‹ Les pourquoi de la guerre mondialeChapitre 47 sur 146 · AU VATICAN · texte numérisé non relu

AU VATICAN

passait que le Pape est toujours souverain. Le soin de faire ressortir ce caractère fut porté si loin que l'Empereur allemand consentit à se rendre, à son arrivée à Rome, non au Quirinal, mais chez lui, en terre allemande, à son ambassade, pour de là se rendre directement au Vatican, dans ses voitures à lui, venues exprès de Berlin. Le Souverain Pontife l'attendait dans la salle du trône, entouré de sa cour et de plusieurs cardinaux. Si maître de lui-même qu'il fût d'habitude, Guillaume II n'était point sans éprouver une certaine émotion. Il avait ôté son casque dès son entrée dans le grand vestibule de la cour Saint-Damase et, en arrivant devant le Souverain Pontife, il le laissa tomber, si bien que M. Schlœser dut le ramasser pour le lui rendre. Le Pape était allé au devant de l'Empereur qui s'inclina profondément devant lui. Le Saint-Père prit place sur le trône pontifical, en invitant l'Empereur à s'asseoir un peu au-dessous. Les premiers compliments échangés, le Saint-Père descendit du trône et invita l'Empereur, en le tenant par la main, à le suivre dans ses appartements particuliers. Que s'est-il dit dans cet entretien? Plusieurs journaux prétendirent dès le lendemain donner des résumés de cette conversation. Le 17 novembre, la Civïlta cattolica mit les choses au point :

ce L'entretien de l'empereur Guillaume II avec Sa Sainteté le Pape Léon XIII, dit-elle, a été rapporté de diverses façons. Il est clair qu'ayant eu lieu sans témoins, il fallait, pour que d'autres l'aient connu, que l'un des deux hauts personnages en ait fait le récit.

» Bien des jours s'étant passés sans que ce récit fût fait, on s'ingénia à deviner ce qui avait été dit, et les feuilles libérales s'en permirent de fortes, racontant des paroles et des faits qui montrent si peu de respect pour S. M. l'Empereur, que les feuilles allemandes durent relever l'inconvenance de ce langage.

» Au sujet de cet entretien, nous avons cherché à obtenir des informations de la plus pure des sources, et nous croyons pouvoir rapporter ce qui suit :

» Le Saint-Père, en recevant Guillaume II, après l'échange des compliments d'usage, ouvrit la conversation en exprimant le désir qu'il aurait eu de le recevoir dans de meilleures conditions, comme Grégoire XVI avait accueilli Guillaume VI, roi de Prusse, et Pie IX, en 1853, le prince impérial Frédéric. Il se plaignit en conséquence de la situation à laquelle il est réduit, situation qui est vraiment déplorable; il fit même remarquer comment l'arrivée de Sa Majesté à Rome avait donné lieu, dans la presse libérale, aux appréciations les plus injurieuses et les plus hostiles pour le Saint-Siège.

» En réponse à cela, Sa Majesté exalta le grand prestige dont jouit actuellement en Europe la Papauté, et le respect et la vénération dont

von entoure partout le nom du Pontife. Quant aux appréciations de la presse, elle déclara qu'il n'y avait à en tenir aucun compte.

» Ce nonobstant, reprit le Pape, la situation du Pontife à Rome est si pénible et si douloureuse, qu'elle lui défend même de rendre la visite qu'il reçoit, s'il ne veut pas voir compromettre sa personne et sa dignité.

» Et ici, le Saint-Père se proposait d'exposer une longue série de considérations, relatives à l'état général de l'Europe, aux périls dont la menacent les progrès croissants des partis anarchiques et à l'absolue nécessité d'y opposer une barrière ; mais à peine le Saint-Père avait-il abordé ce sujet, que l'entretien fut brusquement interrompu par l'entrée, à l'improviste, du prince Henri, frère de l'Empereur. Ce pénible incident fit naturellement dévier la conversation et ne permit pas au Saint-Père de continuer de développer le sujet qu'il s'était proposé. »

Tous les journaux parlèrent de l'indélicatesse commise par le frère de l'Empereur. Voici comment cet incident fut rapporté par eux :

Pendant que l'Empereur se trouvait depuis vingt minutes seul avec le Saint-Père, et avant que Sa Sainteté eût mis fin à cet entretien particulier, le comte Herbert de Bismarck, fils du prince de Bismarck, se présenta à Mgr le majordome et lui annonça que S. A. I. le prince Henri, frère de l'Empereur, parti seul pour le Vatican un peu après l'Empereur, venait d'arriver, et il a insisté de la façon la plus brusque et inconvenante pour que le prince fût aussitôt introduit chez le Pape. En vain le majordome a-t-il objecté qu'il fallait attendre l'ordre de Sa Sainteté. Le comte de Bismarck, en digne héritier du chancelier de fer, a dit d'un ton insolent : a Ou le prince va être reçu immédiatement, ou il ne le sera pas du tout; » et là-dessus, pendant que le majordome avait la faiblesse de céder et d'ouvrir la porte de la salle particulière d'audience, le comte de Bismarck, sans attendre davantage, a poussé le prince devant le Pape, tout à la fois surpris et interrompu dans sa conversation particulière avec l'Empereur.

Autres faits significatifs. Le soir de ce même jour, l'Empereur dîna au Quirinal. A la fin du repas le roi Humbert se leva le premier et porta un toast, en italien, « à l'Empereur, à la nation amie, à l'alliance conclue pour la paix de l'Europe et le bien-être de nos peuples, à l'armée allemande, défense et gloire de l'Allemagne ! »

L'Empereur répondit en allemand :

« Je remercie Votre Majesté du fond du cœur pour les chaleureuses paroles qu'Elle m'a adressées.

» L'allusion à l'alliance héritée de nos pères trouve en moi un vif écho.

» Nos pays, guidés par leurs grands souverains, ont conquis par l'épée leur unité. L'analogie entre nos histoires implique l'accord perpétuel des deux peuples pour le maintien de cette unité, qui est la plus sure garantie de la paix.

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