CHAPITRE XXXVII
Protestantisme et catholicisme comparés.
Le protestantisme — toute mon ambition est de vous en avoir fourni la preuve — n'a aucune des supériorités dont il se prévaut sur le catholicisme, ni dans l'ordre moral, ni dans l'ordre intellectuel, ni dans l'ordre social. Livré à lui-même, et s'il ne réagit pas contre ses propres principes, il ne peut être qu'un instrument de dissolution.
Mgr Alfred Baudrillart.
La faveur que rencontre en France le protestantisme. — Essai sur l'influence de la Réforme. — Réserves de l'auteur. — Quoique son ouvrage en soit la glorification. — Les nations catholiques et les nations protestantes comparées sous un triple rapport. — L'avenir des peuples catholiques. — Vogue de cette dernière brochure. — Thèse réfutée par divers auteurs. — Seul, le catholicisme civilise.
Le Pourquoi historique de la présente guerre demande que nous portions notre pensée au delà des deux causes que nous venons d'examiner, l'œuvre de Napoléon III et l'œuvre de la République. La République et l'Empire se livrèrent à un courant dont les sources étaient au-dessous d'eux, situées dans le temps sur des dates antérieures à leur existence ; ces sources sont le protestantisme, le prussianisme, le maçonnisme et la civilisation moderne.
Ces quatre causes demandent à être exposées avec quelques développements.
Et d'abord le protestantisme.
Déjà nous l'avons vu agir dans nos provinces, en Algérie et
«dans les colonies au détriment de la France et au bénéfice de l'étranger. Partout le gouvernement de la République a donné ses encouragements et son soutien aux ministres anglicans, et même aux prédicants luthériens d'Allemagne ; partout il a aidé aux efforts de ces messagers de l'étranger, voulant convertir à Luther, à Calvin et à Henri VIII les catholiques de France.
Que pouvaient-ils se proposer? La haine qu'ils ont tant de fois manifestée à l'Eglise de Jésus-Christ allait-elle jusqu'à vouloir mettre la France aux mains de l'hérésie, au risque de la livrer aux entreprises de ceux qui convoitent son sol et ses richesses ; jusqu'à leur permettre de préparer nos provinces à leur ouvrir les bras ? Ou bien s'imaginaient-ils qu'en agissant ainsi ils offraient à leur patrie un meilleur avenir que celui que le catholicisme lui avait donné? Il peut se faire qu'il y en ait qui nourrissent cette illusion. L'éducation donnée en France depuis l'organisation de l'Université par Napoléon Ier, dans les petites écoles aussi bien que du haut des grandes chaires, éducation nourrie et cultivée à l'âge d'homme par les journaux et les revues, a tellement fait dévoyer les esprits hors du chemin de la vérité même historique, que ces sortes d'illusions deviennent facilement le partage de la foule.
Ce n'est point d'aujourd'hui que l'on s'applique à convaincre le public français, ou plutôt le public de partout, de la supériorité que le protestantisme a donnée aux nations qui l'ont embrassé sur les nations catholiques.
En 1802, l'Institut de France mit au concours la question suivante : De V influence de la Réformation de Luther sur la situation politique des différents Etats de V Europe et sur le progrès des lumières \ L'auteur de VEssai sur V esprit et V influence de la ré formation de Luther, M. Charles Villers, qui fut couronné, s'est proposé de fortifier l'opinion qui regarde la réformation de Luther et de Calvin comme un bien, et de déprimer l'opinion contraire. C'est pourquoi, il s'est appliqué à relever les avantages réels ou prétendus que la société a retirés de cette réformation.
i. Je n'ai pu me procurer cet ouvrage; mais je tiens d'analyses que j'ai lieu de croire consciencieuses et sérieusement faites, ce qui est dit ici et j'ai lieu de le croire exact.
Les Pourquoi de la Guerre mondiale. — II
386 l'œuvre du protestantisme.
Bien que l'on retrouve dans cet ouvrage toutes les calomnies de Voltaire, cependant l'auteur fut amené à faire bien des réserves. 1° Il regrette les temples magnifiquement décorés, les cérémonies pompeuses, les chants, les chefs-d'œuvre de la peinture et de la sculpture, et aussi « cette Vierge modèle de toutes les mères, patronne de toutes les âmes tendres et ardentes, intercessatrice de grâces entre l'homme et son Dieu, être élyséen,. auguste et touchant dont aucune autre religion n'offre rien qui approche » . 2° Il attribue à la réformation de Luther toutes les révolutions politiques qui ont éclaté en Europe depuis la naissance du Luthéranisme, il lui donne une grande part même dans la Révolution française. « On trouve chez eux (les Réformés) , dit-il, les mêmes prétentions à la liberté et à l'égalité absolues qui ont causé tous les excès des Jacobins de France. La loi agraire, le pillage des riches, faisaient partie de leur symbole ; et sur leurs bannières aurait pu déjà être écrit : Guerre aux châteaux, paix aux chaumières. 3° Suivant VEssai, le prodigieux accroissement des forces militaires et des moyens de faire la guerre est un résultat de la Réforme. De fait, le luthérien Gustave-Adolphe fut le créateur de la tactique moderne, le roi de Prusse, Frédéric II, perfectionna cet art meurtrier. La conséquence en fut des guerres de trente ans, des guerres de sept ans, ou plutôt la guerre des trois cents ans qui se sont écoulés depuis, et la Réforme n'a été, à le bien prendre, que la lutte secrète des partis religieux. « Les guerres qui suivirent prirent un caractère religieux et fanatique, par conséquent plus animé, plus terrible, plus sanguinaire que celui des autres guerres... Et c'en est assez pour être forcé de convenir que, depuis le débordement des peuples du Nord sur l'Empire romain, aucun événement n'avait encore produit en Europe des ravages aussi longs et aussi universels que ceux causés par la guerre allumée au foyer de la réformation. » Cause des guerres entre peuples, le protestantisme fut aussi une grande cause des guerres civiles et des révolutions qui ont agité tous les peuples depuis sou apparition..
En rompant l'unité religieuse entre les chrétiens, le protestantisme a affaibli l'union politique qui doit exister entre les enfants d'une même patrie. L'auteur de V Essai dit, d'après Schiller, historien de la guerre de 'Trente ans : « Les intérêts qui, jusqu'à la Réformation, avaient été nationaux, cesserem' dé
l'être à cette époque... Un sentiment plus puissant sur le cœur de l'homme que l'amour même de la patrie, le rendit capable de voir et de sortir hors des limites de cette patrie. Le réformé français se trouva plus en contact avec le réformé anglais, allemand, hollandais, genevois, qu'avec son compatriote catholique».
M. de Bonald a résumé en deux mots ce que nous venons d'entendre sortir de la bouche de M. Charles Villers : « La Réforme a été l'événement des temps modernes le plus funeste à la société, et la cause prochaine ou éloignée de toutes les révolutions qui, depuis le XVe siècle, ont agité l'Europe, et de toutes les guerres qui l'ont ensanglantée; et si la société doit finir, je n'hésite pas à la regarder comme le premier coup de cloche de cette dernière catastrophe ».
Nous aurons à justifier toutes ces paroles. Pour ce qui est de la dernière « il peut se faire que le protestantisme soit le premier coup de cloche annonçant la fin du monde ». Contentons-nous de dire ici que cette pensée a été celle de bien des protestants, comme en font foi leurs commentaires sur l'Apocalypse.
Nous devons, pour le moment, nous borner à montrer la responsabilité qui incombe au protestantisme au sujet des guerres de 1870 et de 1914. L'auteur de VEssai a donc reconnu que toutes les révolutions politiques qui ont éclaté en Europe depuis le XVe siècle, y compris la Révolution française, doivent être attribuées à la Réformation de Luther. T1 avoue que les trois cents ans qui se sont écoulés depuis cette époque n'ont été que la lutte plus ou moins avouée des partis religieux, créés par les divisions que le protestantisme a introduites dans la chrétienté. Il admet que les guerres en sont devenues de plus en plus meurtrières depuis la naissance de ces partis. Or, en Allemagne comme en France, plusieurs sont persuadés qu'elle est le suprême et dernier effort du protestantisme, associé aux sociétés secrètes, pour anéantir le catholicisme.
Malgré ses aveux et ses restrictions, l'auteur de VEssai s'est attaché dans tout le cours de son ouvrage à relever les avantages réels ou prétendus que la société a retirés de la soi-disant réforme religieuse.
La thèse fut reprise en 1854, en deux gros volumes, par le pasteur Napoléon Roussel, sous le titre : Les nations catholiques
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et les nations protestantes comparées sous le triple rapport du bien-être, des lumières et de la moralité. Mais l'effort le plus vigoureux fut tenté par un économiste, professeur à l'Université de Liège, Emile de Laveleye, qui, dans une brochure de trente pages sur l'Avenir des peuples catholiques, s'appliqua à démontrer que la raison de la « fameuse et indiscutable supériorité » des protestants sur les catholiques devait être cherchée, non dans la race, mais dans le culte.
Ce manifeste, répandu à profusion — trente éditions françaises en un an et traduction en onze langues — fit une impression profonde, d'autant que nos désastres récents de 1870 donnaient à la thèse un aspect de vraisemblance et un caractère d'actualité. En 1899, lorsque les Etats-Unis eurent enlevé à la catholique Espagne ses dernières colonies en Amérique et en Asie, cette brochure fut rééditée et enrichie de nombreux témoignages. C'est là que les journaux à la solde de la secte puisent journellement leurs arguments 2.
Bien des universitaires et nombre de journalistes y pensent et ne cessent d'inculquer cette erreur que « 1 'indiscutable
SUPÉRIORITÉ DES PROTESTANTS SUR LES CATHOLIQUES DOIT ÊTRE CHERCHÉE, NON DANS LES RACES, MAIS DANS LE CULTE. » Et par
conséquent que le triomphe des nations protestantes sur les nations catholiques, l'un des principaux buts de la guerre actuelle, ne serait point chose regrettable.
Un premier mot de réponse à cette affirmation.
Ce dont on glorifie aujourd'hui le plus les nations protestantes, c'est le génie de la colonisation, le génie d'expansion.
Les peuples protestants se distinguent-ils plus en cela que les catholiques? Ce génie, les Français, les Espagnols, les Portugais l'ont manifesté d'une manière plus éclatante que les Anglais et autres peuples protestants aux XVIe et XVIIe siècles. De nos jours encore, la France s'est étendue au loin ; et aujourd'hui
2. Les œuvres de l'Espagnol Balmès, le livre d'un magistrat français Auguste Nicolas, celui de l'abbé Martin, ancien curé de Ferney, De l'avenir du protestantisme et du catholicisme, et celui de Mgr Baudrillart, L'Eglise catholique, la Renaissance et le Protestantisme, offrent aux lecteurs toutes les réponses désirables. Ajoutons que les œuvres de Doellinger, de Mgr Janssen, de M. Georges Goyau fournissent aussi nombre d'arguments contre les adversaires du catholicisme. On peut encore lire avec fruit les articles publiés dans les Etudes, par le P. Flamérion et par M. Yves de la Brière.
comme autrefois il y a cette différence entre les nations catholiques et les nations protestantes que celles-ci exploitent et que celles-là civilisent, alors même, comme cela est malheureusement de nos jours, que leur gouvernement entrave l'action des missionnaires, les vrais, les seuls civilisateurs des peuples barbares ou sauvages. C'est ce que reconnaissent les hommes impartiaux. En 1858, M. Crawford, ancien gouverneur de Singapore, dans un meeting réuni pour favoriser les missions protestantes, faisait cet aveu : « ...Dans les îles Philippines, les Espagnols ont converti à la foi catholique plusieurs millions d'indigènes, et une immense amélioration dans leur condition sociale en a été la conséquence... »
Le baron de Hûbner écrivait, quelques mois après la guerre de 1870, dans son intéressant ouvrage : Promenade autour du monde :
« Qu'est-ce que veut dire coloniser ? Serait-ce le défrichement du sol?... Est-ce la tâche d'exploiter le sol au profit des immigrés ? Dans cette supposition, les Anglais méritent la palme. Mais si l'on entend par coloniser, porter la civilisation au sein des indigènes dont on occupe le territoire, les Portugais et les Espagnols me semblent avoir été les premiers colonisateurs du monde... Le contact de la race anglo-saxonne avec ses sauvages semibarbares est désastreux pour ces derniers... Les Français sont le peuple le plus expansif. En Chine, partout où vous voyez au-dessus d'un Consulat flotter le pavillon français, vous apercevrez dans le voisinage la flèche d'une église, et à côté un couvent, une école, un hôpital. Là les intelligences s'ouvrent aux lumières de la civilisation, les cœurs aux vérités de la foi ; là se pansent les plaies des âmes et des corps, se soulagent les misères, s'exercent les visites apostoliques de la charité et de l'abnégation. L'Italie, l'Espagne et la Belgique offrent leur contingent, mais la grande majorité de ces héros chrétiens appartient à la France. »
M. de Haulleville fait remarquer avec raison que la politique coloniale actuelle de l'Angleterre est le chef-d'œuvre de ce grand peuple, mais elle est inspirée, dit-il, par l'intérêt mercantile bien entendu de la Grande-Bretagne. Les missionnaires anglicans n'ont guère d'autre mission et d'autre souci que de contribuer à cet intérêt. Il en est autrement des missionnaires français et catholiques. Ces témoignages pourraient être multipliés, et on en trouvera nombre d'autres épars dans cet ouvrage. Mais passons à d'autres questions.