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VERS L EMPIRE

Après avoir rappelé les efforts, toujours infructueux, faits depuis Charlemagne pour unifier l'Allemagne, il explique que cet insuccès vient de ce qu'elle est à l'état de chaos : au point de vue religieux, sont en présence le catholicisme, le protestantisme, le mysticisme, le rationalisme et l'athéisme ; au point de vue politique, le constitutionalisme, l'absolutisme et la démagogie ; au point de vue social, la féodalité et le socialisme ; enfin, au point de vue territorial, une multitude de nations séparées par leur tradition et leur histoire. — Donoso-Cortès ajoute à cela « qu'au point de vue européen, l'unité a contre elle toutes les grandes Puissances ». Après avoir parlé de la Russie, de l'Autriche, etc.. il en vient à la France et il dit que, redoutant l'esprit envahisseur et aventurier de la démocratie allemande, elle se déclarerait ouvertement contre un ordre de choses qui tendrait logiquement à la déposséder de l'Alsace et de la Lorraine 5. L'Angleterre, enfin, ne laisserait pas avec indifférence se consolider un empire qui, avant de naître, « manifeste l'intention, par la bouche des unitaires de Francfort, de créer une marine nationale comme la base la plus ferme de sa future grandeur ».

Ces vues, hélas ! n'ont point eu l'effet salutaire qu'elles devaient produire. Ni la France, ni l'Angleterre ne se sont opposées à l'unification de l'Allemagne, l'empire s'est constitué, mais il s'est alors donné une marine, ce qui devint la grande eause de l'hostilité actuelle entre l'Angleterre et l'Allemagne.

Cette continuité de vues depuis le relèvement de la Prusse après le désastre d'Iéna jusqu'à nos jours révèle bien une volonté inspiratrice subsistante et directrice qui ne peut être autre que celle de la secte judéo-maçonnique toujours présente, toujours agissante. Aucune autre n'a et ne peut avoir une action aussi puissante, aussi continue, aussi prolongée.

L'assemblée de Francfort avait accueilli avec d'unanimes applaudissements la motion du député Walcker, puis elle l'avait repoussée avec les mêmes applaudissements unanimes, et avait fini par voter les propositions contenues dans cette motion qui

5. Gouvernée par le nourrisson des Loges, elle ne s'opposa point aux vues de la Franc-Maçonnerie et aux ambitions de l'Allemag-ne, mais elle les favorisa. Aussi ne tarda-t-elle point à être dépossédée de l'Alsace et de la Lorraine.

Les Pourquoi de la Guerre mondiale. — III 3

fut remise au roi de Prusse. Après bien des hésitations, il n'avait pas osé ce que son successeur Guillaume Ier put faire en de meilleures circonstances.

Après ce refus, les plénipotentiaires d'Autriche, de Bavière et de Hanovre se réunirent à Berlin pour concerter une constitution allemande au nom de leurs souverains respectifs et, d'accord avec la Prusse, ils adoptèrent à peu près la constitution votée par les démagogues de Francfort. L'Allemagne sera un Etat unitaire qui portera le nom d'empire. L'Empire sera régi par le roi de Prusse qui ne s'appellera pas empereur mais d'un nom allemand qui veut dire curateur de V Empire 6. Annonçant cette nouvelle à son ami, le 25 mai, Donoso-Cortès dit alors ce qui put être dit avec plus de vérité en 1871 :

ce Ainsi se sont accomplies les glorieuses destinées de la maison de Brandebourg. L'histoire de cette famille, depuis le Grand Electeur jusqu'à Frédéric-Guillaume IV, aujourd'hui régnant 7, est la plus prodigieuse de toutes les histoires. Le roi de Prusse touche au terme de tous ses désirs. 11 a toujours cru que sa glorieuse famille était prédestinée de Dieu pour gouverner l'Allemagne ; et s'il a mis tant de fermeté à repousser le décret de l'assemblée qui mettait une couronne à ses pieds, pour prendre ensuite cette couronne sous un autre nom et par une autre voie, c'est uniquement parce qu'il ne pouvait se résigner à accepter comme un don ce qu'il regardait comme une propriété, à recevoir des hommes ce que lui envoyait Dieu, à voiler le décret du ciel sous le décret d'une assemblée. Maintenant, selon sa manière de voir, personne n'osera dire que son élection est l'œuvre des hommes ».

Donoso-Cortès a tracé de Frédéric-Guillaume IV qu'il voyait de très près, ce portrait qui est celui de plusieurs autres Hohenzollern 8 :

6. Curateur de l'Empire, c'est bien le nom qui convient au gouvernement de Berlin depuis la constitution de l'Allemagne en République-Empire. Les vues ne changent point ; les faits se succèdent et concourent à un but toujours le même, ce qui montre bien l'existence et l'action plus ou moins secrète d'un pouvoir dirigeant.

7. Roi de Prusse en 1840 et mort fou en 1861, Frédéric-Guillaume IV était frère de Guillaume Ier qui devint empereur d'Allemagne.

8. Dans son ouvrage, L' Allemagne moderne, M. Jules Huret parle aussi du sentiment que l'Empereur actuel nourrit sur lui-même.

a Guillaume II croit à sa mission divine. Par quel phénomène mental y arrive-t-il? L'explication importe peu. Il y croit, c'est l'essentiel. Il croit que le peuple a besoin d'être gouverné et que les hommes de sa famille furent choisis par la Providence pour leur force d'âme, leur valeur, leur amour de l'Allemagne, leur zèle dans le dessein de conduire les Allemands à leur suprême destinée. » I, 136.

On peut rapprocher de ces paroles celles de L. Veuillot parlant du tsar Nicolas Ier. (( C'était un roi. Mais Dieu juge les rois. Il les juge, non sur leurs qualités royales, mais sur leurs pensées, sur leurs actions, sur leur cœur. Il leur demande s'ils ont été justes, s'ils ont été cléments, s'ils ont

« Frédéric-Guillaume IV est, en religion mystique, et en politique, absolutiste. Doué d'un génie singulier et d'une éloquence exaltée et persuasive, il fait l'admiration de ceux qui le voient et le charme de ceux qui l'entendent; dans sa conversation il dit des choses et découvre des connaissances qui frappent tout le monde d'étonnement. On ne sait ni où ni comment il les a acquises. Avec toutes ces qualités éminentes, il manque de sens commun, et sa raison flotte perpétuellement entre le sublime et l'extravagant. Il se croit prédestiné, et il l'est en effet, mais pour une fin toute différente de celle qu'il voit dans ses rêves. Il se croit en communication directe avec Dieu, et quand il parle et agit, il pense obéir aux inspirations divines. Sous l'influence de l'inspiration qui s'empare de lui, il fait entendre des paroles éloquentes, et alors, si les personnes qui l'entourent témoignent leur admiration, il lève les yeux et rend grâces au Seigneur de ces paroles qu'il a daigné mettre sur ses lèvres. S'élevant en esprit dans ces hautes régions où n'arrivent ni les passions du monde, ni ses bruits, ni ses agitations, il y vit comme en une terre étrangère, et ses yeux voient passer avec indifférence hommes et choses, députés et ministres, assemblées et foules populaires, princes et révolutions, royalistes et démagogues.

» Avec un pareil caractère, il est parfaitement clair qu'il est inaccessible à toute espèce de conseils. Comment pourrait-il prêter une oreille attentive aux avis des hommes, ce roi qui vit dans la persuasion qu'il en reçoit directement de Dieu ? Son conseil des ministres est dans le ciel et Dieu le préside. S'il a des ministres ici-bas, c'est pour la forme; mais il les méprise tous souverainement ».

Ce prince est mort fou 9.

été sincères, s'ils l'ont connu et s'ils l'ont adoré. Il a été l'un des premiers entre les maîtres de la terre, le plus craint, le plus obéi, peut-être le plus aimé. Il lui fallait des hommes, et il en avait à qui l'on puisse tout commander et qui peuvent obéir à tout, qui ne connaissent ni devoir ni scrupule, ni faux ni vrai, ni juste ni injuste, ni bien ni mal, qui ne connaissent que sa volonté. »

Nicolas Ier et Guillaume II étaient le même homme; ils eurent une même fin.

9. L. Veuillot, en 1871, dans une lettre ouverte au roi de Prusse, non encore empereur d'Allemagne, dit : « Il y a dix ou onze ans, à Rome, je regardais un vieillard chétif qui descendait péniblement le petit escalier ruineux du palais des Césars. On le hissa dans une voiture. Il faisait compassion ; quelqu'un me dit le nom de ce bourgeois malade et triste, c'était un grand connaisseur de livres, un grand artiste, un grand prince, un homme d'esprit aimable et de bon cœur. Il avait refusé l'empire d'Allemagne, non qu'il le dédaignât, mais il ne pouvait pas l'accepter parce qu'il le voulait prendre. Il était encore roî de Prusse et pape de Prusse, et il ne l'ignorait pas ; mais en même temps il se croyait simple lieutenant de son armée, attardé dans sa carrière. Mystérieuse folie, ombre transparente d'une raison supérieure ! Il est mort aspirant au grade de capitaine. » Il y a entre Guillaume IV, roi de Prusse, et Guillaume II, empereur d'Allemagne, de frappantes ressemblances. Le roi Edouard VII d'Angleterre appelait notre Guillaume II « Monsieur touche-à-tout ». Il était infatué de sa toute-puissance et croyait posséder la science infuse ; aussi ne considérait-il ses ministres que comme de simples valets. A Bismarck il se hâta de substituer un Caprivi (1890-1893), un Hohenlohe (1899-1900) sans idées personnelles. Bulow, qui succéda, fut brisé dès qu'il montra des idées à lui. Il fut remplacé par un simple bureaucrate, Bethmann-Holweg, arrivé par l'avancement au choix (1900) et ainsi des derniers. Guillaume II ne supportait rien ni personne qui pût porter atteinte à son droit divin. Comme ses ancêtres il était persuadé

Il ne faut point croire que le Dieu dont Frédéric-Guillaume IV se dit ainsi l'organe soit le Dieu que nous adorons. Ce Dieu c'est l'Etat, l 'Etat-Dieu incarné en lui. L 'Etat-Dieu, c'est ce qui est aujourd'hui en France et tend à s'établir partout. Cela est né en Allemagne et nous est revenu de l'Allemagne.

Cette notion antichrétienne de l'Etat y fut, dès le XI8 siècle, la règle non encore exprimée de l'attitude que prit alors l'empereur Henri IV à l'égard du pape Grégoire VII et de sa manière de gouverner.

Aux XIIIe et XIVe siècles, elle était nettement formulée par les légistes et acceptée par les empereurs comme règle de conduite. Elle l'est de nouveau aujourd'hui plus brutalement que jamais. « L'Etat, — dit Hegel, l'un de ceux qui ont forgé la pensée allemande, — l'Etat est le Dieu présent, le Dieu réel. L'Etat est la volonté divine rendue sensible, l'esprit divin qui se développe sous une forme réelle. Il est le divin et l'humain. Il est éternellement à lui-même son propre but. Il a tous les droits sur les particuliers. Le peuple organisé en société est la puissance absolue sur la terre. »

Personne n'a mieux formulé la notion antichrétienne de l'Etat que le F.*. Bluntschli, l'un des coryphées du Kulturkampf, publiciste de l'empire maçonnique allemand et l'un des écrivains les plus avancés de la secte. Il dit dans son ouvrage : Théorie générale de VEtat 10, qui a été traduit en français ll : « L'Etat moderne est fondé humainement sur la nature humaine... L'Etat

d'être le protégé du vieux dieu allemand qui leur a réservé la puissance mondiale. Le titre préféré de Guillaume II était celui de souverain seigneur de la guerre. Entré pour une nuit dans un château du Nord, il dit aux domestiques en les quittant : « Au retour de votre maître, vous lui direz que sa maison vient d'être glorifiée par la présence du plus grand souverain qu'il y ait au monde ». On a parlé de signes de folie pendant son séjour en Hollande : autre ressemblance avec Frédéric-Guillaume IV.

10. Ce n'est pas seulement l'Etat-Dieu, c'est aussi le nihilisme qui aurait les Universités allemandes pour auteur. C'est chez elles qu'il a puisé ses principes destructeurs de la religion, de l'autorité et de la famille. Ivan Tourguenieff, celui « qui a le plus contribué à vulgariser Vidée nihiliste », disent ses biographes, a passé trois ans à Berlin, de 1838 à 1841, à étudier la philosophie hégélienne. C'est à l'Université de Zurich que se sont produites les premières manifestations des étudiants nihilistes, elles ont été peu après répétées dans les Universités de l'Allemagne. <c Sachez, a dit Donoso-Cortès, que le socialisme a trois grands théâtres : en France sont les disciples, rien que des disciples ; en Italie sont les séides, rien que des séides ; en Allemagne sont les pontifes et les maîtres... »

(Voir Deschamps, Les sociétés secrètes et la Société, t. II, p. 652.)

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