‹ Les pourquoi de la guerre mondiale (volume 2)Chapitre 10 sur 96 · L'ŒUVRE DE NAPOLÉON III · texte numérisé non relu

L'ŒUVRE DE NAPOLÉON III

est de rendre l'Italie à elle-même et non de la faire changer de maître. Nous aurons à nos frontières un peuple ami qui nous devra son indépendance. »

En quelle sinistre ironie les événements ont changé cette parole ! Qu'est devenue pour la France cette Italie rendue à elle-même? Où est ce peuple ami qui nous doit son indépendance? La guerre de 1859 nous a coûté un demi-milliard et 50.000 hommes. En récompense, nous avons reçu l'ingratitude, l'injure et le mépris de nos protégés. Au milieu de nos désastres, en 1870, l'Italie n'est point venue à notre secours. Après la guerre elle s'est alliée à notre ennemie. Plus d'une fois, elle a médité avec l'Allemagne l'annexion à son profit de quelquesunes de nos provinces. Elle n'a cessé de nous créer des difficultés et de causer des troubles à nos frontières. Il est vrai qu'elle était hier en campagne avec nous, mais en faisant faux bond à .son alliée.

Le 28 mars 1859, les Autrichiens entrèrent sur le territoire piémontais et, le 2 mai, Victor-Emmanuel se rendit à la tête de son armée. Le 5 mai, Napoléon III confia la régence à l'Impératrice pour le temps de son absence et il adressa une proclamation au peuple français, où il dit : « J'avoue hautement ma sympathie pour un peuple dont l'histoire se confond avec la nôtre et qui gémit sous l'oppression étrangère... Nous n'allons pas en Italie fomenter le désordre ni ébranler le pouvoir du Saint-Père. » Ces paroles sont à rapprocher des actes antérieurs de Louis-Napoléon et de ceux qui suivirent.

Il partit de Notre-Dame pour se mettre à la tête de son armée, et le ministre des Cultes, M. Rouland, fut chargé de rassurer les sentiments catholiques et anti-révolutionnaires. En même temps que la révolution paraissait être ainsi reniée, Garibaldi et sa bande prenaient place dans l'armée piémontaise, sous leur drapeau distinct, comme une troisième puissance. Il était là comme Victor-Emmanuel avait été en Crimée, pour se créer le droit d'intervenir à sa façon dans 'les événements futurs.

Plusieurs des généraux que Napoléon III mettait au service des ambitions piémontaises et qu'il appelait à réaliser se^ utopies, comptaient parmi ceux qui, de 1848 à 1851, avaient combattu

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la Révolution. Les soldats étaient d'humbles enfants des campagnes, la plupart catholiques. Comme en Crimée, ils portaient sur eux l'image de la Sainte Vierge, ainsi que leurs chefs. Ni les uns ni les autres ne sollicitaient de l'Empereur l'honneur de l'aider à délivrer les Etats romains du joug des cardinaux et les autres Etats de leur légitime souverain.

Le 10, Napoléon III quitta Paris pour se rendre en Italie, et, le 12, il adressa un ordre du jour à l'armée italienne, lui disant : « C'est une cause sainte ( !), qui a les sympathies du monde entier (!). » Oui, du monde maçonnique répandu sur toute la terre.

Le 11 mars 1861, M. Keller prit la parole au Corps législatif. Interpellant, pour ainsi dire, l'Empereur lui-même, il l'accusa d'avoir changé la politique de la France : « Vous avez reculé, » lui dit-il, non devant le Piémont, non devant l'Angleterre, » mais devant une force astucieuse dont le Piémont est l'instru- » ment et le gouvernement britannique le tuteur. Vous avez » reculé devant la Révolution, vous avez rétrogradé devant cette » puissance dont le programme, consigné dans un document » célèbre, a été recueilli par le Moniteur! » Et Keller, prenant le Journal Officiel, lut, devant la Chambre stupéfaite, le testament où Orsini sommait Napoléon III d'exécuter les ordres des agitateurs piémontais en créant l'Italie aux dépens de la France. « La Révolution incarnée dans le testament d'un assas- » sin ! Voilà ce qui a fait reculer le gouvernement ! » souligna Keller. A l'évocation de ces souvenirs et de ce nom, une immense rumeur envahit la salle et monta des gradins de l'amphithéâtre aux combles. La Chambre entière tressaillit. Alors Keller, de plus en plus hardi, ajouta : « Etes-vous révolution- » naires? Etes-vous conservateurs? ou êtes-vous simplement » spectateurs du combat? Jusqu'à présent, vous n'êtes ni l'un » ni l'autre, vous avez fourni à la fois des canons rayés au » Piémont et de la charpie au roi de Naples. Dans la même » brochure, vous avez proclamé l'inviolabilité du Saint-Père et » la déchéance du Souverain Pontife. Dites donc ce que vous » êtes? »

Napoléon III ne pouvait le dire. Il ne pouvait faire connaître à la France que depuis longtemps il avait pris parti pour la Révolution dont il procédait, c'est-à-dire contre la France :

l'unité italienne devant faire l'unité allemande qui devait commencer à défaire l'unité française, non sans doute l'unité des esprits qui était brisée depuis la Révolution et la Réforme, mais l'unité du territoire formée par nos aïeux. Le 18 avril, le Moniteur avait publié une note faisant espérer la réunion d'un congrès pour régler la question italienne. I, 'Autriche n'acceptant pas les bases préliminaires de ce congrès, avait adressé sommation à la Sardaigne de désarmer en trois jours. Le 25, les troupes françaises avaient commencé à franchir la frontière sarde à Culoz. Le 26, l'Autriche avait accordé au Piémont un nouveau délai de trois jours, et le gouvernement français avait fait savoir au gouvernement autrichien qu'il considérait comme une déclaration de guerre à la France la violation de la frontière sarde. Le 28, les premières troupes françaises étaient arrivées à Turin, et le 29, les Autrichiens entrèrent sur le territoire piémontais.

Cependant la Prusse manifestait des susceptibilités germaniques. Une note parut dans notre Moniteur, disant :

L'attitude que le gouvernement français a prise dans la question italienne, loin d'autoriser la défiance de l'esprit germanique doit au contraire lui inspirer la plus grande sécurité. La France ne saurait attaquer en Allemagne ce qu'elle voudrait sauvegarder en Italie... Représenter la France comme hostile à la nationalité allemande n'est pas seulement une erreur, c'est un contre-sens... Ce n'est pas nous qui serions menacés par l'exemple d'une Allemagne nationale qui concilierait son organisation fédérative avec les tendances militaires dont le principe a été posé déjà dans la grande union commerciale du Zollverein.

Cela était dit dans le journal officiel de la France au moment où Frédéric-Guillaume IV, comme l'a observé M. de la Gorce, s'indignait de voir son ro}^aume si petit, si mal formé, créé d'apports successifs, composé de provinces tantôt acquises par ruse ou par force, tantôt concédées par la dédaigneuse générosité de l'Europe. Il imaginait une Prusse agrandie, cultivant la science uniquement pour le gain ; il s'absorbait dans les vagues ébauches d'un grand empire militaire, préparé par lui, achevé par ses successeurs. De fait, c'était un précurseur, précurseur pour l'Allemagne, comme Charles- Albert le fut pour l'Italie.

Dans la guerre franco-italo-autrichienne, son premier souci comme le disait le monarque prussien, était de garder ses deux mains libres, afin, sans doute, de pouvoir, dès l'occasion, prendre de l'une et de l'autre.

Le 24 juin eut lieu la bataille de Solférino, à laquelle assistèrent les deux Empereurs et qui marqua la défaite des Autrichiens. Le 11 juillet, les deux Empereurs se réunirent à Villafranca et signèrent la paix. Le 19, dans un discours adressé aux grands corps de l'Etat, réunis au château de Saint-Cloud, Napoléon III dit : « Croyez- vous qu'il ne m'en ait pas coûté de retrancher ouvertement de mon programme, devant l'Europe, le territoire qui s'étend du Mincio à l'Adriatique? Pour servir l'indépendance italienne, j'ai fait la guerre contre le gré de l'Europe ; dès que les destinées de mon pays ont pu être en péril, j'ai fait la paix... L'idée d'une nationalité italienne est maintenant admise par ceux qui la combattaient le plus... Tous les souverains de la Péninsule comprennent enfin le besoin impérieux de réformes salutaires. »

Dès le 24 septembre, la secte, encouragée par ces paroles, commença à envoyer auprès de Victor-Emmanuel des députations demandant les annexions. Les Romagnols furent les premiers. Le Roi, après une profession « de profond et inaltérable respect pour le chef suprême de l'Eglise », leur dit : a J'accueille vos vœux, fort des droits qui me sont conférés. Je soutiendrai votre cause devant les grandes puissances, confiant dans leur justice. »

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