L. Veuillot
L'Italie une et l'Allemagne une. — Entente de Louis-Napoléon et du duc de Brunswick. — Le Prince, arrivé à la présidence, tente aussitôt de tenir ses engagements. — Empêché, il continue à conspirer pour l'unification de l'Allemagne. — Son assentiment aux projets de Bismarck en 1862. — Communauté de vues avec Palmerston. — Le Parlement de Francfort propose en 1848 la constitution de l'empire allemand au profit de la Prusse. — Le Parlement était inspiré par des Francs- Maçons notoires et des Juifs. — La pensée de Donoso-Cortès alors ambassadeur à Berlin. — Refus de Guillaume IV. — Pourquoi ce refus. — Portrait de ce roi qui convient à d'autres Hohenzollern. — Le Dieu des rois de Prusse. — Venu plus tard, l'empire allemand a amené le déluge annoncé.
Depuis 1820, c'est-à-dire depuis la réorganisation de la Franc- Maçonnerie et l'institution de la Haute- Vente, toutes les loges ont fait converger leurs vues et leur action vers Berlin. La
réunion de l'Allemagne sous la domination de la Prusse devint, avec la destruction de la monarchie pontificale et l'abaissement de la France, l'objet de leurs « travaux ». Le général Lamarque raconte dans ses Mémoires une entrevue qu'il eut en 1826 avec le comte de B...
«Ha trouvé, dit-il, le moyen de se faire recevoir dans toutes les sociétés secrètes de l'Italie et de l'Allemagne, et il prétend que ces sociétés minent le terrain sur lequel repose l'ordre social actuel. A l'entendre, les carbonari parviendront à leur but, qui est de réunir toute l'Italie en une seule puissance. Ce désir d'union est aussi un des grands buts de la société teutonique. En Allemagne: les nombres mystérieux de trente-sept et de trente-huit qu'elle a adoptés signifient que sur les trentehuit princes qui partagent l'Allemagne, il n'en faut conserver qu'un ».
Le futur Napoléon III, que son initiation mettait au courant de ces vues, partagea ce dessein qu'il devait tant aider à réaliser. Il entra pour cela en rapports, en 1845, avec le duc de Brunswick. C'est ce qu'établit un ouvrage publié à Londres en 1867 sous le titre Lettres et correspondance de Th. Simgby Dimcombre. De concert avec le comte de Dorsay, ami personnel de Louis-Napoléon, cet Anglais travailla une partie de sa vie à servir la cause du Prince. Il eut l'idée d'employer l'immense fortune du duc dépossédé, ce le duc aux diamants », aux projets de Louis-Napoléon. Celui-ci s'engageait, s'il devenait Empereur, à rétablir le duc dans ses Etats et à favoriser Vunification de l'Allemagne, choses qui auraient dû paraître au duc inconciliables. M. Deschamps a publié le texte de cette convention, tome II, p. 401 de son livre Les sociétés secrètes et la société..
Dans cette convention, signée par lui, en 1845, Louis- Napoléon s'engageait auprès du duc de Brunswick, ce sur son honneur et le saint évangile », à « faire une Allemagne nationale unie ». A peine arrivé au pouvoir, il songea à réaliser le plan d'unification ébauché avec le duc et qui n'était autre que celui arrêté depuis longtemps par les sociétés secrètes. « La première fois, dit le duc de Broglie 1, que Napoléon III trahit l'étrange préoccupation qui lui faisait voir d'un œil favorable la reconstitution de l'empire d'Allemagne au profit de la Prusse, ce fut avant son avènement à l'empire et pendant sa présidence, à la suite des troubles qui avaient agité, en 1848, la confédé-
i. Le Correspondant du io novembre
ration germanique. Il fit confidence de ses sentiments secrets au ministre qu'il envoyait à Berlin. M. de Persigny, choisi, comme on le voit, dans son intimité personnelle. Dès que l'effet de ces instructions ignorées commença à se manifester, le Ministère des Affaires étrangères, confié alors au général Labitte, et où M. de Viel-Çastel dirigeait les Travaux politiques, prit l'alarme et arrêta cette folie par un blâme sévère : le Prince, gêné encore dans l'exercice de son pouvoir, ne défendit pas son agent.
« Pendant toute la durée de son règne, dit M. Claudio Jannet, Napoléon III usa dans ses relations avec la Prusse des mêmes procédés de conspirateur dont il se servait avec Victor- Emmanuel. Par-dessus la tête de ses ministres des Affaires étrangères, il envoyait des émissaires confidentiels qu'il avait soin de choisir parmi des étrangers, parmi les membres des sociétés secrètes supérieures ». M. Claudio Jannet, à l'appui de son assertion, reproduit des documents datés de 1858 et d'autres de 1861 à 1866, en remarquant que l'on ne possède pas encore tous les documents utiles sur cette période de l'histoire contemporaine 2.
Un réfugié hongrois, M. le comte de Schere-Thosz, qui fut, de 1862 à 1867, l'agent confidentiel de Bismarck, a publié, en 1881, ses Souvenirs. Il y raconte qu'en octobre 1862, Bismarck, qui était alors ambassadeur de Prusse à Paris, songeait déjà à une guerre avec la France et qu'avec les facilités que son ambassade lui donnait, il mettait son principal soin à connaître les forces réelles de notre pays, pour se mettre en état de nous attaquer, et voir quel serait le moment le plus opportun de nous surprendre et de nous battre. Il affirme dans ces Souvenirs que dès ce moment (octobre 1862) Bismarck avait obtenu l'assentiment de Napoléon III à ses vues d'unification de l'Al-
2. Voir Les sociétés secrètes et la Société, t. III, chap. VIII. Les relations secrètes de Napoléon III avec la Prusse. Non seulement Napoléon III s'abstenait de traiter les Affaires avec ses ministres, mais il lui arrivait de faire le contraire de ce dont il avait été convenu avec eux. Le 6 juillet 1866, au lendemain de Sadowa, il avait reconnu avec son Ministre des Affaires Etrangères qu'il était impossible de laisser faire Bismarck, qui renversait le statut de la Confédération germanique au profit de l'Etat prussien. Une démonstration militaire sur le Rhin avait été jugée nécessaire et étudiée. Le Corps législatif serait convoqué pour voter les crédits nécessaires. Qu'on juge de la stupéfaction du Ministre lorsque le lendemain il ne trouva point ce décret au Journal officiel. Sans doute que Jérôme Bonaparte ou quelque autre dépositaire de la pensée des sociétés secrètes était survenu la nuit.
lemagne, tout en s 'expliquant très librement sur l'impossibilité où il serait toujours de donner à la France une compensation sur la rive gauche du Rhin 3.
Napoléon III, en tout ce qu'il a fait, n'a jamais été conduit, tout le démontre, par la préoccupation des intérêts de la France, mais par la poursuite de ses rêves et de ses utopies humanitaires, et par le désir de réaliser les idées qu'il avait puisées dans la fréquentation des loges et des arrière-loges aux jours de sa jeunesse.
Il eut pour complice dans la réalisation de ses utopies Lord
Palmerston. Celui-ci, le 12 mai 1849, fit publier le programme
qu'il s'était tracé dans le journal maçonnique, le Globe. Il y
était dit :
« Le plan de Palmerston est celui d'une nouvelle configuration de l'Europe, l'érection d'un royaume allemand vigoureux qui puisse être un mur de séparation entre la France et la Russie, la création d'un royaume polonais-magyar, destiné à compléter l'œuvre contre le géant du nord, enfin un royaume de l'Italie supérieure, dépendant de la maison de Savoie ».
Dans la suite de ce programme, la Prusse était désignée pour être le centre de ce « royaume allemand vigoureux ».
Ce plan maçonnique s'est réalisé et même s'est perfectionné dans l'exécution en ce qui concerne l'Italie et l'Allemagne.
La secte pensa arriver au but, en ce qui concerne l'Allemagne, en 1848, par le parlement de Francfort. Mis dans l'obligation morale d'accepter un mandat pour cette assemblée, l'abbé Ketteler, devenu plus tard évêque de Mayence, fut abordé dans une réunion préparatoire aux élections par un homme réputé conservateur qui lui dit que son devoir serait de coopérer à ce qui devait être l'œuvre principale du Parlement, l'extension jusqu'au Mein des frontières de la Prusse.
« C'était la première fois, dit Mgr Ketteler, que j'entendais émettre l'idée que nous avons vue se réaliser vingt ans plus tard. Je fus étrangement surpris, dans un temps où tous les droits étaient ébranlés, d'entendre
3. Bismarck a rapporté lui-même dans ses Souvenirs que ses yeux commençaient à s'ouvrir à compter de la guerre de Crimée et qu'il conçut alors son svstème de profiter de tout ce que ferait Napoléon III contre les traités de 1815 pour pousser jusqu'au bout la destruction de ces traités, par qui la Prusse était enchaînée et impuissante, pour unir l'Allemagne et conférer aux Hohenzollern l'empire reconstitué. Après Magenta et Solférino, Bismarck dit : «-Si l'Italie n'existait pas, il faudrait la créer. » 11 voyait dès lors la possibilité de chasser l'Autriche de l'Allemagne, et de s'allier contre elle au jeune Etat italien.
une telle bouche préconiser, comme un moyen de salut, une nouvelle et si colossale violation du droit, et je repoussai énergiquement le conseil de concourir à un tel dessein. Je ne me figurais guère alors que je serais témoin plus tard, comme évêque de Mayence, de la réalisation de ce plan et de l'extension des frontières prussiennes jusqu'au Mein. Combien de fois j'ai pensé depuis à ce monsieur de Tecklenbourg, dont les paroles sont devenues pour moi une preuve que ce qui est arrivé de nos jours était depuis longtemps préparé. Je suis certain maintenant que cet homme n'énonçait pas une opinion personnelle, mais qu'il s'était approprié la pensée d'une société secrète 4, »
Mgr Ketteler ne se trompait point. Claudio Jannet fait remarquer que les hommes qui servirent la politique de Bismarck avec le plus d'ardeur avaient pris une part active aux événements de 1848. Il nomme Schultze-Delitsch, le docteur Lœve, Becker, Bennigson, Miquil, Gervinus, Bamberger, Goicist, Seydel, Lœsker, tous membres des sociétés secrètes. Il observe à cette occasion que les monarques de Prusse, rois ou empereurs, ont voulu parfois se dégager devant le public de toute alliance avec la Franc-Maçonnerie. Mais, ajoute-t-il, les faits méritent plus de créance que leurs paroles. »
Le Journal des Débats a vu, lui aussi, la coopération des sociétés sécrètes à l'édification de l'Empire allemand. Dans le numéro du 5 novembre 1879, il dit :
« En Allemagne, dès 1830, les juifs prennent un rôle important ; ils sont à la tête de la Jeune Allemagne. Si l'unité allemande a été hâtée par la diplomatie prussienne et par le militarisme prussien, cette œuvre, les juifs l'ont préparée, soutenue, complétée. »
Les Juifs ont été, en effet, les soutiens les plus actifs de Bismarck. On peut citer entre autres le juif Lasker, chef des nationaux libéraux, qui a été l'un des plus vigoureux champions de l'unité allemande.
Donoso-Cortès qui, à cette époque, était ambassadeur d'Espagne à Berlin, nous instruit de ce qui se passa au Parlement de Francfort lorsque les élus y furent réunis. Il écrivait chaque jour à un ami de Madrid des lettres qui ont été publiées dans le second volume de celles de ses œuvres qui ont été traduites en français. Celle datée du 14 mars 1849 commence ainsi :
« Lorsque cette lettre vous arrivera, le télégraphe vous aura déjà fait connaître la motion présentée par le député Walcker à la diète de Francfort, motion dont le but est de faire décréter la constitution d'un empire allemand et proclamer emnereur le roi de Prusse ».