BOSSUET
Le protestantisme est, dans son essence, une négation. - - Origine du mot protestant. — Sa fécondité en sectes ou insectes. — Statistique. — De quelle vie jouissent-elles : foi et morale.
Le protestantisme n'est pas une religion. Cette assertion paraît de prime abord bien osée et même bien étrange. Rien cependant de plus certain et même de plus évident.
Il est un fait que les progrès de l'histoire mettent de plus en plus en lumière. Il n'y a point et il n'y a jamais eu de peuple qui ait été ou qui soit sans religion, c'est-à-dire sans rapports avec la divinité ; Dieu n'aurait pu permettre que sa créature fût et vécût sans rapports avec Lui, car les relations de la créature avec son Créateur sont la fin essentielle de la création.
De même qu'il n'y a jamais eu de peuple sans religion, il n'y a jamais eu de religion sans sacrifice. Le sacrifice est le devoir essentiel de la religion, et c'est pourquoi il est aussi ancien que
le monde et aussi étendu dans l'espace que l'humanité. Toujours et partout le sacrifice a été considéré et pratiqué comme l'acte religieux par excellence. Par le sacrifice, l'homme rapporte à Dieu ce qu'il est et ce qu'il a, il confesse sa souveraineté sur lui et sur toutes choses ; par l'immolation de victimes, il lui rend grâces et il le prie. Et comme il se sent déchu et coupable, il exprime aussi par l'immolation des victimes qu'il se substitue, son vœu d'effacer son péché et de remonter à l'état dans lequel il a été créé.
Sans doute, ils sont assez rares les hommes qui ont du sacrifice cette idée nette et complète ; mais tous les peuples et toutes les tribus ont conservé, plus ou moins altérée, l'institution des premiers jours et s'y sont conformés.
Or, dès son premier jour, le protestantisme a aboli, pour son compte, le sacrifice de la religion chrétienne, le sacrifice institué par le divin Rédempteur, le sacrifice de la messe ; et il continue à n'avoir que des assemblées sans prêtre et sans oblation, des assemblées qui n'ont que le prêche du pasteur et le chant de psaumes.
Si le protestantisme n'est point une religion, qu'est-ce donc? Son nom le dit : une protestation, protestation contre l'autorité, contre la papauté, contre tout ce qui constitue l'Eglise, l'institution établie par Notre-Seigneur Jésus-Christ.
J. de Maistre a fait cette observation de bon sens qui suffit à confondre tout ce qui s'est séparé de l'Eglise catholique : luthéranisme, calvinisme, anglicanisme, etc.
« Au commencement du dixième siècle, il n'y avait qu'une foi en Europe. Considérez cette foi comme un assemblage de dogmes positifs : l'unité de Dieu, la Trinité, l'Incarnation, la présence réelle; et pour mettre plus de clarté dans les idées, supposons qu'il y ait cinquante de ces dogmes positifs. Tous les chrétiens croyaient donc alors cinquante dogmes. L'Eglise grecque ayant nié la procession du Saint-Esprit et la suprématie du Pape, elle n'eut plus que quarante-huit points de croyance, par où vous voyez que nous croyons toujours tout ce qu'elle croit, quoiqu'elle nie deux choses que nous croyons. Vos sectes du seizième siècle poussèrent les choses beaucoup plus loin et nièrent encore plusieurs autres dogmes, mais ceux qu'elles ont retenus nous sont communs. Enfin la religion catholique croit tout ce que les sectes croient ; ce point est incontestable. Ces sectes, quelles qu'elles soient, ne sont donc point des relierions mais des néqations, c'est-à-dire rien par elles-mêmes; car dès qu'elles affirment, elles sont catholiques 1. »
i. Lettres à une dame protestante.
J. de Maistre a fait cette autre observation, pleine de justesse, que l'Eglise
Ce nom « protestant » qui, par lui-même, montre que la prétendue Réforme est, non une religion, mais une négation et une insurrection, est, pourrait-on dire, d'origine providentielle. Jamais Luther, ni Calvin, ni Henri VIII ne se l'auraient donné spontanément et par choix. Il fut recueilli par hasard dans la diète de Spire, tenue en 1529. Elle avait porté un décret concernant le changement de religion et de culte 2 . Quatorze villes de l'Empire refusèrent de se soumettre à ce décret et présentèrent une protestation. De là vint qu'on commença d'appeler les dissidents « protestants ». Tout le monde trouva que ce nom était vraiment celui qui convenait à toutes les sectes issues de la révolte de Luther, unies seulement dans leurs protestations contre l'autorité du Pape et contre l'Eglise catholique, son sacrifice, ses sacrements, ses dogmes, etc. Sentant bien que ce nom répugne à l'origine, à l'esprit, à l'histoire de la religion chrétienne, les protestants essayèrent plusieurs fois de le secouer de leurs épaules et de s'en faire donner un autre : évangéliques, réformés. Evangéliques? Mais qu'on trouve deux « évangéliques» qui donnent le même sens à tout l'évangile. D'ailleurs, c'était « bibliques » qu'ils devraient se dire, puisque c'est la Bible entière qu'ils prennent comme leur règle de foi, laissée à l'interprétation de chacun d'eux et non l'Evangile seulement. «Réformés? » mais ce révolutionnaires » religieux serait plus vrai. Le protestantisme est condamné à porter toujours ce même nom « protestant » dans l'immense variété de ses sectes, c'est que ce nom étant purement négatif et ne signifiant qu'une renonciation au catholicisme, moins il marque que le schismatique croira et plus il protestera, plus il sera lui-même. Son nom devient donc toujours plus vrai ;
catholique seule a un nom positif propre, qui lui sert à se désigner elle-même, et par lequel tout le monde la désigne. Avant lui, saint Jérôme et saint Augustin s'étaient servis de cet argument apologétique: «Si vous entendez, dit saint Jérôme, qu'on les appelle Marcionites, Valentiniens, Montanistes, sachez que ce n'est point là l'Eerlise du Christ, mais la synagogue de l'Antéchrist » (Lib. Adversus Luciferanos). Et saint Augustin : «Je suis retenu dans l'Eglise par son nom même de catholique, car ce n'est pas sans cause qu'elle seule, au milieu de tant d'hérésies, a obtenu ce nom. Si un étranger leur demande où est l'Eglise des catholiques, aucun d'eux n'ose montrer sa basilique ou sa maison. »
2. Dans le récit que Mélanchton fit à son intime ami Cameracius des décrets de l'Assemblée de Spire, il avoua que ses douleurs sont extrêmes. « Ce sont des agitations incroyables et les douleurs de l'enfer; il en est presqu'à la mort. Ce qu'il ressent est horrible. » (Bossuet, les Variations.)
Il finît en cet état sa malheureuse vie en l'an 1560.
il doit subsister jusqu'au moment où il périra, comme l'ulcère périt avec le dernier atome de chair vivante qu'il a dévoré.
Il était aisé de voir que les premières négations et les premières protestations seraient suivies d'autres qui se multiplieraient indéfiniment. Ne reconnaissant d'autre autorité qu'un livre, qui lui-même, selon leur belle doctrine, n'est soumis à aucune autorité interprétative, tous les dogmes disparaîtraient incessamment l'un après l'autre. L'expérience est faite et chacun peut la contempler. Il n'y a pas un point de la croyance chrétienne que le protestantisme n'ait attaqué et détruit dans l'esprit de ses partisans. Il est arrivé d'ailleurs ce qui ne pouvait manquer d'arriver. Ce malheureux système s'est allié avec le philosophisme ; et ces deux ennemis de toute croyance ont exercé sur l'Europe une influence si funeste, qu'on exagère peu en disant que dans cette belle partie du monde plusieurs peuples n'ont plus de religion. J. de Maistre a encore fait cette observation qui montre comment l'ulcère protestant désorganise et dévore.
Quoique les sectes diffèrent entre elles, cependant par rapport à nous elles sont toutes égales, puisqu'elles ne sont pas nous. Dès qu'une branche est coupée, elle n'appartient plus à l'arbre; celle qui est verte encore, celle même qui n'a pas touché terre, diffèrent sans doute de celle qui a fait du charbon depuis dix ans ; mais pour l'arbre, c'est égal, elles ne sont plus lui, ni à lui, ni de lui.
Ainsi séparée de la racine d'où la vie découle 3, la Réforme devint bientôt la proie des insectes. Les confessions ne se tinrent point au nombre primitif, trois, elles commencèrent dès leur premier jour à se dresser en innombrables sectes.
Un protestant, le géographe bien connu, Onésime Reclus, a publié dans La Revue (ancienne Revue des revues) , n° du 1er décembre 1911, un article sur le protestantisme en France.
« Si nous avions, dit-il, en France, un recensement des religions aussi complet que, par exemple, celui du Canada, le protestantisme français se manifesterait par la diversité d'opinions, comme le catholicisme se manifeste par une parfaite unité ».
Il donne ainsi la preuve de l'état de division auquel est arrivée l'œuvre de Luther.
3. «Le protestantisme, dit Michelet, n'est qu'une plante parasite qui ne vit que de la sève du catholicisme. Quand nous en aurons fini avec l'Eglise catholique, il mourra de lui-même, ou, s'il en est besoin, nous l'achèverons d'un coup de talon de notre botte. »
:W2 l'œuvre du protestantisme.
« Ouvrons par exemple, dit-il, le dernier recensement décennal du Canada, celui de 1901, tel qu'il fut publié en 1902, à Ottawa, capitale du Dominion ou Puissance.
» Arrivé à la statistique des religions, nous y relevons une quinzaine de or dénominations » non protestantes : les catholiques d'abord; puis la religion grecque orthodoxe ou les sectes qui s'en sont plus ou moins détachées (tels les doukhobors ou Lutteurs de l'esprit) des juifs, des mormons ou saints des derniers jours, des mahométans, des boudhistes chinois ou japonais, des païens inscrits pour quinze mille environ, etc., etc.
» Tout le reste est protestant, sous les noms les plus baroques, dont un grand nombre parfaitement incompréhensibles au profane vulgaire. En voici quelques-uns : Gens de la Venue de Notre-Seigneur, Ammanites ou Amichs, Angélicaux, hommes de l'Arche de l'Alliance, Béthélites, Irvingites ou catholiques apostoliques, Enfants de Christ, Enfants de Dieu, Enfants de paix, Christadelphiens, Scientistes chrétiens (ce qui veut dire : dont Christ est toute la science), Ouvriers du Christ, Eglise de l'âge à venir, Eglise des premiers-nés, Eglise de la nature, Troupe de Daniel, Elgians, Guérisseurs ou Guéris par la foi, Farringtoniens, Quakers, Triés par le Christ, Règle d'or, Homéristes ou Hommes de la marche à la sainteté, Humanitariens, Marshallites, Mimic-mi (sic), Gens du Messie, Miciats, Gens de l'aurore du Millenium, Mennices, Swedenborgiens, Ere nouvelle, Gens de la nouvelle et dernière maison d'Israël, Nouvelles Lumières, un seul corps, Mission du peuple, Hommes d'avant le Millenium (moins nombreux que ceux de l'aurore millénaire ci-dessus indiquée), Frères primitifs, Réincarnationnistes, Restitutionnistes, Religion de l'amour, Gens de l'Alliance du jour du sabbat, Salutistes (à ne pas confondre, paraît-il, avec les membres de l'Armée du Salut), Disciples de saint Jean, Sécularistes, Silencieux, Socialistes, Spiritualistes, Eglise de l'étoile, Syéniques, Théosophes, Titans, Transmigrationistes, Trinitairiens. « Tunkers », Chercheurs de la vérité, Universalistes, Gardiens de la tour du guet, etc., etc. »
Et il conclut :
« C'est à pleurer de rire quand on sait de quelles subtilités, de quel verbiage, de quelles arguties, de quels rêves, rêvasseries, hallucinations naquirent ces sectes dont beaucoup se meuvent dans l'orbite de la folie pure.»
Ce défilé de cinquante sectes différentes dans un seul pays, de cinquante manières de comprendre le christianisme et d'adorer Dieu, propres au protestantisme, peut être placé en appendice à V Histoire des Variations.
Il est des protestants, particulièrement des anglicans, qui prétendent que l'Eglise dont le Symbole dit qu'elle est une ne cesse pas de jouir de cette unité malgré les scissions qui ont été produites à diverses époques par Photius, par Luther, Calvin, Henri VIII et qui présentent aujourd'hui l'état de division à l'infini dont le tableau tracé par M. Onésime Reclus ne laisse voir qu'un coin.
A cette prétention, Bossuet opposait que l'Eglisg et son unité
ainsi entendue en fait un amas de sectes et que ce ne peut être ce que le Credo nous fait chanter :
« Elles se frappent d'anathèmes les uns les autres ; de sorte que le caractère du royaume de Jésus-Christ est le même que Jésus-Christ a donné au royaume de Satan. Selon la doctrine de Jésus-Christ, le royaume de Satan est divisé contre lui-même, et doit tomber maison sur maison jusqu'à la dernière ruine. Au contraire, selon la promesse de Jésus-Christ, son Eglise qui est son royaume, bâtie sur la pierre, sur la même confession de foi et le même gouvernement ecclésiastique, est parfaitement unie; d'où il s'ensuit qu'elle est inébranlable et que les portes de l'enfer ne pourront jamais prévaloir contre elle; c'est-à-dire que la division, qui est le principe de la faiblesse et le caractère de l'enfer, ne l'emporterait point contre l'unité, qui est le principe de la force, le caractère de l'Eglise ».
Le même Bossuet dit ailleurs comment est conservée et maintenue l'indéfectible unité de l'Eglise : « Le Saint-Esprit a promis à l'Eglise universelle de l'assister indéfiniment contre les erreurs, donc contre toutes; et si contre toutes, donc toujours ». Et ainsi elle est toujours elle-même et la même, et toute société religieuse qui diffère d'elle ne peut être crue appartenir à l'Eglise une, catholique et apostolique.
Qu'est devenue dans cet égarement des esprits et dans cet évanouissement de toute doctrine, la vie religieuse? Elle est conservée dans un certain nombre d'âmes et de familles qui sont restées chrétiennes plus qu'elles ne sont devenues protestantes.. Elle est nulle dans la masse du peuple.