ânes, des chiens, des pourceaux, et le beau style de Calvin est souillé de toutes ces ordures à chaque page, catholiques et "luthériens rien n'est épargné. (Variations, œuvres, XI\ . p. 389.).
360 l'œuvre du protestantisme.
Quelques heures avant sa mort, il s'était livré à l'une de ses orgies habituelles en compagnie du comte Mansfeld et des Drs Jonas et Michel Cœlius à Eisleben. Quand il se leva de table, il prit un morceau de craie et écrivit sur le mur : « O Pape, je fus pour toi la peste, quand je vivais ; mort, je serai pour toi la mort. »
Sa mort, à lui, arriva le jour même, dans la nuit du 17 au 18 février 1546. Elle ne fut point naturelle, ce fut un suicide. Ambroise Rudtfeld, domestique de Martin Luther, a fait et signé cette déposition :
« Voici donc ce qui arriva : Martin Luther se trouvant un jour à Eisleben, en compagnie des plus illustres seigneurs d'Allemagne, se laissa vaincre par son intempérance habituelle et but avec tant d'excès que nous fûmes obligés de l'emmener absolument accablé par l'ivresse, et de le coucher dans son lit. A.près lui avoir souhaité une bonne nuit, nous nous retirâmes dans notre chambre, et, sans rien présager, ni soupçonner de fâcheux, nous nous livrâmes tranquillement au sommeil. Le lendemain, nous revînmes près de notre maître pour l'aider à se vêtir selon notre habitude. Nous vîmes alors — oh ! douleur ! — notre dit maître Martin pendu à son lit et misérablement étranglé.
A cet horrible spectacle nous fûmes saisis d'une grande crainte. Cependant nous courûmes sans tarder chez les princes, ses convives de la veille, et nous leur annonçâmes l'exécrable fin de Luther.
Ceux-ci, frappés de terreur comme nous-mêmes, nous engagèrent aussitôt, par mille promesses et par les plus solennelles adjurations, à garder avant tout, sur cet événement, un profond et éternel silence ».
Henri Sedulius, de l'Ordre mineur, prit connaissance de cette déposition à Fribourg-en-Brisgau, où on la conservait précieusement. Il l'a publiée tout entière dans son livre : Prœscriptiones
adversus hœreses. Antverpise, 1606 20.
20. Le témoignage d'Henri Sedulius est de ceux qu'il paraît difficile de récuser. Les protestants eux-mêmes ont dû s'incliner devant sa valeur et reconnaître qu'Henri Sedulius était digne de foi. Il fut deux fois provincial de son Ordre. Le duc de Bavière, Ferdinand d'Autriche, le chargea de missions, autant politiques que religieuses, à Rome, près du Pape Paul IL C'était un homme de grand savoir et, disait-on, de conscience incorruptible.
Le serviteur de Luther, avant de dévoiler la vérité, avait connu tous les combats. Ce fut une lutte terrible. Mais un jour, <c la voix de sa conscience devint plus forte que toutes les menaces humaines ». Las d'ensevelir un tel secret, ne s'en croyant pas le droit, il parla enfin : « Il voulait rendre, disaitil, le témoignage qui était dû au vrai, et dévoiler l'affreuse mort de son maître Luther, mort qui contribua à le retirer de la Réforme. » Son maître disparu, il revint, en effet, à la religion catholique. Ce serviteur n'était pas un domestique ordinaire; c'était plutôt une sorte d'homme de confiance, un précepteur. Luther l'avait chargé spécialement du soin de ses fils. Il avait étudié à l'Université de Wittenberg. Mélanchton en a parlé avec éloge
Après avoir rapporté ces témoignages, il ne sera pas hors de propos de reproduire les réflexions de Bossuet à l'occasion do la mort de Calvin et de
Au soir de sa vie, Luther avait publié un petit livre L'image de la Papauté, qu'il donnait comme étant le résumé de ses méditations durant ses vingt-cinq années de révolte. Ce factum, qu'il fît paraître en mai 1545, consiste en dix gravures sur bois dessinées par Lucas Cranach, sous la direction et l'œil de Luther, qui mit à chacune deux inscriptions en lettres latines pour celle d'en haut, en lettres gothiques pour celle d'en bas. ce Que ces gravures soient mon testament », dit-il au pasteur Mathias Wanckel, de Halle. Peu de temps avant sa mort, rappelant ce pamphlet, il dit : « Avec ces diableries d'images, le Pape va entrer dans une belle colère. Ah! le cochon!... » Il est impossible de donner une idée de ces conceptions luthériennes et de leur obscénité, ailleurs que dans les ouvrages spéciaux. On peut les voir dans Luther et le luthéranisme du P. Denifle. Bœhmer dit qu'aujourd'hui ces gravures avec les vues qui les accompagnent seraient saisies par la police. Les exemplaires qui en restent sont excessivement rares, et consciencieusement mis à l'ombre dans les bibliothèques d'Etat, les protestants ayant détruit intentionnellement tous ceux qu'ils pouvaient trouver. Le traducteur du P. Denifle, M. Pasquier, se mit à la recherche pendant ses vacances de 1910. Il fut rebuté par le conservateur des bibliothèques de Worms, bien que la demande de communiquer la brochure eût été adressée à celui-ci par M. Cambon, notre ambassadeur à Berlin. M. Pasquier porta alors sa demande à Londres. Le directeur du British Muséum lui permit non seulement de voir Y Image de la. papauté, mais d'en prendre une photographie, qui est reproduite dans sa traduction de Luther
celle d'Henri VIII. « Calvin mourut au commencement de ces troubles. C'est une faiblesse de vouloir trouver quelque chose d'extraordinaire dans la mort de telles gens ; Dieu ne donna pas toujours de ces exemples. Sans m 'informer davantage de la vie et de la mort de Calvin, c'en est assez d'avoir allumé dans sa patrie une flamme que tant de sang répandu n'a pu éteindre, et d'être allé comparaître devant le jugement de Dieu sans aucun remords d'un si grand crime. » (Histoire des Variations.) Pour ce qui est d'Henri VIII, Bossuet s'exprime ainsi : « On dit que sur la fin de ses jours, ce malheureux prince eut quelque remords des excès où il s'était laissé emporter, et qu'il appela les évêques pour y chercher quelque remède. Je ne le sais pas : ceux qui veulent toujours trouver dans les pécheurs scandaleux et surtout dans les rois, de ces vifs remords qu'on a vus dans un Antiochus, ne connaissent pas toutes les voies de Dieu, et ne font pas assez de réflexions sur le mortel assoupissement et la fausse paix où il laisse quelquefois ses plus grands ennemis. Quoi qu'il en soit, quand Henri VIII aurait consulté ses évêques, que pouvait-on attendre d'un corps qui avait mis l'Eglise et la vérité sous le joug? » (Histoire des Variations, Œuvres, t. XIV, p. 297.)
362 l'œuvre du protestantisme.
et le luthéranisme par le P. Denifle. Plus tard, il put comparer cette photographie avec l'exemplaire conservé à Wittemberg. Veislinger, qui ne connaissait des dix gravures que les deux décrites par Sleidam, la deuxième et la septième, — ce ne sont pas les plus obscènes, — dit : « Ce serait à croire que l'enfer tout entier avec toutes ses furies et tous ses démons, s'est coalisé pour cracher par la bouche de Luther cet amas d'obscé-
Cette haine du Pape est restée la caractéristique de la religion dite « réformée ». Ce caractère est d'ailleurs imprimé dans le nom qu'elle porte « Protestantisme » : protestation contre l'Eglise catholique, déclaration permanente qu'on la tient pour corrompue et digne de toute malédiction. C'est ce que ses prédisants ne cessent de dire en Allemagne, en Angleterre, en Amérique, en France même. C'est la persuasion qu'ils s'efforcent de mettre avant toute autre dans le cœur de leurs coreligionnaires 22.
Les imprécations de Luther et de Calvin ont encore aujourd'hui leur écho, plus ou moins contenu, dans les livres des écrivains protestants. M. de Gasparin a écrit : « Il n'est pas permis devant Dieu de haïr médiocrement VEglise romaine. » (Les Ecoles du Dante, p. 26.) Le pasteur Coquerel, faisant à Paris le panégyrique d'un illustre protestant qu'il proposait pour mo-
21. Il faut vraiment compter sur l'ignorance ou l'oubli de l'histoire pour ■oser présenter Luther à l'admiration publique. Zwingle, une autre gloire du protestantisme, disait : <c Quand je lis un livre de Luther, il me semble voir un pourceau immonde grogner en flairant par ci, par là, les fleurs d'un beau jardin ; c'est avec une impureté égale à son ignorance que Luther parle de Dieu et des choses saintes *. »
Le grand réformateur, avec la délicatesse ordinaire de son style, riposte : « Zwingle s'imagine être un soleil capable d'éclairer le monde, mais il ne répand pas plus de lumière qu'un excrément dans une lanterne (stercus in lucerna) **. »
Voilà le ton de ce viveur éhonté que la légende transforme en apôtre du pur Evangile; voilà l'homme en l'honneur duquel l'Allemagne fait parader ses soldats et brûler son encens !
22. La haine des catholiques suivait dans l'âme de Luther la haine de la Papauté. En parlant d'eux, il disait : « Nous souhaitons que la foudre et le » tonnerre les écrasent; que le feu de l'enfer les consume; que tombent sur » eux tous les maux du monde, la peste, le mal français, le charbon, la » lèpre. » Cette haine envers le catholicisme fut et sera toujours l'âme même de la Réforme.
* Œuvres de Ztvingle, t. II, page 474.
Histoire des sacrements, t. II, rage 187.
dèle de sainteté, disait : « Dogmatiquement , il croyait peu de » choses : il croyait peu à la Bible, peu à la prière, mais il » détestait vivement le catholicisme. » h'Echo de la Vérité, feuille protestante, organe de PEglise baptiste et de M. Cadot, dit aussi en parlant d'un ouvrage de M. Grattan-Guiness : « Nous recommandons avec plaisir cet ouvrage, admirablement » propre à exciter une haine vigoureuse et une sainte colère à » l'endroit de la papauté, et que nul ne lira sans se sentir porté » à travailler de toutes ses forces au renversement du système » catholique romain. »
« On se demande, dit Balmès, quel a été le motif de la haine ou pour mieux dire de l'exaspération que les sectaires ont montrée contre Rome ; on veut savoir si cela ne révèle pas un grand abus, quelque tort très grave de la part de Rome. Il n'y a qu'une chose à répondre : c'est que l'on a toujours vu dans la tempête les vagues mugir et s'irriter contre le roc immobile qui leur résiste. »
Le clergyman Newman, converti au catholicisme par ses études sur les doctrines professées par l'Eglise aux premiers siècles, fait prêtre et devenu cardinal de la sainte Eglise romaine, a dit dans Histoire de notre vie et de nos croyances religieuses : « La protestation contre Rome était un principe vivace de mon Eglise, principe exprimé non par quelques-uns de nos théologiens, mais par tous sans exception et aussi par la voix du peuple. De plus elle était nécessaire à mes yeux. J'avais adopté ce principe de Bernard Gilpin suivant lequel, si le Pape n'est pas l'antéchrist, le protestantisme n'a plus de motif sérieux pour justifier sa séparation d'avec Rome 23. » Et ailleurs il nous dit qu'à l'âge
23. Ce qui a donné à l'anglais Viclef un si grand rang parmi les prédécesseurs de nos réformés, c'est d'avoir dit que le Pape était l'Antéchrist, et que depuis l'an mil de Notre-Seigneur, où Satan devait être déchaîné selon la prophétie de saint Jean, l'Eglise romaine était devenue la prostituée et la Babylone. Le principal de ses ouvrages, c'est le Triologue, ce livre fameux qui souleva toute la Bohême et excita tant de troubles en Angleterre. (Lib. IV, c. 1.)
Dans le synode qu'ils tinrent à Gap, en 1603, les protestants firent un décret pour déclarer le Pape Antéchrist. Ils jugèrent ce décret de telle importance qu'ils en composèrent un nouvel article de foi qui devait être le XXXIe, et on lui donnait place après le XXXe, parce que c'était là qu'il était dit que tous les vrais pasteurs sont égaux ; de sorte que ce qui fait dans le Pape le caractère d'Antéchrist, c'est qu'il se dit supérieur des autres évêques. t< S'il en est ainsi, dit Bossuet, il y a longtemps que l'Antéchrist règne ; et je ne sais pourquoi la Réforme a été si lente à ranger parmi ce grand nombre
364 l'œuvre du protestantisme.
de quinze ans il apprit par l'ouvrage de l'évêque anglican Newton sur les Prophéties, que le Pape est l'Antéchrist, prédit par Daniel, saint Paul et l'Apocalypse.
C'est pour cette protestation et cette haine que Luther se disait envoyé de Dieu. Il se disait chargé par le souverain Seigneur d'extirper le papisme de la terre. C'était là la mission pour laquelle il était né.
Le 5 mai 1522, après avoir passé des mois enfermé à la Wartbourg, il écrivit à l'électeur Frédéric de Saxe : « Votre Grâce n'ignore pas, ou si elle l'ignore, je lui apprends par la présente que mon Evangile ne me vient pas des hommes, mais uniquement du ciel par Notre-Seigneur Jésus-Christ, en sorte que je pourrais bien — comme je le ferai désormais — me glorifier d'être le serviteur du Christ et signer comme évangéliste. »
Mais quelques mois plus tard, une lettre intime démentait étrangement cette prétention et la confiance qu'il affectait en l'œuvre qu'il disait avoir mission d'accomplir. Il y dépeignait ainsi les tourments de son âme : « Oh ! qu'il m'en a coûté, écrivait-il aux Augustins de Wittemberg à la date du 28 novembre. Et que de peines, que de difficultés, même en m 'appuyant sur les textes de la sainte Bible les mieux avérés, avant de parvenir, Dieu sait au prix de quels efforts, à me justifier aux yeux de ma propre conscience ! Quand je venais à réfléchir que j'osais, à moi tout seul, résister au Pape, le tenir pour l'Antéchrist et nommer les évêques apôtres de l'Antéchrist et les universités ses maisons publiques, que de fois mon cœur a frémi au-dedans de moi ! Que de fois il s'est vengé, me jetant ce reproche avec ce sempiternel argument : « Es-tu donc le seul sage? Tous les autres » se sont-ils trompés? Est-il vraisemblable qu'ils soient restés » si longtemps dans l'erreur? Et si l'illusionné c'était toi-même? » Si le maître d'erreur pour toutes ces âmes, c'était toi? Si elles
d'Antéchrists qu'elle a introduits, saint Innocent, saint Léon, saint Grégoire et les autres Papes, dont les Epîtres nous font voir à toutes les pages l'exercice de cette supériorité... » C'est tous les Papes après saint Grégoire, comme on disait autrefois ; et comme on le dit a présent, c'est tous les Papes depuis saint Léon qui^ sont cet « homme de péché, ce méchant » et cet antéchrist, bien qu'ils aient converti au christianisme l'Angleterre, l'Allems}'n'\ k Suède, le Danemarck, la Hollande, si bien que tous ces pays en embrassant la Réforme ont reconnu publiquement qu'ils avaient reçu le" christianisme de 1 Antéchrist même.
» se voyaient un jour,, à cause de toi, condamnées à l'éternel » châtiment 24 ! »
Ces pensées-là ne devaient plus le quitter ; la voix secrète du remords devait jusqu'au dernier jour se faire entendre, jusqu'à la fin l'épouvanter, sans cependant lui faire rétracter rien de
24. Il se ressouvenait sans doute à ce moment de ce que lui avait dit l 'officiai de Trêves à la diète de Worms.
25. Le célèbre Dr Majunke a publié sur La Fin de Luther un récit qui a été traduit en langue française et dont M. L. B. Lorrens a publié un abrégé sous ce même titre. Le chapitre II donne les sources et les documents tirés des ouvrages protestants. Le chapitre III, ceux empruntés aux historiens catholiques. Le chapitre V fait entendre les écrivains compétents qui ont admis les faits énoncés par Bosio et Sedulius. Les chapitres VII et VIII font connaître la suppression faite par les Luthériens des témoignages et documents relatifs à la fin de Luther ; puis les documents historiques publiés récemment. Paris, Retaux ; Anvers, Van Dolf ; Genève, Trembley.
La publication du livre du Dr Majunke a provoqué chez les protestants d'Allemagne un douloureux étonnement et même des cris de colère. Mais ils n'ont opposé ni un argument sérieux ni un document historique.
Notes complémentaires.
Voltaire eut une fin semblable à celle de Luther.
Dans ses derniers moments, épouvanté par le sort qui l'attendait dans l'autre monde, il demanda à grands cris un confesseur ; mais ses amis veillaient. . . et il mourut dans le désespoir: « Rappelez-vous toute la rage et toutes les fureurs d'Oreste, dit le célèbre médecin Tronchin, qui assista aux derniers moments du patriarche de la philosophie, et vous n'aurez qu'une faible image de la mort de Voltaire. Il serait à souhaiter, répétait-il souvent, que nos philosophes eussent été témoins du déchirement de son âme, en proie aux plus cruels remords. Cet épouvantable spectacle eût dessillé les yeux de ceux qu'il avait corrompus par ses écrits. » Le duc de Richelieu, témoin aussi de cette scène affreuse, ne put s'empêcher de s'écrier : « En vérité, cela est trop fort ! On ne peut résister à de telles horreurs. »
D'Alembert, Condorcet et Diderot s'étaient opposés à ce que Voltaire, dans sa dernière maladie, reçût les visites de l'abbé Gauthier, auquel il s'était déjà confessé, et à qui il avait recommandé instamment de ne point l'abandonner. Les deux premiers rirent ensuite la même chose au troisième : d'Alembert et Condorcet emmenèrent Diderot à la campagne pour empêcher une défection que ses remords et ses frayeurs leur faisaient pressentir. Condorcet joua encore ce rôle cruel, en 1783, à la mort d'Alembert, en éloignant le curé de Saint-Germain de la chambre du malade qui le demandait à grands cris : « Si je ne m'étais pas trouvé là, dit-il, il faisait le plongeon. » Voilà les affreux services que ces amis philosophes se rendaient les uns aux autres î
Le récit de la mort de Voltaire a été attaqué en ces derniers temps par M. Constant dans sa Défense de Voltaire contre ses amis et ses ennemis (1872) et par Desmasetures, dans son ouvrage Voltaire et la société française au XVIIP siècle (1870).
M. l'abbé Maynard, dans une longue étude publiée dans l'Univers (n° des 13, 14, 15 et 17 août 1883), a scrupuleusement reproduit leurs arguments. Après les avoir discutés, avec preuves convaincantes, il tire cette conclusion : « Laissons les opiniâtres,, malgré les concessions que de temps en temps, ces témoignages leur arrachent, se maintenir finalement dans cette mort sans remords — ils n'osent pas dire calme et résignée — pour échapper à la mort furieuse que tous ces témoignages leur imposent. »
Une découverte récente, faite par un très estimable érudit, M. Frédéric Lachèvre, vient fixer définitivement l'opinion sur la mort du patriarche de Ferney. C'est un manuscrit de cent quatre-vingt-sept pages, renfermant le récit de la dernière maladie et de la mort de Voltaire. Il fut écrit moins de six mois après le décès du fameux « philosophe ». On peut y lire, relaté» jour par jour et presque heure par heure, les témoignages des personnages qui approchaient le malade, chirurgiens et gardesmalades, etc. C'est une sorte d'enquête faite par un ecclésiastique de haut rang et adressée à un évêque, A... Elle porte avec soi son cachet d'authenticité, tant précis en est le détail, tant est grande la modération d'esprit avec laquelle elle est conduite.
Le silence absolu prescrit au sujet de cette mort dans l'entourage de Voltaire n'a pu être si bien gardé qu'il n'en ait transpiré beaucoup de choses. L'auteur affirme cependant qu'il ne dira pas tout sur cette horrible mort.
Remarquons que c'est juste à l'heure où l'Eglise affirme d'une manière définitive ce qu'il y eut d'héroïque et de saint dans ^a vie et la mort de Jeanne d'Arc, que M. Frédéric Lachèvre découvrit le manuscrit, qui met un terme à tous les mensonges et à toutes les négations intéressées que l'on fit courir sur la fin de l'infâme insulteur de la « Pucelle ».
Une foule d'exemples plus consolants viennent confirmer cette remarque de Bayle que les incrédules se démentent tous à l'approche de leurs derniers moments.
L'historien Mézerai, qui avait affecté pendant toute sa vie un matérialisme scandaleux, changea bien de sentiments dans sa dernière maladie. Il réunit près de son lit ceux qui avaient été les témoins les plus ordinaires de sa licence et leur dit, avant de recevoir les sacrements : « Souvenez-vous que Mézerai mourant est plus croyable que Mézerai en santé. »
Toussaint implore, dans ses derniers moments, les secours et les consolations de cette religion dont, un des premiers, il s'était déclaré l'ennemi. Déchiré de remords et d'inquiétude, on le voit supplier son fils d'abjurer de funestes doctrines, d'oublier ses erreurs et de ne se souvenir que de son repentir.
Maupertuis, qui débuta par être l'ami de Frédéric et de Voltaire, finit par mourir entre les bras de deux religieux. Ce profond géomètre, quelques années avant sa mort, crut devoir rendre publics les motifs de sa conversion. Il disait en parlant de la vie future : « C'est n'être pas philosophe que de nier ce qui n'est pas impossible ; c'est n'être pas un homme que de braver un si grand péril. » (Voir Delambre, Biog. univ.)
Le fameux comte de Boulainvilliers, qui avait poussé si loin la liberté de penser, reçut les derniers sacrements avec les marques de la plus vive ferveur.
Le médecin Le Métrie, dont la scandaleuse impiété faisait rougir même ses amis, mourut en détestant ses monstrueux excès, et rétracta publiquement toutes ses erreurs.
Le grammairien Dumarsais, qui avait marché sous les mêmes étendards, fit une fin des plus édifiantes, qui fit dire au chef de la secte : « Je suis fâché des grimaces de Dumarsais. »
Le marquis d'Argens, qui avait déclaré une guerre ouverte au catholicisme, dans une série d'abominables ouvrages, mourut chez la baronne de la Garde, sa sœur, dans les sentiments du plus profond repentir.
Boulanger, auteur des plus violentes diatribes contre les vérités les plus sacrées, eut recours, dans sa dernière maladie, aux ministres de cette religion qu'il avait tant outragée, il déclara qu'il n'avait jamais eu que des doutes, et que le plus grand regret qu'il éprouvait était de ne pouvoir pas assez réparer le mal qu'il avait fait.
Raynal, dans sa fameuse lettre à l'Assemblée constituante, jeta un cri d'effroi à la vue des ruines que lui et les novateurs avaient faites, et du sang et des larmes dont ils avaient inondé la France.
Helvétius, propagateur de doctrines avilissantes, rétracta ses erreurs et en fit une solennelle abjuration ; convaincu qu'il était, dit-il, que tout ce qui n'était pas conforme au christianisme ne pouvait être la vérité. C'est au sujet des paradoxes d'Helvétius
que Frédéric écrivait à d'Alembert : « Cela s'appelle des philosophes? Oui, dans le goût de ceux que Julien persifle. »
On a vu Marmontel, Thomas et Larcher rejeter cette philosophie mensongère, pour suivre celle de l'Evangile : et bientôt après, on vit La Harpe, l'élève, l'ami et l'héritier de Voltaire, purifier, par les larmes de la pénitence, son âme infectée de doctrines empoisonnées, et abjurer hautement quarante ans de sophismes et d'égarements.
Qu'est-ce que cette trompeuse et funeste philosophie qui n'apprend qu'à douter, et qui délaisse lorsqu'on a tant besoin de lumière et de forces ?
Il est encore d'honnêtes gens et même des catholiques qui blâment l'Eglise d'avoir condamné et excommunié Luther. Ils ne savent pas, qu'avant de porter ces sentences, elle a fait multiplier les avertissements, les objurgations, les mille moyens propres à inspirer le repentir et la rétractation des erreurs à ceux qu'elle essaye de retenir dans la vérité.
Mais quand l'endurcissement dans la révolte lui fait un devoir douloureux de sévir, alors elle l'accomplit, le cœur déchiré, mais en y apportant toute la fermeté qu'il est nécessaire d'unir à la douceur. Elle ne craint pas de marquer la gravité de ses sanctions, et agit en cela avec toute sa foi confiante en l'assistance de Celui qui est avec elle jusqu'à la consommation des siècles, et dont elle défend la doctrine en repoussant l'hérésie.
C'est là ce qu'après l'avoir fait bien des fois déjà au temps des Arius, des Nestorius, des Eutychès et d'autres, elle fit pour Luther.
Si donc, à l'occasion du quatrième centenaire de la condamnation de Luther, il plaît aux adeptes du protestantisme et de la doctrine du libre arbitre de poser Luther en victime et de parler de l'intolérance de l'Eglise, celle-ci peut d'avance dire bien haut qu'elle ne craint rien pour elle de l'évocation des faits rappelés par ces dates...