L. Veuillot
Napoléon III à Cavour : Rendez-vous à Plombières. — Ayons confiance réciproquement. — La guerre à r Autriche amorcée aux Tuileries et au parlement de Turin. — La brochure Napoléon III et l'Italie. — Entrée en campagne. — Assurances données à F Allemagne par le Moniteur. — La bataille de Solférino. — Paroles de Napoléon III aux grands corps de l'Etat.
A la fin de l'année 1857, le prince Albert, époux de la reine d'Angleterre, avait écrit : « Je crains quelque coup de théâtre italien ». On touchait à ce coup de théâtre, préparé depuis longtemps entre conspirateurs anglais, italiens et français.
En 1853, M. Villamarina, ministre sarde à Paris, avait eu avec Napoléon III des conversations qui, transmises à Cavour, firent comprendre à celui-ci qu'il y aurait en France, relativement à la question italienne, deux politiques : une politique officielle et une politique secrète.
La politique officielle, dit M. de la Gorce, soufflerait brusquement sur les espérances (des conspirateurs) , la politique secrète les rallumerait ; la politique officielle ferait des blessures, la politique secrète les panserait et les panserait si bien que le blessé ne s'en trouverait que mieux ; la politique officielle dicterait des dépêches, formulerait des désaveux, éclaterait en colères ; la politique secrète abaisserait doucement la bannière, montrerait d'un geste discret la voie à suivre, aplanirait cette voie elle-même, empêcherait surtout que nulle inspection ne se mît à la traverse.
C'est ce que nous verrons constamment pratiqué durant tout le règne de Napoléon, de la guerre à l'Autriche jusqu'à l'occupation de Rome par les Piémontais. Dominé par Palmerston, surveillé de près par le prince Napoléon, au besoin stimulé par Mazzini, Napoléon III, qui voulait réaliser le programme de la Révolution, mais qui en même temps se demandait le résultat que cette réalisation aurait pour la dynastie qu'il voulait fonder, était plein d'irrésolutions. Toutes les fois que quelques difficultés survenaient entre lui et ses comparses, on voyait arriver à Paris le comte Arèse, grand seigneur italien, son ancien ami, homme de confiance de Mazzini et de Cavour, et la marche de la révolution reprenait son cours.
M. Walewski, ministre de Napoléon III aux Affaires étrangères, se plaignant un jour de son effacement, écrivit : « Sur les affaires de l'Europe je ne suis pas mieux renseigné que le portier du ministère. » Il voyait ou aurait pu voir Napoléon III, entouré d'étrangers obscurs, recrutés dans le personnel des hautes sociétés secrètes, auxquels il confiait les missions les plus délicates. C'est avec eux qu'il traitait toutes les grandes affaires internationales. Ses ministres des Affaires étrangères écrivaient des notes, échangeaient les dépêches faites pour tromper l'opinion publique. Une action toute différente, ayant pour objectif des plans fort distincts des intérêts français, partait du cabinet mystérieux de l'Empereur. L'un de ses intermédiaires avec Palmerston fut Pannizi, un carbonaro italien qui avait pris part aux conspirations de 1820 et 1821, dont les représentants de la France, de l'Autriche et de la Sardaigne, avaient exigé l'expulsion du territoire suisse. Les Sociétés secrètes et la Société, III, 172.
Kossuth, le grand révolutionnaire hongrois, dit aussi dans
ses Souvenirs et Ecrits de mon Exil :
« Les réfugiés hongrois étaient en communication seulement avec l'Empereur, et certains personnages, sans situation officielle, instruments de
48 l'œuvre de napoléon m.
confiance de l'Empereur. Nous n'avions rien à faire avec les ministres. Ce dualisme existait de même dans les relations de Napoléon avec le gouvernement piémontais. Il ne paraît pas qu'un seul ministre français ait eu connaissance de ce qui se passa à l'entrevue de Plombières, non plus que du traité d'alliance offensive et défensive conclu en décembre 1858. Parmi les hommes qui servaient d'intermédiaires entre l'Empereur et les révolutionnaires, un des plus importants était Piétri, sénateur, et le docteur C anneau. »
Dans les premiers jours de l'année 1858, Napoléon III envoya à Turin le Dr Canneau, chargé de dire à Cavour que l'Empereur le recevrait à Plombières. Le rendez-vous eut lieu le 21 juillet. L'Empereur annonça qu'il était disposé à soutenir le Piémont dans une guerre contre l'Autriche, à la double condition qu'elle ne serait point une lutte révolutionnaire et qu'elle pourrait se colorer d'un prétexte plausible aux yeux de la diplomatie. Comme salaire, il demandait la cession de la Savoie et du comté de Nice. Puis il exprima son désir que la princesse Clotilde, fille de Victor-Emmanuel, fût livrée, en qualité d'épouse, au prince Jérôme-Napoléon.
En donnant congé, l'Empereur dit à Canneau : ce Ayez confiance en moi, comme j'ai confiance en vous. »
L'exécution suivit de près la promesse. Cinq mois plus tard, le 1er janvier 1859, à la réception du corps diplomatique par l'Empereur, on ne fut pas peu étonné d'entendre le souverain exprimer à l'ambassadeur d'Autriche son regret du refroidissement des relations de la France avec le cabinet de Vienne. Napoléon dit au ministre d'Autriche, M. de Hubner : « Je regrette que mes relations avec votre gouvernement ne soient plus aussi bonnes que par le passé; mais je vous prie de dire à l'Empereur que mes sentiments personnels n'ont pas changé. » L'émotion fut vive. Elle redoubla quand, le 10 janvier, en ouvrant le Parlement de Turin, Victor-Emmanuel prononça un discours qui avait été préalablement communiqué à l'Empereur et qui fit l'effet d'un coup de clairon appelant aux armes : « L'horizon au milieu duquel se lève la nouvelle année, dit-il, n'est pas particulièrement serein. Marchons résolument au devant des éventualités de l'avenir. »
Le 4 février parut la brochure : Napoléon III et V Italie, qui mettait en avant le projet d'une confédération italienne sous la présidence honoraire du Pape. Dès le mois d'août 1858,
Napoléon III avait donné le plan de cet écrit, en avait vu et corrigé les épreuves, puis avait annoncé à ses ministres l'apparition d'un écrit qui refléterait ses pensées sur la question italienne. Jamais les Etats italiens n'avaient été jugés avec plus de rigueur. De plus la brochure proclamait le principe des nationalités et le plaçait sous le patronage de Napoléon. Ce qui fit dire à Palmerston, dans une conversation avec le marquis d'Azeglio, ambassadeur de Turin à Londres : ce La seule question est de savoir si la France voudra constituer à son flanc une seconde Prusse ». La publication de cette brochure n'était rien moins qu'un premier coup porté à la puissance temporelle du Souverain Pontife, coup frappant les esprits afin de les préparer à ceux qu'ils verraient bientôt éclater dans l'ordre des faits.
Trois jours après, s'ouvrait la session législative. Dans son discours, l'Empereur crut devoir rassurer l'opinion par certaines paroles tout en la confirmant par d'autres dans ses craintes.
« L'émotion qui vient de se produire, dit-il, sans apparence de dangers imminents, a droit de surprendre, car elle témoigne en même temps et de trop de défiance et de trop d'effroi. On semble avoir douté d'un côté, de la modération dont j'ai donné tant de preuves ; de l'autre, de la puissance réelle de la France. Depuis quelque temps, l'état de l'Italie et sa situation anormale, où l'ordre ne peut être maintenu que par des troupes étrangères, inquiètent justement la diplomatie. Ce n'est pas néanmoins un motif suffisant de croire à la guerre. »
Le 22 février, Pie IX répondit aux paroles ci-dessus par une note du cardinal Antonelli disant que « le Saint-Siège, plein de reconnaissance pour les secours que lui avaient prêtés jusqu'à ce jour LL. MM. l'Empereur des Français et l'Empereur d'Autriche, croyait devoir les prévenir que désormais son gouvernement était assez fort pour suffire à sa propre sécurité et pour maintenir la paix dans ses Etats. Qu'en conséquence le Pape se déclarait prêt à entrer en arrangement avec les deux Puissances pour combiner, dans le plus bref délai possible, l'évacuation simultanée de son territoire par les armées française et autrichienne. »
Mais la guerre était résolue et Napoléon répondait aux inquiétudes de la France en lui disant : « Le but de cette guerre
Les Pourquoi de la Guerre mondiale. — II 4