CHAPITRE I
La guerre.
O hommes, com,prenez : Dieu est médecm. Les tribulations de la guerre sont un remède, en vue de la guérison, non un châtiment en vue de la mort.
Intelligat homo : medicum esse Deum et tribulationem, medicamentum esse ad salutem, non pœnam ad damnationem.
S. Augustinus super psalmos XXI.
La guerre, étrange phénomène. — Elle a pour père le péché. — Elle est "le châtiment des péchés des nations. — Ce fut le sentiment des payens et même des barbares. — Les grands ravageurs se sont dits le fléau de Dieu. — Parole de M. de Mun. — Pressant avertissement de l'Esprit saint. — Retour à Dieu après 1870. — Ce ne fut que velléité, suivie de la chute profonde. — La guerre à Dieu. — Refus de l'Assemblée nationale de reconnaître la souveraineté de Dieu sur la nation. — L'avis du comte de Chambord méprisé.
La guerre, œuvre de justice, est aussi œuvre de miséricorde. — Elle rend à l'âme humaine gangrenée son ressort. — Elle ennoblit les familles. — Elle réveille dans les cœurs l'esprit de sacrifice. — Elle est une grâce même pour ceux qui meurent.
La guerre est une chose si horrible, dit Bossuet, que je m'étonne comment le seul nom n'en donne pas de l'horreur. S'il venait un homme du ciel ou de quelque terre inconnue et inaccessible, où la malice des hommes n'eût pas encore pénétré, à qui l'on fît voir tout l'appareil d'une bataille et d'une guerre, sang lui dire à quoi tant de machines épouvantables, tant d'hom-
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nies armés seraient destinés, il ne pourrait croire autre chose, sinon que l'on se prépare contre quelque bête farouche ou quelque monstre étrange, ennemi du genre humain. Que si on venait à lui dire que cela se prépare contre des hommes, il ne faut point douter que ce récit ne lui fît dresser les cheveux, qu'il n'eût en abomination une si cruelle entreprise, et qu'il ne maudît mille et mille fois ceux qui l'auraient conduit en une terre si inhumaine ^.
Cette terre est celle que nous habitons ; et à l'heure actuelle, nous la voyons de l'une de ses extrémités à l'autre couverte de ces « machines épouvantables » qui, sur le sol et dans les airs, sur la mer et dans ses profondeurs, projettent la destruction et la mort. Ce ne sont plus des hommes d'armes, mais toute la population virile de chaque nation qui y est attelée, pour étendre le carnage et amonceler les ruines.
Et cependant
« il y a dans l'homme malgré son immense dégradation, dit J. de Maistre, un élément d'amour qui le porte vers son semblable : la compassion lui est aussi naturelle que la respiration. Par quelle magie inconcevable est-il toujours prêt, au premier coup de tambour, à se dépouiller de ce caractère pour s'en aller sans résistance, souvent même avec une certaine allégresse, qui a aussi son caractère particulier, mettre en pièces sur le champ de bataille, son frère qui ne l'a jamais offensé, et qui s'avance de son côté pour lui faire subir le même sort, s'il le peut. »
Quelle explication donner à un si étrange phénomène ? Tous les docteurs enseignent, et tous les peuples sont dans cette persuasion, que si le péché ne fût pas né, il n'y aurait jamais eu de guerre.
La guerre est, dans son principe, la rupture de l'accord entre les hommes, et, dans son existence, le désaccord en action et dans sa forme la plus violente.
Elle naquit de la rupture de l'harmonie entre Dieu et l'homme. Si, fidèles aux ordres divins, nos premiers parents avaient maintenu la soumission du corps à l'âme, et de l'âme à Dieu, et si leurs descendants avaient j^ersévéré dans cet accord et ce concert, tout fût resté dans l'ordre et l'ordre eût fait régner à jamais la paix sur la terre.
I. BossuET, Pensées chrétiennes st morales. Edition Lebarcq VI, «542. Lille, Desclée.
Brisée dès le premier jour, dans le premier homme, qui écouta ses sens à l'encontre de son âme et l'orgueil de son âme à l'encontre de l'autorité de Dieu, l'harmonie cessa aussitôt de régner sur la terre, la guerre éclata entre les enfants d'Adam.
« Sorti du paradis, dit Bossuet, le premier homme vit la première action tragique. Caïn tue son frère Abel et se sauve de peur qu'on ne le tue. »
Dès lors les familles des enfants des hommes firent la guerre aux familles des enfants de Dieu, si bien, si fréquemment, si généralement que l'on put croire et dire que la race humaine se transmettait la guerre avec le sang de génération en génération.
La première période des luttes fratricides fut close par le déluge. Mais bientôt, dispersée par la main de Dieu, après l'orgueilleuse entreprise de Babel, l'humanité se divisa en nations qui ne tardèrent point à se soulever les unes contre les autres. De tous les phénomènes sociaux, la guerre est depuis lors le plus général qui soit dans l'histoire de l'humanité. Elle est de tous les siècles, de tous les climats et de toutes les contrées. Les pacifistes voudraient persuader C[u'elle est propre aux époques de barbarie et que la civilisation la rend de moins en moins cruelle et fréquente. Nous voyons ce qu'il en est. A l'heure d'une civilisation qui s'est dite la plus avancée qui ait été, sévit la guerre la plus étendue, la plus cruelle, la plus destructive que le monde ait vue. Le fait est que l'histoire montre la guerre à l'œuvre dans les pays les plus civilisés comme dans les terres des sauvages. Supprimez l'histoire des guerres, de leurs causes et de leurs conséquences, et l'histoire de l'humanité se réduira à presque rien. Toutes ses pages parlent de batailles, de victoires ou de défaites qui souvent sont le principe de guerres nouvelles.
Les guerres ne sont donc point des faits accidentels ; la guerre n'est pas une anomalie, elle a ses fondements dans les profondeurs de la nature déchue et elle ne peut être refrénée, rendue moins fréquente et moins inhumaine que par les effets que la Rédemption peut produire dans les âmes et dans la société, ce Le progrès » n'y peut rien, quoi qu'en disent les rêveurs, les utopistes et la secte qui, pour attirer les hommes dans ses voies ténébreuses, s'efforce de leur persuader qu'elle travaille à l'extinction de ce fféau, à sa disparition de la surface de la terre
et qu'elle y arrivera, alors que c'est elle qui est la grande cause des guerres de nos jours. La section des Pourquoi historiques en donnera la preuve. C'est le péché, répétons-le, qui est le principe de la guerre, et la cause la plus ordinaire des guerres ; et il n'y aurait d'autre moyen de faire disparaître ce fléau que de supprimer le péché, si la chose était possible. Il est la cause profonde de toutes les calamités qui ravagent le monde et de celle-là en particulier.
Par le péché, l'homme fit entrer la guerre d'abord en lui-même. Le péché déchaîna les passions, elles firent explosion dans nos cœurs, et les vertus durent subir et soutenir la lutte contre les vices.
C'est de ces profondeurs de l'âme que sont sortis tous les conflits qui ont agité le monde et qui l'agiteront jusqu'à la fin des temps. Ils sont engendrés par les vices capitaux, tous et chacun d'eux : orgueil, avarice, luxure, envie, gourmandise, colère, paresse. Il semble que la paresse, au moins, n'ait pas ce reproche à se faire. Et cependant, c'est bien l'indolence des peuples de l'Orient qui attira sur eux les fabuleuses campagnes des Sésostris, des Sémiramis, des Cyrus et des Alexandre. Mais, c'est surtout l'envie du bien d'autrui, les concupiscences des sens, et plus encore, l'orgueil des potentats et les ambitions des peuples qui ont armé les bras des ravageurs de provinces et de royaumes.
A un autre point de vue, tout péché appelle son châtiment, et lorsque les péchés se multiplient chez un peuple, surtout le péché de l'esprit et le péché de la chair, l'orgueil et la volupté, ils attirent sur lui un châtiment national. Ce châtiment, c'est la guerre, le fléau des fléaux. Elle viendra infailliblement, à moins que l'autorité n'exerce son ministère, qui est de prévenir les désordres qui nécessitent cette terrible purification, ou de les punir. Si la justice humaine frappait tous les coupables, il n'y aurait point de guerres; mais elle ne saurait atteindre qu'un petit nombre de criminels, et souvent même elle les épargne, sans se douter que sa philanthropie bien décevante nécessite les terribles représailles de la justice divine. La guerre devient plus inévitable si, dans le même temps, un autre aveuglement, plus stupide et non moins funeste, fait éteindre l'expiation
volontaire dans le pays, comme l'ont fait nos lois de proscription qui ont chassé nos religieux et nos religieuses, les forçant à emporter au loin les prières et les œuvres de réparation et d'expiation.
« Les annales de tous les peuples, dit J . de Malstre, n'ont qu'un cri, pour nous montrer comment le fléau de la guerre sévit toujours avec une violence proportionnelle aux vices des nations, de manière que lorsqu'il y a débordement de crimes, il y a toujours débordement de sang ». ce Je ne veux excuser personne mal à propos, dit il encore ; mais combien ceux qu'on regarde comme les auteurs immédiats des guerres sont entraînés eux-mêmes par les circonstances 2. Au moment précis amené par les hommes et prescrit par la justice. Dieu s'avance pour venger l'iniquité que les habitants du monde ont commise contre lui. »
Et ce qui est vrai pour une nation, l'est à plus forte raison pour le genre humain dans son ensemble.
a. Lorsque les crimes et surtout les crimes d'un certain genre se sont accumulés sur la terre jusqu'à uu point marqué, dit encore ce profond penseur, l'ange exterminateur presse sans mesure son vol infatigable. Pareil à la torche ardente tournée rapidement, l'immense vitesse de son mouvement le rend présent à la fois sur tous les points de sa redoutable orbite. Il frappe en un instant tous les peuples de la terre; d'autres fois, ministre d'une vengeance précise et infaillible, il s'acharne sur certaines nations et les baigne dans le sang. N'attendez pas qu'elles fassent aucun effort pour échapper à leur jugement ou pour l'abréger. On croit voir ces grandes coupables, éclairées par leur conscience, qui demandent le supplice et l'acceptent pour y trouver l'expiation. Tant qu'il leur restera du sang elles viendront l'offrir; et bientôt une rare jeunesse se fera raconter ces guerres désolatrices produites par le crime de ses pères. »
L'antiquité payenne n'ignorait pas cette loi de la Providence qui demande l'expiation après le péché. Décius avait la foi que le sacrifice de sa vie serait accepté par la divinité, qu'il pourrait faire contrepoids aux crimes et écarter les maux qui menaçaient sa patrie ^ .
Eschyle, le père de la tragédie grecque, aussi puissant penseur que grand poète lyrique, dans son œuvre principale, Les Perses, rappelant les sacrilèges des envahisseurs de l'Hellade, salue le glaive divin qui frappera les impies :