L' « ODIUM ROMAE )) SUBSISTE
zeitung, qui a eu le triste honneur de donner le premier signal du Kulturkampf, vient de publier un article du même genre à propos des négociations entre la Russie et le Vatican.
De son côté, le Grenzboten, une revue protestante qui a souvent présagé l'orage à l'époque du Kulturkampf, apportait récemment un article semi-officieux intitulé ce Les élections du Landtag et la question romaine », et cette étude a toutes les apparences d'une déclaration de guerre. L'auteur, qui appartient visiblement aux cercles officiels, attaque sous une forme perfide l'épiscopat prussien, le Centre, les catholiques, et les livre en quelque sorte à la vindicte des patriotes protestants. Il parle des rapports entre le Vatican et le Quirinal, et en profite pour offenser grossièrement Léon XIII.
L'odiwm Romœ, la haine de Rome, était donc toujours vivant dans l'empire évangélique. « Les bêtes sinistres du Kulturkampf, disait VEclio der Gegenwart, font entendre leurs cris comme si elles sentaient leur heure arri\ée pour la seconde fois. » « Les oiseaux précurseurs de la tempête, ajoutait la Germania, apparaissent de plus en plus nombreux. »
N'était-il pas nécessaire d'entretenir, de nourrir dans les milieux protestants et dans les loges maçonniques la pensée qu'il n'y avait, dans la conduite du gouvernement à l'égard du catholicisme, qu'une suspension d'armes qui permettrait, après une nouvelle guerre qui achèverait de déconsidérer la catholicité par Técrasement de la France, de reprendre le Kulturkampf sur de meilleures bases et avec plus de chances de succès?
La Kœlnische Volkszeitung faisait preuve de clairvoyance lorsqu'elle disait :
Nous avons aujourd'hui la conviction qu'il nous faut passer, dans l'Empire allemand, par un deuxième Kulturkampf qui sera plus désastreux encore que celui ayant éclaté peu après 1870. Il faut envisager cette éventualité d'une manière claire et ferme, et, en temps opportun, s'organiser en conséquence.
Les catholiques ne tinrent guère compte de cet avertissement. Nous les avons vus, eux aussi, appeler la grande Allemagne de leurs vœux et combattre de cœur pour l'obtenir. Et cependant qui pouvait douter qu'après la guerre, si l'Allemagne en sortait triomphante, elle ne reprenne la lutte avec plus de circonspection, si les circonstances le demandent, mais avec la volonté d'en finir décidément avec l'Eglise catholique, non seulement en Allemagne, mais en Europe et dans le monde?
Note complémentaire.
Louis Windthorst est né le 17 janvier 1812, près d'Osnabruck ; trois ans plus tard, naissait, à Schœnhausen, Otto Bismarck. Sans protection, sans fortune, sans influence de famille, il est déjà, à quarante ans, président de la Chambre du royaume de Hanovre et Ministre de la Justice.
En 1866, le royaume de Hanovre disparut sous les coups que la Prusse avait infligés à l'Autriche à Sadowa. Au milieu de la défection d'un grand nombre qui se rangeaient sous le drapeau du vainqueur, Windthorst ne voulut pas se baisser devant la force et trahir le droit et la justice. Mis en disponibilité comme magistrat, il entra dans la vie parlementaire, au Reichstag et au Landtag, et montra, dès les premiers jours, qu'il était l'homme de la situation. Avec lui, le Centre fut créé. Il réunissait, à un degré éminent, les plus belles qualités de l 'orateur x la savante tactique du diplomate et de l'homme politique, les convictions du chrétien catholique. Il se levait juste au moment où l'homme le plus étonnant de l'Allemagne s'apprêtait à jeter l'Eglise catholique dans les fers.
LTn jour que l'un des partisans de Bismarck le félicitait, du haut de la tribune, de son triomphe sur l'Autriche en 1866 et sur la France en 1870, lui annonçant un succès égal dans son entreprise contre Rome, M. Windthorst se leva et dit :
« Je remercie notre collègue d'avoir si nettement caractérisé la lutte qui a pour but la destruction de la papauté, c'est-àdire du catholicisme, dont l'existence est intimement liée à celle du successeur de saint Pierre. Cette guerre contre Rome est une entreprise téméraire ; tout gouvernement qui s'y engage, court immanquablement à sa perte.
» A aucune époque de l'Histoire, la lutte contre l'Eglise n'a été aussi violente, ni aussi rusée; s'il m'était possible de croire que l'Eglise puisse périr, je le croirais maintenant. Mais l'Eglise accomplira sa mission malgré les difficultés présentes, et en dépit des dieux modernes qui veulent l'asservir.
» Dans les temps anciens, il s'est trouvé un Constantin pour faire triompher l'Eglise; il viendra, j'en ai la confiance, un
autre Constantin pour vaincre les ennemis actuels de l'œuvre du Christ. Oui, on se flatte, on se croit sûr d'en finir avec Rome ; et moi, je vous prédis que le résultat sera tout autre que celui qu'on espère. Les ennemis de Rome se briseront infailliblement îa tête contre le rocher de Saint-Pierre. »
La lutte n'était pas facile. Bismarck disposait de la majorité dans les Chambres. L'homme appelé l'homme de fer avait derrière lui le passé le plus glorieux ; il avait fait l'Allemagne grande et victorieuse ; il avait l'avenir pour lui, puisque son empereur avait déclaré publiquement que jamais il ne consentirait à se séparer de Bismarck ; il était, de plus, doué de qualités extraordinaires, qui semblaient devoir lui assurer une incontestable autorité dans les Chambres, où d'abord il commandait en souverain.
Windthorst osa se poser en adversaire contre Bismarck, n'ayant d'autres armes que sa foi et son talent, n'ayant d'autre parti que celui du Centre. La lutte était évidemment inégale. Le Centre, dans toutes les questions religieuses, marchait derrière son chef, prêt à le suivre partout où il déploierait son drapeau. Mais en serait-il de même dans les autres questions, où tant d'intérêts divers sont en jeu, où l'origine, le tempérament, les conditions sociales forment autant de facteurs avec lesquels il faut compter? Windthorst sut tout concilier, non pas seulement par la puissance de sa parole, mais plus encore par sa prudence, sa douceur, sa patience, son aménité.
Sur son cercueil, on remarquait la couronne de l'Empereur et les insignes de l'Ordre de Saint-Grégoire. L'Etat et l'Eglise, en lutte pendant vingt ans, se donnaient donc la main pour honorer celui qui avait tant travaillé à les réconcilier. Un service solennel fut célébré, et le cortège funèbre se dirigea vers la gare à travers les plus belles rues de Berlin, en passant sous la porte centrale, honneur qui n'est dû qu'à l'Empereur. Windthorst eut véritablement les funérailles d'un prince. On descendit les cendres de Windthorst dans l'église Sainte-Marie, à Hanovre, devant le maître-autel, qui est un présent de Léon XIII.
Windthorst n'est plus ; le Centre n'est plus le Centre, et l'Allemagne catholique n'est plus ce qu'elle était aux jours du Kulturkampf.