CHAPITRE XIII
Les visites au Vatican,
Je rencontrai le Temps et lui demandai compte de tant d'empires, de ces royaumes d'Argos, de Thèbes et de Sidon, et de tant d'autres qui les avaient précédés ou suivis. Pour toute réponse, le Temps secoua sur son passage des lambeaux de pourpre et de manteaux de rois, des armures en pièces, des débris de couronnes, et lança à mes pieds mille sceptres en morceaux. — Alors je lui demandai ce que deviendraient les trônes d'aujourd'hui. — Ce que furent les premiers, me répondit-il, en agitant cette faux qui nivelle tout sous ses coups impitoyables, les autres le deviendront. — Je lui demandai si le sort de toutes ces choses était réservé au trône de Pierre... Il se tut, et au lieu du Temps, ce fut l'Eternité qui se chargea de la réponse.
L'avocat Armellini.
Dieu déjoue les projets des perfides et leurs mains ne peuvent réaliser leurs complots.
Il prend les habiles dans leur propre ruse et renverse les conseils des hommes astucieux.
Durant le jour ils rencontrent les ténèbres, en plein midi, ils tâtonnent comme dans la nuit.
Ainsi Dieu sauve le faible des mains du puissant. Job, v, 12-15.
Première visite en 1888. — L'interruption de l'entretien entre le Pape et l'Empereur par une brusque irruption du frère de l'Empereur. — Le toast de l'Empereur au Quirinal, son hommage à Victor-Emmanuel, son télégramme à Humbert. — Curieux rapprochement. — Seconde visite. — Troisième visite. — On se partage sur les sentiments de Guillaume II à l'égard du catholicisme. — Document méritant considération.
Le don fait aux catholiques et les paroles qui leur furent dites au retour du pèlerinage à Jérusalem, voulaient détourner leur pensée du but réel de cette fastueuse démonstration. Les visites
au Vatican eurent le même but : tromper la Papauté et en même temps obtenir d'elle la cession à la Prusse du privilège dont la France avait joui jusque-là et que Guillaume II convoitait.
Peu après son voyage, il s'était rendu à Metz, et là, en présence du chancelier d'Alsace-Lorraine, du statthalter, du cardinal-archevêque de Cologne et des deux évêques de Strasbourg et de Metz, il reçut le cardinal Kopp, archevêque de Breslau, qui lui remit l'ordre du Saint-Sépulcre. Il prononça un discours qui fut considéré comme l'assurance jetée au monde catholique que, tout empereur protestant qu'il était, il n'en a pas moins tout ce qu'il faut pour être le protecteur des missions catholiques qui voudraient se réclamer de lui. C'est l'un des avantages, et sans doute le principal qu'il désirait obtenir de ses trois visites au Vatican. « Héritier du Saint-Empire en même temps que porte-drapeau de la Réforme, dit M. Georges Goyau, Guillaume II augurait que la cour de Rome lui permettrait de s'ériger en défenseur officiel du catholicisme germanique en Orient. » Léon XIII lui enleva cette illusion. Il écrivit au cardinal Langénieux une lettre attestant implicitement que la France, même radicale, est plus qualifiée que l'Allemagne protestante pour détenir et exercer sur les terres du Grand Turc le protectorat des missionnaires et établissements catholiques latins, à quelque nation d'Europe qu'ils appartiennent. En même temps, cette lettre proclamait explicitement que la République française, héritière de saint Louis et des Bourbons, possède ce protectorat en vertu d'un droit immémorial et que le Saint-Siège considère ce droit comme intangible. Cette lettre avait été provoquée par le cardinal qui avait dit : « Il est grand temps d'aviser, avant que notre situation dans les contrées du Levant et de l'Extrême- Orient soit irrémédiablement compromise. »
Malgré cet acte de Léon XIII, et peut-être même à cause de cet acte et pour en restreindre l'importance, Guillaume II se rendit à Rome. La Rome gouvernementale se prépara à le recevoir comme on recevait, il y a quatre siècles, l'Empereur d'Allemagne, alors suzerain de l'Italie.
Mais celui que Guillaume II allait visiter, ce n'était point le roi usurpateur, c'était le Pape. Il le visitait avec tout l'appareil royal, et tout le cérémonial de sa réception était concerté et réglé d'avance de manière à dire au monde attentif à ce qui se