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CHAPITRE XI

La Prusse continue sa guerre à l'Eglise catholique, En Pologne.

Le despotisme, c'est le règne sans frein d'une volonté quelconque, d'une dictature sortie de n'importe où; qui pille, qui exile, qui démolit, qui tue à son gré; c'est l'abjecte tyrannie de l'abjecte force, la puissance de Satan, jadis bannie de l'Europe par le christianisme, et qui s'y remontre sous toutes les formes à mesure que le christianisme meurt.

L,. Veuillot.

Les vicissitudes de la Pologne. — Son partage. — Bismarck veut la dompter. — Les Polonais défendent leur religion et leur nationalité. — La langue allemande seule permise à l'église et à l'école pour l'enseignement de la doctrine chrétienne. — Résistance des enfants. — Cruautés des instituteurs. — Translation du sol polonais aux mains allemandes. — Guillaume II qualifie « arrogance polonaise » la résistance à ces deux genres de persécution. — Recrudescence de sévices.

Forcée en Allemagne de battre en retraite, la Prusse, en attendant de pouvoir reprendre le Kulturkampf en son lieu d'origine, poursuivit la guerre à l'Eglise catholique en Pologne, se proposant bien d'étendre la culture luthérienne petit à petit dans toute l'Europe, et de là, s'il était possible, dans le monde entier.

Fondé au IXe siècle, le royaume de Pologne jeta un grand éclat et rendit un éminent service à la chrétienté au XVIIe siècle, lorsque Sobieski vainquit les Turcs et délivra Vienne assiégée par eux. Moins de cent ans après, ce pays, victime de

l'anarchie qu'entretenait son régime de royauté élective, entra dans une crise qui s'aggrava de siècle en siècle, grâce au profit que ses voisins surent en tirer. Le premier partage de la Pologne entre la Russie, la Prusse et l'Autriche eut lieu en 1772. Trahie par la Prusse, la Pologne subit un second démembrement en 1793. Un troisième partage entre les mêmes puissances raya la Pologne du nombre des nations. Plusieurs fois encore elle voulut secouer le joug, elle ne réussit qu'à le rendre plus pesant et plus dur. Qu'en sera-t-il aujourd'hui, à l'issue de la guerre que la Russie bolchéviste lui a faite, aussitôt que l'Assemblée œcuménique de Versailles eut fait son œuvre, guerre plus ou moins ouvertement favorisée et aidée par l'Allemagne sous le regard indifférent de l'Angleterre. Grâce à Dieu, au moment où la Pologne succombait, les généraux français qui avaient battu l'Allemagne vinrent mettre leur génie au service de la nation martyre et la tirèrent d'une situation qui paraissait désespérée. Depuis, nous la vîmes avec bonheur marcher de succès en succès.

L'âme de la Pologne est toujours vivante. La Russie et la Prusse voulaient, bien avant la guerre des bolchévistes, lui enlever l'amour et même la pensée de sa nationalité, et pour y arriver elles s'efforcèrent de la faire renoncer à la foi catholique et à l'usage de sa langue.

Le triomphe, en 1870, des Allemands sur la France qui a toujours aimé la Pologne et qui en est toujours aimée, fut le point de départ d'une persécution nouvelle et plus violente. Bismarck, voulant à tout prix assurer l'unité de l'empire allemand par l'assujettissement de toutes les provinces qui le composent, porta d'abord son regard vers la Pologne et résolut de venir à bout des Polonais.

Il s'en prit d'abord à la religion, puis à la nationalité. Contre l'Eglise catholique, il organisa un Kulturkampf qui ne cédait en rien à celui organisé en Prusse ; et en même temps il répandit l'or à pleines mains pour permettre à des Allemands protestants d'acheter la terre polonaise. La résistance des Polonais fut énergique. « Notre pays, disaient-ils, bien qu'incorporé depuis cent ans à la monarchie prussienne, est polonais depuis bien des siècles et le restera. »

La disgrâce de Bismarck en 1890 amena quatre années de

répit. Bismarck, furieux, forma un nouveau parti, les Hakatistes, qui fit aux Polonais une guerre de ruses. Le chancelier Hohenlohe, qui succéda à Caprivi, reprit avec passion la politique de Bismarck, et Guillaume II le soutint et l'encouragea du jour où les députés polonais, unis au Centre, crurent devoir refuser leurs voix à un nouveau projet d'augmentation de la marine allemande. Bulow, qui succéda à Hohenlohe, se montra plus persécuteur encore.

C'est alors que le Ministre de l'Instruction publique,de Steedt, défendit aux prêtres de prêcher en polonais et décida que l'enseignement religieux dans les écoles ne serait plus donné qu'en allemand. Les petits Polonais, qui ignoraient cette langue, étaient par le fait même condamnés à vivre sans notion de leurs devoirs religieux. Les parents les instruisaient en secret et les maintenaient dans la résolution de ne point étudier le catéchisme dans une autre langue que la leur. A ce refus, le gouvernement prussien répondit par des châtiments qui allaient jusqu'à la cruauté. Les instituteurs polonais avaient été transférés aux confins de l'Empire et remplacés par des instituteurs allemands qui, malgré leur air féroce et leurs violences, ne parvinrent point à intimider leurs élèves. Ces pauvres enfants furent alors roués de coups et leurs mères mises en prison.

Dans une lettre adressée de Posen à M. de Noussanne et publiée dans VEcho de Paris, nous lisons :

Avec une persévérance admirable, les pauvres petits se laissent battre jusqu'au sang, enfermer dans des cachots, et ne répondent pas un mot d'allemand. On les voit, sanglotant et pleurant, venir chez leur curé lui demander de prier pour que Dieu prenne pitié de leurs souffrances, et ne permette pas qu'on leur enseigne ses lois dans une langue qu'ils ne comprennent pas.

Les maîtres d'école et le gouvernement ne se possèdent pas de fureur, et on persécute les parents et les enfants d'une manière inouïe. On met les pauvres petits aux arrêts ; on ne leur permet pas même d'aller dîner à leur maison. Les mères doivent porter à manger aux pauvres enfants qu'on garde à l'école, pour que leurs petits ne souffrent pas de la faim.

Les instituteurs agissent comme des brutes. Dans plusieurs écoles ils ont battu des enfants jusqu'à ce qu'ils aient perdu connaissance et soient tombés par terre sans mouvement. On prive de vacances les élèves qui ne veulent pas répondre en allemand, ce qui est une grande perte pour les parents, pendant le temps des récoltes de pommes de terre. On garde les enfants récalcitrants plus longtemps à l'école que la limite d'âge (quatorze ans) prescrite par la loi, etc.

Voici un autre témoignage, celui de M. Welschinger :

Dans les écoles, dit-il, je m'étais imaginé que c'était seulement avec les verges et le bâton que les instituteurs allemands tentaient de venir à bout de la résistance héroïque de milliers d'enfants résolus à subir tous les tourments plutôt que de renoncer à la langue polonaise et à la foi catholique. Il y a encore plus. Aux injures, aux insultes, aux outrages de tout genre, aux menaces et aux intimidations, aux rétrogradations de classes et aux expulsions, aux arrêts de rigueur et aux amendes, à la privation de nourriture, aux internements dans les maisons de correction, aux coups de jonc appliqués sur les membres inférieurs mis à nu, s'ajoutaient des coups de poing et des coups de botte en pleine figure, l'arrachement des cheveux à pleine poignée et même des brûlures faites avec des crochets ou des tisonniers rougis au feu! Les documents que j'ai sous les yeux prouvent que les instituteurs se livrent à tous les sévices et torturent si cruellement les enfants que ceux-ci, littéralement zébrés de coups ou piétines, perdent connaissance, puis restent atteints de tremblements nerveux qui leur ôtent toute possibilité de travailler. Le procèsverbal de ces violences fait frémir.

« Les enfants entendent des brutes leur crier à tout instant : « Vos » parents sont des imbéciles! Eure Eltern sind dumm! — Vous mourrez » ici! — Je vous battrai jusqu'à ce que vous deveniez tout noirs, et vos » parents paieront de si fortes amendes que les yeux leur sortiront de la » tête! — Vous irez au ciel si \ous parlez allemand, autrement vous de- » viendrez des démons ! — Il faut que nous vainquions les Polonais, et » c'est alors seulement que nous pourrons considérer leur pays comme un » pays allemand ! »

» A la tribune, le prince Radzivill déclarait : « Jamais, dans l'histoire » d'un peuple, on n'a frappé aussi durement ceux dont le seul crime est de » rester fidèles à leur passé, d'aimer leur langue maternelle et de demeu- » rer fiers de leurs traditions nationales. »

Deux cents maires polonais ont été révoqués par le gouvernement prussien ; des procès par centaines sont engagés contre les prêtres catholiques ; une centaine de procès ont été intentés contre les journaux catholiques du pays, et les mois de prison frappent les journalistes.

Il fallait faire plus et mieux. Xln Juif a trouvé le moyen. Il est juge et il a pensé et décidé que, pour réduire cette opposition polonaise et catholique, le mieux était d'arracher les enfants à leurs familles et de les interner dans des familles allemandes et protestantes.

L'archevêque de Posen et tous les membres du clergé ont alors encouragé la grève scolaire. Bien mieux, le Souverain Pontife, respectueusement invité par le gouvernement prussien à faire cesser cette protestation et ce chômage, a refusé de donner tort aux jeunes Polonais, à leurs familles et à leurs prêtres !

Aux protestations qui furent portées au Parlement, le chancelier répondit que l'enseignement en langue allemande était nécessaire pour sauvegarder l'unité germanique. « Il faut que les Polonais prennent part à l'œuvre de la civilisation, de la Kultur allemande ». Le Ministre de l'instruction publique, de Steedt, émit ce principe: « Tous ceux qui sont sujets d'un Etat allemand doivent être Allemands ». Et l'on continua à battre les petits Polonais qui ne répondirent pas en allemand au catéchisme.

En même temps le gouvernement prussien poursuivait la translation du sol polonais aux mains allemandes. Il avait déjà pris cent soixante-quatre mille hectares. Le fonds de civilisation fut affecté à cette opération. Il était en 1884 de cent millions de marks. Il servit à fonder cinq mille petites propriétés et trois mille colonies ouvrières facilitant l'introduction de quarante mille colons allemands et protestants à la place de trente mille expulsés. En 1888, ce fonds avait été accru de cent autres millions. Puis deux cent cinquante millions furent encore demandés. En janvier 1908, le gouvernement prussien présenta aux Chambres un projet de loi demandant un nouveau crédit de cinq cent millions, toujours pour exproprier les Polonais catholiques de leurs champs et les remplacer sur leurs terres par des protestants allemands. Cependant les notabilités polonaises, par un fonds constitué à cet effet, luttaient avec persistance contre le gouvernement prussien, et le Deutschtum ne venait pas à bout du Polentum.

Guillaume II, au lendemain du dépôt au Landtag du projet de loi qui augmentait le fonds de colonisation, se rendit dans la Prusse occidentale, et au chapitre des chevaliers de l'Ordre teutonique, il se permit à cette occasion une allocution agressive : « L'arrogance polonaise, dit-il, veut opprimer l'élément allemand. Je suis donc forcé d'adresser un appel à mon peuple pour qu'il se mette en garde contre les Polonais, afin de protéger son bien national contre leurs attaques... Aujourd'hui, comme il y a des siècles, nous devons encore nous réunir pour combattre l'ennemi commun » (entendez le catholicisme). Ce qui ne l'empêcha pas de dire quelques jours après, à Aix-la- Chapelle : « Le peuple en Europe où régnent encore l'ordre, la discipline et les mœurs pures, où existe encore le respect pour les autorités et l'Eglise, où tout catholique peut en liberté se livrer aux pratiques de son culte, c'est V empire allemand ».

Le 2 septembre 1902, Guillaume II arriva à Posen avec toute une armée pour y ériger un monument à son père Frédéric III. Dans son discours il dit qu'il ne connaissait à Posen ce que des Prussiens », qu'il voulait qu'on répandît la civilisation) (la Kultur), dans la Posnanie par l'école, la langue et la littérature allemandes, qu'il voulait que tous les fonctionnaires (instituteurs

et prêtres comme les autres) obéissent d'une façon absolue à ses ordres ».

Ces discours donnèrent à l'œuvre de germanisation de la Pologne une nouvelle vigueur. En novembre 1906, les enfants qui refusaient de céder aux instituteurs allemands étaient quarante mille. Ils devinrent bientôt soixante, cent mille, puis cent vingt mille, les habitants résistèrent plus que jamais et les enfants continuaient à leur obéir, quoi qu'ils dussent souffrir. « Souvent, après plusieurs heures d'arrêt, dit un témoin en 1904, au lieu de rentrer à la maison, bien que transis et affamés, ils courent à l'église afin d'y reprendre des forces morales pour l'avenir, et ils lèvent leurs mains ensanglantées vers le Dieu d'amour, lui offrant les tourments qu'ils subissent chaque jour ». ce En ce moment, dit le même témoin, près de cent mille enfants polonais essaient de sauvegarder leurs âmes : les larmes et le sang coulent à flots dans ces écoles ». « Voilà, conclut M. Henri Welschinger (Revue hebdomadaire, 29 juin et 6 juillet 1907), voilà où conduit fatalement la conquête violente. On prend des territoires. On prend des peuples. On veut plus encore. On veut prendre et asservir des âmes ». « Quand un prince s'empare d'une province et que les habitants demeurent hostiles, quel parti fautil prendre? » demande Machiavel. Et il répond : « Le plus simple, qui est de les exterminer. » C'est à cela qu'aboutira fatalement le pangermanisme humanitaire 1.

Ce que le gouvernement prussien exigeait des enfants, il l'exigeait des sociétés et cercles polonais : les orateurs ne pouvaient y parler que la langue allemande, incompréhensible pour l'immense majorité de leurs auditeurs (Revue des Revues , juin 1901) .

Avant de terminer ce chapitre, nous devons, pour être justes, dire que les Polonais, sujets de la Russie, étaient sous les tsars plus cruellement traités encore que les Polonais de la Prusse.

D'après les lois en vigueur : Défense est faite aux parents

I. L'archevêque de Posen, Mgr de Stablewski, ne cessa d'engager les prêtres et les fidèles à donner aux enfants polonais ce que l'école leur refuse. Il fut menacé de l'affreuse prison d'Ostrovo. Puis M. de Tchirski fut délégué par le gouvernement allemand pour se plaindre de lui au Vatican. Pie X fit répondre à celui-ci qu'il était impossible de méconnaître la justice clés protestations contre l'enseignement obligatoire du catéchisme en allemand. À la mort de l'Archevêque, les enfants de Posen portèrent devant son cercueil une immense couronne... d'épines.

d'élever leurs enfants dans une autre religion que celle de l'Etat, c'est-à-dire le schisme russe.

Quiconque empêche l'apostasie d'un catholique sera privé aussitôt de ses droits de citoyen, devra être envoyé en Sibérie ou condamné à plus d'un an de travaux forcés.

Quiconque, par ses paroles et ses écrits, essaie d'ébranler la foi des schismatiques s'expose, la première fois, à perdre ses droits civiques et à seize mois de prison préventive ; en cas de récidive, à quatre années de forteresse ; pour la troisième fois, à la Sibérie et aux travaux forcés.

Tout converti au catholicisme devra être enfermé dans un couvent russe pour y être convaincu de sa faute. Ses enfants lui seront enlevés pour recevoir une éducation forcée ; ses biens seront séquestrés.

Tout prêtre catholique qui ne refuserait point le secours de son ministère à des schismatiques est envoyé en Sibérie et privé de son bénéfice.

Pour éprouver les prêtres catholiques, on leur envoyait des espions qui, se disant Uniates, c'est-à-dire catholiques, demandaient à se confesser. Si le prêtre ne refusait point son ministère, l'espion courait faire sa déposition : l'église latine était fermée, la paroisse cessait d'exister légalement.

C'est exactement la persécution du temps de la reine Elisabeth, la Sibérie remplaçant désavantageusement la mort sur l'échafaud, qui abrégeait les tourments des victimes. Ces articles de loi et ces violences avaient surtout en vue l'écrasement des Uniates.

En intervenant dans le duel entre la Prusse et l'Angleterre, le tsar Nicolas II avait promis à la Pologne, dont il craignait la révolte, une certaine indépendance, ce qui n'empêcha pas la justice divine de lui demander compte des crimes de ses prédécesseurs, en particulier de Nicolas Ier de 1825 à 1855, contre les catholiques dans tous ses Etats.

Note complémentaire.

En 1844. dans sa vingt-quatrième conférence sur la charité d'apostolat produite dans l'âme par la doctrine catholique, le P. Lacordaire en vint à parler de la Pologne. Tout à coup le grand orateur s'écria : « N'ai-je pas nommé l'Eglise de Pologne, Messieurs, tout à l'heure? Il me semble que je l'ai nommée... et, si je l'ai fait, croyez-vous que je pourrais passer à côté d'elle sans la saluer? Chère et illustre sœur, autrefois le soutien de la chrétienté, aujourd'hui offerte en holocauste, j'aurais pu prononcer ton nom sans le bénir, sans supplier Dieu, moi l'apôtre du Christ, d'avoir pitié de toi! Ah! je l'en supplie, je l'en conjure, j'en appelle à lui pour toi, et à toute âme en qui l'humanité n'est pas tarie. Nous ignorons l'avenir et ce qu'il te prépare ; mais si tu succombes à la fin, la postérité te fera un berceau où tu renaîtras toujours, et quand on voudra s'animer à de grands dévouements dans de grands malheurs, on méditera tes souvenirs, on baisera tes ruines. Si nous ne te rendons pas la vie du temps, nous te conserverons la vie de la mémoire, nous te donnerons rendez-vous dans l'éternité, et si d'autres embrassements ne nous sont plus permis, celui-là, du moins, la persécution ne le rompra jamais ! »

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